Interview

Et Freud créa la psychanalyse

le 03/06/2021 par Andreas Mayer , Arnaud Pagès
le 25/05/2021 par Andreas Mayer , Arnaud Pagès - modifié le 03/06/2021

Avec la psychothérapie et la psychologie expérimentale, la psychnalalyse représente, au XIXème siècle, une avancée fondamentale pour guérir les maladies mentales. Comment Freud a-t-il mis au point cette méthode ? Comment ses travaux ont-ils évolué avec le temps ? Comment ont-ils permis de mieux connaître le psychisme humain ?

Auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire de la psychanalyse, Andreas Mayer travaille sur les sciences et les savoirs et techniques de la subjectivité. Nous nous sommes entretenus avec lui sur l'émergence de la psychanalyse et sur le devenir de la méthode freudienne dans le temps.

Propos recueillis par Arnaud Pagès

 

RetroNews : Comment Freud invente-il la psychanalyse au XIXème siècle ?

Andreas Mayer : Au début de ses études, Freud se destine à être neurologue. Il suit une formation de médecin à Vienne. Il étudie auprès des plus grands spécialistes du cerveau. En 1885, il obtient une bourse de voyage pour poursuivre sa formation à Paris. Il rejoint le service du Professeur Charcot, le plus grand neurologue français de l'époque, à l'hôpital de la Salpêtrière. On y traite notamment l'hystérie. Elle est considérée comme une maladie mystérieuse, qui est difficilement explicable par la médecine scientifique. Certains chercheurs pensent que c'est le produit d'une fabrication culturelle, et pas un état nerveux. La psychiatrie et la neurologie essaient en vain d'en percer les secrets.  C'est précisément dans ce défi que s'inscrit la naissance de la psychanalyse. Freud compte d'abord trouver la solution en pratiquant l'hypnose. Il est convaincu que les hystériques ne sont pas des simulateurs et que ce sont bel et bien des malades. En abandonnant progressivement l'hypnose, Freud va introduire la technique de la libre association. Il va pouvoir traiter les symptômes des hystériques avec des paroles qui sont ancrées dans la réalité du corps. Le but est d'arriver à les déchiffrer, comme un texte codé...  

 

À peu près au même moment, la psychothérapie fait également ses premiers pas... Y'avait-t-il un faisceau de recherches sur ces questions ?

C'est Hippolyte Bernheim, un médecin de Nancy, qui a été le premier, en 1891, à utiliser le terme "psychothérapie" dans un titre de livre. Le médecin agit par la parole et par la suggestion verbale sur les symptômes du patient pour les faire disparaître. Le problème, c'est que les symptômes ne disparaissent jamais  complètement... Il peut y avoir des troubles nerveux plus compliqués qui résistent à cette thérapie. Pour aller plus loin, il faut arriver à mieux connaître le patient. Pour cela, il faut retracer son histoire familiale. C'est possible par le récit et les associations faites par celui-ci.

Comment les travaux de Freud sont-ils accueillis, aussi bien par le corps médical que par l'opinion publique ?

C'est quelque chose qui a été oublié mais, jusqu'à la publication de L'interprétation des rêves, Freud est d'abord et avant tout considéré comme un neurologue. Il est d'ailleurs très respecté. Il a publié beaucoup de textes sur le sujet, que ce soit sur l'aphasie ou les paralysies infantiles.... Même ses études sur l'hystérie sont répertoriées dans le champ de la neurologie... C'est seulement quand il va donner une explication sexuelle à l'hystérie, dont l'origine viendrait des traumatismes subis par une personne, que certains médecins commencent à remettre en question ses thèses. D'ailleurs, Breuer ne le suit pas dans cette voie et ils se séparent... Dans les années 1890, Freud devient plus solitaire et fait un pas de côté hors de la communauté scientifique.

Les critiques apparaissent donc seulement quand il fait le lien avec la sexualité ?

Oui tout à fait. L'interprétation des rêves va être critiquée de façon très virulente par certains psychologues et médecins. La méthode leur paraît ne pas être très objective, et même plutôt arbitraire. Il ne faut pas oublier que le titre même du livre, littéralement  La clé des songes en allemand,  sonne comme une provocation dans le sens ou le livre a été publié par un éditeur scientifique.

En poursuivant ses travaux, Freud va faire deux découvertes majeures, celles de la première et de la deuxième topiques, qui sont essentielles pour comprendre le psychisme humain...

En effet. Dans la première topique, Freud va présenter une théorisation de l'inconscient et de ce qu'il appelle l'appareil psychique. L'idée, c'est que le conscient, l'inconscient, et le subconscient sont un système que l'on peut se représenter de façon topographique. Pour autant, il ne s'agit pas, bien sur, de les localiser dans le cerveau...  Il théorise cette première idée, puis il va l'enrichir, au début des années 20, avec la seconde topique et la fameuse trinité, le Moi, le Surmoi et le Ça. Là, il s'agit de penser l'inconscient plutôt comme une qualité et non pas comme un système à part entière. Chez chaque individu, une partie du Moi est inconscient et relié au Ça. C'est une théorie qui est beaucoup plus complexe et dynamique. Freud opère là une distinction fondamentale. Au même moment, il va également faire évoluer sa théorie sur les pulsions. Il émet l'idée qu'il existe une pulsion de mort en complément de la pulsion érotique. C'est une pulsion de préservation du moi. Il introduit ainsi un nouveau dualisme.

Freud n'est pas tout seul à travailler sur ces sujets ?

Il est même très bien entouré. Le premier cercle, ce qu'on appelle la Société psychologique du Mercredi, est composé surtour de médecins. L'un des plus importants est Wilhelm Stekel, qui est un sexologue autrichien très populaire à l'époque. Il y a aussi Alfred Adler, psychothérapeute et l'un des premiers à cotoyer Freud dont il va se séparer très tôt... Il va développer sa propre démarche, la psychologie individuelle, avec une approche différente de la névrose. Et le troisième c'est Jung, un psychiatre suisse. Il va se brouiller avec Freud en 1913. Il y a des divergences entre eux au sujet de la cure analytique, dont Jung pense qu'elle peut amener les patients vers une guérison complète par une «synthèse de la personnalité». Freud récuse complètement cette approche qu'il considère comme non scientifique. Il y a d'autres points de désaccords entre eux, notamment sur l'interprétation des mythes. Il y a une dimension religieuse chez Jung. Il cherche à renouer avec le christianisme.

Aujourd'hui, les théories de Freud ne font plus vraiment débat... Comment peut-on résumer son héritage ?

Il a apporté beaucoup de choses. Freud a profondément transformé la compréhension de la subjectivité à travers l'interprétation du rêve et par le prisme du désir érotique. C'est une avancée qui a été marquante pour plusieurs générations d'intellectuels, d'écrivains et d'artistes. L'autre versant, c'est la théorie sexuelle. Il s'agit d'analyser les fantasmes, c'est-à-dire les productions imaginaires, pour comprendre comment ils imprègnent l'état psychique des individus et comment ils influencent leurs comportements. Là aussi, l'idée a été féconde. Il y a aussi un autre apport, et sur un thème très actuel, c'est celui qui concerne l'identité. Si on la pense sous l'angle de la théorie sexuelle de la psychanalyse, elle devient tout de suite beaucoup plus compliquée. Il ne s'agit pas de couleur de peau ou de comportement sexuel... Ce n'est pas pour rien que le mot «identité» n'existe pas dans le vocabulaire de Freud.

Sociologue et historien des sciences, Andreas Mayer est directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre Alexandre-Koyré. Il a été chercheur-enseignant à l’Université de Cambridge et à l’Institut Max Planck et Fellow au Wissenschaftskolleg de Berlin.  Ses travaux portent sur les sciences, savoirs et techniques de la subjectivité, ainsi que sur l'histoire de la psychanalyse. Ils ont été récompensés par la médaille de bronze du CNRS 2018. Il est notamment l'auteur de Rêver avec Freud : l'histoire collective de l'Interprétation du rêve, écrit avec Lydia Marinelli et paru chez Flammarion en 2009, et d'Introduction à Sigmund Freud, publié par La Découverte en 2020. 

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