Écho de presse

Quand les végétariens étaient raillés par la presse du XIXe

le 29/02/2020 par Pierre Ancery
le 04/04/2019 par Pierre Ancery - modifié le 29/02/2020
Album Vilmorin : fleurs rustiques, annuelles et vivaces, légumes et plantes fourragères, peinture d'Elisa-Honorine Champin, 1861 - source : Gallica BnF
Album Vilmorin : fleurs rustiques, annuelles et vivaces, légumes et plantes fourragères, peinture d'Elisa-Honorine Champin, 1861 - source : Gallica BnF

La première association végétarienne apparaît en Angleterre au milieu du XIXe siècle. Dans la presse française, le végétarisme est alors souvent raillé comme le produit d'une « secte » ridicule.

Si le terme de « végétarien » est relativement récent (vegetarian apparaît en Angleterre en 1839), la pratique à laquelle il se réfère a toujours existé. Au point qu'on a longtemps parlé de régime « pythagoricien » ou « pythagoréen », en référence au mathématicien de l'Antiquité grecque, adepte du végétarisme.

 

Tout aussi ancienne est la polémique opposant les adversaires de ce régime à ses tenants. Si les seconds sont nombreux dans l'Histoire (Voltaire, Benjamin Franklin, le poète anglais Shelley, le philosophe Arthur Schopenhauer...), c'est à partir du milieu du XIXe siècle que des associations prosélytes vont se former pour défendre le végétarisme, dans un contexte d'essor de la physiologie et du raisonnement diététique.

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La première association de végétariens, fondée par des chrétiens évangélistes, naît ainsi en 1847 en Angleterre. L'idée végétarienne trouvera également de multiples échos en Amérique et en Allemagne. La presse française, de son côté, se révèle majoritairement sceptique face à ce mouvement jugé « bizarre » et proche de l'imposture.

 

Pendant toute la seconde moitié du XIXe, les critiques à l'encontre des végétariens vont fleurir dans les journaux. En 1857, dans un article du Journal des débats politiques et littéraires qui porte la question sur le plan à la fois scientifique et « patriotique », on peut lire par exemple que le climat hexagonal n'est guère propice à ce type de régime :

« L'accroissement des consommations animales est un progrès de bon aloi dont il faut se garder de gémir. Non seulement il témoigne de plus de bien-être, mais la physiologie l'appelait et le justifie.

 

Il constate un accroissement correspondant des forces productives de la nation ; j'ose le répéter après les savants, au risque de m'attirer les anathèmes de l'honorable secte des Végétariens, et sans méconnaître qu'en des climats plus chauds la viande est moins indispensable à l'énergie des muscles [...]. »

En 1870, alors qu'on apprend qu'une société de végétariens a tenu congrès en Allemagne, Le Temps ironise :

« Sois heureux, ô Pythagore ! Cent cinquante végétariens se sont réunis jeudi dernier, à Berlin, dans un banquet où ils ont confessé leur foi en ne mangeant que des légumes arrosés d'eau claire. Au dessert, des toasts ont été portés avec de l'eau de groseille.

 

La Société des végétariens, fondée depuis un an, compte quatre cents membres. Très bien ; mais nous verrons si dans dix ans elle en comptera quatre mille. »

Même réaction hostile dans Le Tintamarre en mai 1872, dans un texte où l'auteur juge que l'alimentation végétarienne, contrairement à ce qu'elle avance, n'est pas « naturelle » (un argument utilisé de l'Antiquité jusqu'à nos jours) :

« Non, voyez-vous, tout bien pesé, je crois que les asperges et les beefsteaks sont également dans la nature. Tout ce qui existe sur la terre y a été mis pour les besoins de celui qui sait le prendre ; ce n'est qu'une question de goût et de choix.

 

L'homme fait frire les salsifis avant de les manger, le requin mange toutes crues les jambes d'hommes qu'il peut attraper ; l'homme et le requin sont dans le vrai. Laissez faire, à la fin tout s'équilibre. »

Tandis que Le Siècle, en août 1873, évoque avec mépris les membres des « sociétés de tempérance » britanniques qui, « poussant le rigorisme jusqu'aux dernières limites du ridicule, vivent exclusivement d'eau, de lait et de légumes. Ce sont les végétariens. »

 

Plutôt que sur la question de la souffrance animale, le débat se focalise alors sur les bienfaits ou les méfaits de la consommation de viande pour la santé des humains. Dans les journaux, les médecins s'affrontent à coups d'arguments plus ou moins scientifiques.

 

Donnant en septembre 1880 la parole au Dr Aderholt, vice-président de la Société végétarienne de Paris, Le Petit Journal reproduit une lettre de ce dernier dans laquelle divers arguments « sociaux », largement contestables, sont avancés :

« Généralement, on ignore combien nous nous sommes éloignés de la nature, qui nous en punit sévèrement par les maladies et la misère. Il serait donc urgent de réformer notre régime alimentaire en en proscrivant surtout la viande, qu'on regarde à grand tort comme partie essentielle d'une bonne nourriture.

 

Par l'abstinence de la viande, l'usage des excitants, tels que spiritueux, tabac, etc., tombera de soi-même, et ainsi la cause principale de la dégénérescence de la race humaine.

 

Le végétarianisme garantit la santé, la longévité et le bien-être, en même temps qu'il est le seul moyen de résoudre sûrement et paisiblement la question sociale ; il est donc, vous en conviendrez, d'une portée immense. »

Arguments qui suscitent l'ironie du chroniqueur du journal :

« La suppression de la maladie et de la misère, la longévité et le bien-être assurés, l'abus du tabac supprimé, l'alcoolisme anéanti, la question sociale résolue, – tout cela sans secousse, sans crise ministérielle, par la seule puissance des produits de nos jardins – comme ce serait beau !

 

Voir l'univers régénéré ; un sang nouveau infusé aux générations, grâce à cette vaste adoption du régime végétal ; l'humanité cessant de s'en tenir au bouillon d'herbe accidentel et se purgeant de tous ses maux par l'usage continu de la verdure,– quel admirable spectacle ! »

En mai 1884, Le Petit Parisien publie quant à lui un article à charge où il est écrit que « l'anatomie démontre péremptoirement que nous sommes conformés pour user d'une nourriture mixte, moitié animale, moitié végétale. » Le journaliste ajoute que « vivre de légumes seulement, proscrire complètement l'usage des viandes, c'est une désastreuse aberration ! ».

Pourtant, à la fin du XIXe siècle, les mentalités vont parfois évoluer. Francisque Sarcey, chroniqueur très célèbre de l'époque, raconte ainsi en 1894 sa conversion à un semi-végétarisme (il continue de manger du poisson) et les nombreuses difficultés qui se dressent devant celui qui entame une telle démarche. Cette « conversion » restera dans la légende du personnage, figure débonnaire du journalisme de la Belle Epoque.

En 1900, dans un article plutôt favorable au végétarisme, Le Soleil cite l'écrivain russe Tolstoï :

« Pour celui qui cherche sérieusement et sincèrement la voie morale de la vie, la première chose à laquelle il renoncera sera la nourriture animale. Sans parler de ses stimulants effets sur les passions, son usage est entièrement erroné.

 

Depuis son emploi, qui est contraire au sentiment moral, son seul motif d’adoption a été la gloutonnerie et la luxure. »

Le dessinateur animalier Benjamin Rabier (l'auteur du dessin de la fameuse Vache qui rit) préférera quant à lui rire de cette polémique dans une bande dessinée parue dans Le Journal amusant en 1899.

En 1925, enfin, un journaliste du Petit Parisien se rend dans un restaurant végétarien (il emploie le terme de « naturiste ») de la rue Tolbiac, à Paris. Il raconte :

« Les convives, extrêmement nombreux pour la petite salle – on refusa des clients – étaient ceux que l'on trouve dans tous les restaurants végétariens : intellectuels convaincus, parmi lesquels nombre d'étrangers et des employés modestes pour qui la doctrine compte moins, sans doute, que le besoin de lutter contre la cherté de la vie.

 

Il est d'ailleurs certain que beaucoup de citadins, dont le métier ne comporte pas d'efforts physiques excessifs, mangent plutôt trop de viande, et qu'ils pourraient sans inconvénient goûter de temps en temps aux menus naturistes. »

Avant de conclure avec humour :

« Au dessert, cependant, M. Demarquet exposa excellement le but de l'œuvre qu'il poursuit et assura que dans l'humanité future, qui ne peut manquer d'être naturiste, la plupart des fléaux actuels, guerres, famines, maladies, qui sont le résultat de nos appétits excessifs, nous seraient épargnés [...].

 

Ainsi les naturistes, qui sont parvenus à en proscrire viandes, poissons, vins, café et cigares, n'ont pas réussi à supprimer des banquets ce plat, trop souvent indigeste : le discours. »

À partir de la seconde moitié du XXe siècle, les défenseurs du végétarisme – et ceux du véganisme – mettront l'accent à la fois sur les conséquences environnementales de la consommation de viande, mais aussi sur la problématique de la souffrance animale.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Renan Larue, Le Végétarisme et ses ennemis : Vingt-cinq siècles de débats, Presses Universitaires de France, 2015