Chronique

1785 : première traversée de la Manche en ballon, par Jean-Pierre Blanchard

le 02/01/2020 par Guillaume Lancereau
le 20/12/2019 par Guillaume Lancereau - modifié le 02/01/2020
« Dédié à M. Blanchard. Apparition du Globe Aérostatique de M.r Blanchard, entre Calais et Boulogne, parti de Londres le 7 de Janvier », estampe, 1785 - source : Gallica-BnF

Dès les années 1780, public et presse se passionnent pour les avancées scientifiques spectaculaires. C’est ainsi qu’un intrépide inventeur devient du jour au lendemain une gloire du Royaume, réputation qu’il n’aura de cesse d’alimenter pendant et après la Révolution.

Après une première apparition remarquée lors du défilé du 14 juillet 2019, le pilote Franky Zapata réussissait le 4 août dernier la première traversée de la Manche sur un Flyboard, engin volant de son invention. À l’instar du premier trajet aérien reliant Sangatte, dans le Pas-de-Calais, aux falaises anglaises de Douvres, effectué en 1909 par l’aviateur Louis Blériot, cet exploit industriel n’a pas manqué de susciter concomitamment l’intérêt de l’État, de l’armée mais aussi des journalistes et du grand public.

Ce goût contemporain des prouesses scientifiques et techniques aptes à frapper l’imagination trouve ses origines dans la « culture de la curiosité » dont le siècle des Lumières vit le puissant essor. En ce temps où l’Europe débordait d’expériences spectaculaires et d’instruments intrigants dévoilés aux élites dans les salons et cabinets privés, la presse et le public français des années 1780 se passionnaient pour une innovation : les ballons aériens, que d’intrépides inventeurs rêvaient déjà d’utiliser pour traverser, portés par les vents, le bras de mer entre la France et l’Angleterre.

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Dès l’automne 1783, aux lendemains immédiats de la démonstration à Versailles de la machine aérostatique des frères Montgolfier, la presse se couvrait de récits et d’opinions, enthousiastes ou sceptiques. Comme le résument les Annonces et affiches de la province du Poitou du 16 octobre 1783 :

« Tous les Papiers publics parlent de cette invention que nous devons aux lumières de MM. De Montgolfier : tous les esprits en sont occupés, & chacun en parle selon sa manière de concevoir.

Cette découverte peut n’être que curieuse, mais aussi elle peut devenir de la plus grande importance. »

Les ballons aériens n’emportèrent jamais, en effet, une adhésion absolue. Tandis que certains persistèrent à en contester l’utilité, des réactions d’hostilité peuvent être observées tout au long des décennies suivantes.

De nombreux récits témoignent ainsi de la surprise ou de l’exaspération causée dans les campagnes chez les paysans qui s’en prenaient, armes à la main, à ce qu’ils pensaient être un monstre tombé du ciel, ou encore chez un cultivateur hollandais de 1785, excédé qu’un tel engin atterrisse dans son pré et qui, « sous le prétexte que le ballon avait arraché quelques poignées d’herbes, le déchira sans pitié, et maltraita [son] Aéronaute, qui ne parvint à se tirer de ses mains, qu’en lui faisant un billet de dix ducats ».

Dans le même temps, certains savants imaginaient au contraire l’étendue des potentialités offertes par ce nouveau produit de l’esprit humain. Dès les premières expériences, plusieurs articles de presse esquissaient l’ambition de placer ces ballons aériens au service des voyages, notamment par-dessus la Manche.

L’ingénieur-hydraulique Campmans ébauchait dès le 23 septembre 1783, dans la Gazette du Commerce, un projet de double gouvernail attaché à l’aérostat, et laissait libre cours à son imagination :

« Dirigeons enfin la marche de ce globe, profitons du calme & du vent, & nous pourrons facilement nous transporter d’un pays dans un autre […] de sorte qu’il sera possible d’aller avec le même vent, aussi bien de Paris à Londres, que de Paris à Vienne. »

Un mois plus tard, le Journal de Paris ouvrait ses pages à un savant inconnu, qui y clamait sa détestation des paquebots en usage pour rejoindre l’Angleterre, et songeait à effectuer la traversée depuis la nacelle d’un ballon aérien tiré par un paquebot. Anticipant le pire, l’auteur de cet étonnant dessein prévoyait même de voyager muni d’un scaphandre, au cas où une bourrasque de vent le jetterait à la mer du haut de sa nacelle !

Quelques mois plus tard, ces projets inventifs furent couronnés de succès. Le mérite en revient à Jean-Pierre Blanchard, inventeur-mécanicien depuis son adolescence, qui s’élança de Douvres en ballon le 7 janvier 1785, en direction de Calais. Après deux heures de traversée éprouvante, qui imposa à l’aventurier et à son accompagnateur John Jeffries de larguer tous leurs effets par-dessus bord, y compris une partie de leurs habits, le ballon finit par se poser sans encombre dans la forêt de Guînes, à une dizaine de kilomètres au sud de Calais.

Cette première tentative relevait bel et bien de la prouesse, ainsi que le révèle l’échec de la traversée tentée au mois de juin de la même année : l’appareil de l’aéronaute Pilâtre de Roziers et du physicien Romain perdit subitement de l’altitude et vint s’écraser sur le sol près de Boulogne, faisant de ses conducteurs les deux premières victimes d’un accident aérien.

De nombreux indices témoignent du caractère exceptionnel que revêtit immédiatement la nouvelle de la traversée. Jean-Pierre Blanchard fut gratifié par le roi de France d’une récompense de 12 000 francs et d’une pension viagère de 1 200 francs, ainsi que de l’érection d’un monument commémoratif sur le lieu de son atterrissage.

Réception de M. Blanchard à Calais, estampe, 1785 - source : Gallica-BnF
« Réception de M. Blanchard à Calais », estampe, 1785 - source : Gallica-BnF

L’auteur de cet exploit fut par ailleurs reçu avec les honneurs et les plus grands soins de la population dès son arrivée en terre française, ainsi que le rapporte la Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges du 5 janvier 1785 :

« Ils ont été reçus par M. d’Honinclam fils, qui les a conduits dans son Château. Le même soir, après souper, les voyageurs furent conduits à Calais dans une voiture à six chevaux, qui leur fut envoyée par les Officiers-Municipaux […] ;

& quoi qu’il fût deux heures après minuit lorsqu’ils entrèrent dans cette Ville, ils y trouvèrent tous les habitants qui bordoient les rues sur leur passage en criant vive le Roi, vive les Voyageurs Aériens… […]

Avant le dîner, le Maire présenta à M. Blanchard, une boîte d’or, sur le médaillon de laquelle est gravé son Aérostat, dans le moment de la descente ; elle contenoit des lettres qui accordent à M. Blanchard le titre de Citoyen de Calais. […]

Enfin, pour mettre le comble à la gloire des Voyageurs, le Corps de Ville leur demanda de laisser leur Ballon pour être déposé dans l’Église paroissiale de Calais, ainsi que le fut autrefois en Espagne, le vaisseau de Christophe Colomb, & il fut arrêté qu’au lieu de la descente, il sera élevé une pyramide de marbre pour perpétuer la mémoire. »

Ce récit, nette illustration de l’excitation patriotique suscitée par cette prouesse, témoigne à lui seul de la carrière glorieuse qui s’ouvrait ainsi à Blanchard. Sa traversée fit la plus forte impression sur ses contemporains, comme l’illustrent les innombrables gravures et eaux-fortes bientôt consacrées, en France comme en Angleterre, à sa traversée de 1785.

De fait, celui-ci n’eut de cesse, au cours des décennies suivantes, de travailler avec ardeur et constance à établir sa réputation internationale. Blanchard se transforma progressivement en véritable entrepreneur de loisirs, conquérant par de multiples performances aéronautiques l’attrait d’un public européen friand de curiosités techniques et d’innovations spectaculaires.

On trouve ainsi dans le Journal des sçavans de janvier 1789 l’énumération des démonstrations réalisées par Blanchard dans l’Europe du Nord :

« M. Blanchard, depuis qu’il passa la mer le 7 janvier 1785, n’a cessé de répéter ces expériences ;

il monta le 23 Juillet 1785 en Hollande, le 3 Octobre à Francfort, & le 21 Novembre à Gand ;

en 1786, le 18 avril à Douay ; ensuite à Bruxelles ; & le 9 Octobre à Aix-la-Chapelle ;

en 1787, le 13 janvier à Liège, le 27 Mars à Valenciennes, le 1 Juillet à Nancy, le 12 Novembre à Nuremberg.

En 1788 le 5 Mai à Basle, le 24 Juin à Metz, & le 27 septembre  à Berlin. »

Les bouleversements politiques, sociaux et militaires de la période révolutionnaire vinrent cependant mettre à l’épreuve la construction statutaire de cet aventureux inventeur, tout en offrant de nouvelles opportunités de distinction.

« Desante du Globe de Mr Blanchard dans la plaine de Billancourt le 2 mars 1784 lequel après s'estre elevé du Champ de mars a une hauteur prodigieuse, a paru aller contre le vent », estampe, 1785 - source : Gallica-BnF
« Desante du Globe de Mr Blanchard dans la plaine de Billancourt le 2 mars 1784 lequel après s'estre elevé du Champ de mars a une hauteur prodigieuse, a paru aller contre le vent », estampe, 1785 - source : Gallica-BnF

Sans que nous puissions y distinguer entièrement la conviction de l’opportunisme, force est de reconnaître que Blanchard adopta les manières d’être caractéristiques de l’exaltation patriotique du moment révolutionnaire. On le vit ainsi le 5 juillet 1792 participer à Lübeck à une ascension en ballon, qui se donnait pour but de faire flotter pour la première fois dans les cieux le drapeau tricolore de la jeune Révolution.

Cette affaire apparaît d’autant plus remarquable que Lübeck était alors une ville libre du Saint-Empire, auquel la France avait déclaré la guerre le 20 avril 1792. Blanchard prit le soin de compléter cet acte patriote par l’adresse à l’Assemblée nationale de l’oriflamme ainsi déployée en terre autrichienne, accompagnée d’une pétition par laquelle il plaçait ses compétences d’aéronaute au service de la nation française.

Le ballon, après avoir été un objet de curiosité mondaine, se muait dès lors en instrument de guerre, ainsi que l’énonçait clairement un récit rétrospectif de Blanchard publié dans Le Républicain français en 1797 :

« En 1792, j’offrais à ma patrie mes services dans l’art aérostatique ; et si j’eusse été assez heureux pour avoir été appelé, il y a long-temps que les ennemis de la patrie auroient été vaincus.

Je ne me serais pas borné aux ballons d’observation, mais des flottes aériennes, meurtrières, auroient porté la terreur et l’épouvante par-tout ; ni casques, ni boucliers n’auroient pu garantir l’ennemi de la chute des corps graves ; nul camp, nul fort n’auroient été à l’abri d’une surprise ; les provisions, les magasins n’auroient pu échapper aux incendies.

Enfin, notre art sublime de pouvoir porter la désolation et la mort chez tous nos ennemis, qui, foudroyés du ciel, nous auroient demandé grâce, courbés vers la terre. »

De fait, sans jouer un rôle déterminant dans les guerres révolutionnaires, les ballons firent l’objet de toutes les attentions des autorités, au même titre qu’un vaste ensemble de sciences révolutionnaires allant du télégraphe à la production du salpêtre.

Les compagnies d’aérostiers créées par le Comité de Salut public, aux côtés d’une École nationale d’aérostatique, restaient encore embryonnaires lorsque le Directoire vint donner une nouvelle impulsion à cet usage : alors qu’au temps de la bataille de Fleurus (26 juin 1794), où un ballon d’observation fut utilisé pour la première fois, la France ne comptait guère que deux appareils aérostatiques, on en dénombrait dès 1799 treize de première classe et dix de seconde classe.

Peut-être cet engouement militaire contribua-t-il à renforcer la réputation nationale de Blanchard, puisqu’en 1796 la rumeur publique affirma (faussement, en l’occurrence) que sa destinée avait croisé en 1784 celle de Bonaparte, alors élève de l’École militaire, lequel aurait exigé, d’un ton intransigeant et l’épée à la main, d’être emporté dans la nacelle du ballon dont Blanchard faisait la démonstration sur le Champs-de-Mars !

Enfin, Blanchard lui-même poursuivait ses efforts d’entretien de son image publique, en dénigrant ses concurrents et en s’associant à des personnages dont le prestige devait rejaillir sur sa propre personne. C’est ainsi qu’il prit soin en 1799 de faire paraître dans la presse la lettre par laquelle il manifestait auprès de l’astronome Jérôme Lalande, connu dans toute l’Europe, le désir d’être l’aéronaute qui recevrait l’honneur de l’initier à l’ascension en ballon :

« Quoique fatigué des revers de la fortune, je n’en brigue pas moins encore les honneurs attachés à la réputation : la plus belle fleur manque à ma couronne : elle ne sera parfaite qu’ayant l’indicible satisfaction d’être votre capitaine dans les champs d’azur, ainsi que vous me l’avez fait espérer ;

vous distinguâtes, sans doute, ces jours derniers, l’enthousiasme avec lequel j’en acceptai l’heureux augure, lorsque vous m’accordâtes ce titre flatteur en m’assurant la préférence.

La gloire d’élever physiquement aux nues le premier savant que toute l’Europe y porte et révère m’étoit donc réservée. »

Sous des dehors spectaculaires, la trajectoire de cet aéronaute révèle ainsi des dynamiques sociales et culturelles intéressant l’histoire du siècle des Lumières. Si l’expérience aéronautique connut avec les années une forme de banalisation, l’engouement et la fascination suscités en Europe dans les dernières décennies du XVIIIe siècle inscrivent pleinement cet objet au cœur de la « culture de la curiosité » dont cette époque vit le plein développement.

Le déploiement international d’entreprises réputationnelles des aventuriers-innovateurs, adossées sur une industrie du loisir naissante, permet ainsi de réinsérer dans une histoire longue les phénomènes contemporains de curiosité scientifique et de technophilie du grand public.

Pour en savoir plus :

Charles C. Gillispie, The Montgolfier Brothers and the Invention of Aviation, 1783-1784, Princeton, Princeton University Press, 1983.

Jacques Godechot, « L’aérostation militaire sous le Directoire »,  in: Annales historiques de la Révolution française, vol. VIII, n°3, 1931, p. 213-228.

Marie Thébaud-Sorger, « Les premiers ballons et la conquête du ciel. Les dimensions d’une découverte », in: Dix-huitième siècle, n°31, 1999, p. 159-177.

Marie Thébaud-Sorger, L’aérostation au temps des Lumières, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.

Guillaume Lancereau est doctorant en histoire contemporaine à l’EHESS. Il travaille sur les historiens et l’historiographie de la Révolution française sous la Troisième République et participe notamment au blog Échos des Lumières

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