Écho de presse

Après la Grande guerre, le combat des mutilés… du travail

le 06/11/2018 par Paul Boulland
le 20/11/2017 par Paul Boulland - modifié le 06/11/2018
Quelques grands invalides et mutilés - Le Petit Troyen du 7 juin 1929 - Source RetroNews BnF

1918, le retour des "gueules cassées" dans la société pose la question du traitement d'autres mutilés : les victimes d'accident du travail. Analyse d'une mobilisation ouvrière par l'historien Paul Boulland.

Article réalisé en collaboration avec le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social. Retrouvez les biographies des personnes citées sur le site.

 

Événement traumatique ayant enclenché de nombreuses et profondes transformations sociales ou politiques, la Première Guerre mondiale a aussi pour conséquence d’accélérer la mobilisation des victimes d’accidents du travail. L’enjeu est bien entendu ancien et la question avait émergé dès le XIXe siècle, débouchant notamment sur l’instauration de la loi du 9 avril 1898.

Mais celle-ci montre rapidement ses limites. Centrée justement sur la notion « d’accident », et donc sur des circonstances considérées comme exceptionnelles, elle ne tient aucunement compte des maladies professionnelles, en particulier celles qui découlent de l’exposition aux « poisons industriels » comme le plomb, la céruse ou le phosphore, qui font pourtant des ravages parmi les ouvriers. Abel Craissac, syndicaliste CGT des ouvriers peintres et principal artisan de la campagne contre « les ravages de la céruse », en témoignait par exemple en 1905 :

De plus, contrairement aux prévisions des législateurs, la loi n’a pas pour effet d’encourager les employeurs à améliorer la prévention et elle ne permet nullement de réduire le nombre d’accidents.

Durant deux décennies, les organisations syndicales s’élèvent régulièrement contre ces insuffisances. Mais, la guerre fait émerger de nouvelles préoccupations et de nouvelles perspectives. Très tôt, les conséquences sanitaires et notamment l’afflux des blessés doivent être pris en charge par l’État. Dans le même temps, les premières organisations d’anciens combattants se structurent avant même la fin du conflit. Progressivement, les figures du mutilé de guerre ou des « gueules cassées » s’imposent sur la scène publique.

Dans ce contexte, dès février 1918, dans les colonnes de L’Humanité, Eugène Quillent exprime son inquiétude : les invalides de guerre ne risquent-ils pas d’emporter la sympathie de l’opinion et des employeurs, au détriment des victimes d’accidents du travail ?

 « “Bah pour des petits bobos de quelques centièmes, pourquoi accorderait-on des indemnités à des ouvriers qui la plupart du temps, arrivent, au bout de quelque temps à gagner les mêmes salaires qu'avant leur accident, quand ce n’est pas davantage ?” Nous répondrons à ceci que ce n'est pas la règle absolue qu'un ouvrier mutilé dans cette proportion retrouve son gain d'antan. Cela dépend du métier qu'il exerce et des besoins de main-d'œuvre de son industrie. Puis, à l'avenir, il faudra tenir compte de la concurrence que feront fatalement aux mutilés du travail ceux de la guerre. À incapacité égale, le sentiment public fera que ces derniers seront préférés aux autres. »

Eugène Quillent, ouvrier cannier et militant de la CGT, se spécialise depuis des années dans le conseil juridique aux salariés, notamment sur les questions d’accident et de médecine du travail. Ainsi, il traite régulièrement de ces questions lors de conférences éducatives. Il poursuivra son action dans les années 1920, rédigeant notamment pour la CGT une brochure intitulée « Les accidents du travail et les maladies professionnelles », largement diffusée et régulièrement rééditée. Il eut surtout une inf...

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