Écho de presse

1910 : La comète de Halley va-t-elle provoquer la fin du monde ?

le 21/05/2021 par Priscille Lamure
le 27/04/2018 par Priscille Lamure - modifié le 21/05/2021
Une du Petit Parisien, Supplément littéraire illustré du 15 mai 1910 - source : RetroNews-BnF

Au mois de mai 1910, tandis que la comète de Halley passe aux environs de la Terre, elle suscite la curiosité et la crainte des Français, fascinés par « l’astre chevelu » – et terrifiés par son pouvoir destructeur.

La comète de Halley est une comète périodique dont la trajectoire régulière s’approche de la Terre à un intervalle d’environ soixante-seize ans, et ce depuis des temps immémoriaux. C’est seulement à partir de 1759 que les scientifiques la baptisent du nom de l’astronome anglais qui, cinquante ans plus tôt, fut le premier à prédire (à quelques jours près) la date de son passage.

Au début du XXe siècle, tandis que la dernière apparition de la comète remonte à 1835, les Français attendent avec impatience le grand retour de l’« astre chevelu », le passage du noyau de la comète devant le soleil étant annoncé par les astronomes pour la nuit du 18 au 19 mai 1910.

Cependant, ce retour de la comète est également une source d’inquiétude, et pour cause : elle est liée à l’émergence de prédictions fantaisistes. En effet, selon certains esprits pessimistes, ce passage de la comète de Halley serait à même  d’entraîner « la fin du monde ».

Ainsi, en janvier 1910, un article du journal Le Parisien intitulé avec un certain sens du drame « La Date fatale » annonce, avec plusieurs mois d’avance, le jour prévu du passage de la comète et, peut-être aussi, de l’extinction de l’humanité :

« Nous n’y sommes pas encore, mais elle arrive tout doucement. D’ailleurs, personne ne veut la prendre au sérieux, et c’est pourquoi tout le monde en parle. Il s’agit du 18 mai.

Comme vous le savez, c’est ce jour-là que nous devons entrer dans la queue de la comète, dont on ne peut pas dire qu’on y sera mieux qu’au sein de sa famille. Le mal, au surplus, ne serait pas grand, si cette queue de comète, que certains assurent être une chevelure, n’était pas composée de gaz malsains, capables d’empoisonner en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire notre atmosphère terrestre. [...]

M. Flammarion, il est vrai, dans ses œuvres astronomiques, n’a pas repoussé d’une manière absolue l’hypothèse de la destruction de notre monde par une collision céleste. À propos de la comète de Halley, il examinait la possibilité de cet incident. La combinaison de l’oxygène de l’atmosphère, terrestre, avec l’hydrogène de la queue de la comète aurait pour effet de nous étouffer en quelques instants. »

Heureusement, tous les articles de journaux ne sont pas aussi alarmistes. « La Comète approche ! Mais elle fera moins de mal qu’un petit verre de kirsch », rassure de son côté Le Matin en avril 1910, tandis que la comète, qui se trouve alors à quelque 224 millions de kilomètres, continue sa course à une vitesse de 190 000 kilomètres à l’heure en direction de la Terre.

À la fin du mois d’avril 1910, Le Petit Journal indique à ses lecteurs  quelques précisions quant à son emplacement céleste : « La comète de Halley est maintenant visible à l’œil nu à Paris, comme une étoile nuageuse, de 3 h 15 à 3 h 50 du matin ».

« Son éclat va grandissant, car elle se rapproche de la terre à la vitesse de 6 millions de kilomètres par jour. [...]

La comète est située à l’est, près de l’horizon, au-dessous de la constellation de Pégase. On la trouvera encore en prenant comme point de repère Vénus, l’Étoile du berger. »

Dès lors, les curieux sont nombreux à scruter le ciel dans l’espoir d’apercevoir celle que l’on nomme « l’astre à l’éblouissante chevelure ».

Le jeune journal socialiste L’Humanité, matérialiste en diable, diffuse quant à lui un schéma scientifique présentant l’orbite de la comète, intitulé « Traversera ? Traversera pas ? ».

Enfin, le jour tant attendu du passage de la comète de Halley arrive. Toutefois pour les observateurs à l’œil nu, c’est la déception. La comète tant annoncée demeure invisible.

Le journal Le Temps du 19 mai 1910, tente de clarifier le mystère :

« Quelques-uns, s’appuyant sur les résultats des analyses spectrales, affirmaient que l’atmosphère terrestre allait être complètement bouleversée par le choc de la chevelure cométaire, qui avançait vers elle à une vitesse d’une centaine de kilomètres à la seconde, et que le cyanogène, qui composait cette chevelure, allait faire disparaître en quelques instants toute trace de vie animale sur la surface de la Terre. Rien de tout cela ne s’est produit.

S’il faut en croire les calculs des astronomes, la comète de Halley s’est bien trouvée ce matin entre le soleil et la terre de 3 h 35 à 4 h 35 (heure de l’observatoire de Paris), mais elle a disparu sans que l’on ait pu constater la moindre trace de son passage, du moins dans nos régions. »

« Nous devons reconnaître, il est vrai, qu’à Paris on se trouvait dans les conditions les plus défavorables pour constater le passage de la voyageuse céleste entre le disque solaire et le globe terrestre.

Paris a vécu avec avidité durant les quelques heures nocturnes qui ont précédé la minute suprême. Prétexte à repas plantureux ou à gambades sans mesure, la comète a mis beaucoup de Parisiens en délire. On a ri dans Montmartre et dans le Quartier latin comme aux soirs gras de Noël et de Mi-Carême. [...]

Le passage de la comète a causé un double sentiment de curiosité dans les grands centres, et de terreur superstitieuse chez les habitants de la plupart des villages, où nombre de fermières ont fait brûler pendant toute la nuit le cierge bénit qu’on n’allume que lorsqu’il s’agit de conjurer de grandes catastrophes. Dans ces régions, la venue du jour a été saluée avec des soupirs de satisfaction. »

En cette douce matinée du 19 mai 1910, la comète de Halley était passée aux environs de la Terre – et l’avait épargnée. Les Français, frustrés de n’avoir rien pu observer, se consolèrent alors d’avoir échappé au pire.

On imagine que certains d’entre eux, bien que fort âgés, eurent la joie  d’assister au passage suivant de l’astre, le dernier en date, le 9 février 1986.