Écho de presse

Jane Dieulafoy, femme archéologue et célébrité de la Belle Epoque

le 10/04/2022 par Michèle Pedinielli
le 27/04/2021 par Michèle Pedinielli - modifié le 10/04/2022

En pantalon et veston sur les chantiers de fouilles persans comme dans les salons parisiens, Jane Dieulafoy défiait une à une les lois de genre qui régissaient la vie des femmes à la fin du XIXe siècle.

Archéologue, photographe, journaliste, écrivaine, Jane Dieulafoy détonne dans les salons parisiens de la Belle Epoque. Tout d'abord, et c'est ce que les différents articles de presse soulignent prioritairement, parce qu'elle s'habille comme un homme, portant cheveux courts et redingote.

« Elle porte habituellement l'habit masculin. On l'a vue quelquefois le soir en robe de bal. Elle s'est montrée cet hiver, il m'en souvient, décolletée au Collège de France, chez M. Renan.

Mais comme elle porte les cheveux très courts, presque ras par derrière, avec une frange sur le front, elle ne peut se faire une coiffure en harmonie avec la toilette de bal d'une femme. C'est peut-être pourquoi elle répugne autant que Jeanne d'Arc à l'habit de son sexe. Elle porte très gentiment l'habit noir.

Le jour, dans la rue, elle a un veston correctement taillé. En visite, elle porte une redingote dont je ne veux pas dire de mal, mais qui me semble un peu trop longue. A cela près que Mme Dieulafoy se tient très droit et marche d'un air crâne, avec cette diablesse de redingote elle aurait l'air d'un petit séminariste. »

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D'ailleurs, selon L’Humanité, elle est l'une des rares femmes « autorisée à porter l'habit masculin » et ce depuis qu'elle a accompagné sur le front de la Guerre franco-prussienne en 1870 son mari Marcel Dieulafoy, officier de l'armée de la Loire, revêtant l'uniforme de franc-tireur pour rester à ses côtés.

« Elle l'avait épousé à la veille de l'autre guerre, en 1870. Elle avait vingt et un ans.

Et tout de suite, elle avait vaillamment suivi le jeune officier sorti de l'Ecole polytechnique, et qui fit toute la campagne de France. »

De l'uniforme, elle garde la sensation de liberté dans ses mouvements, au propre comme au figuré, qu'elle ne voudra plus jamais perdre. En 1881, lorsque Marcel Dieulafoy est envoyé en Perse, mandaté par le ministère de l'Instruction publique et des Beaux-arts pour travailler sur les origines de l'architecture occidentale, Jane part avec lui.

« Elle ferma les malles, et nos voyageurs se mirent en mesure de prendre au plus vite la route de l’empire des Rois des rois. Arrivés à destination, ils se partagèrent les rôles. M. Dieulafoy levait les plans et dirigeait la marche; sa femme était chargée de la rédaction du journal et de l’exécution des photographies.

D’ailleurs, même énergie de part et d’autre. Mme Dieulafoy avait dès lors rejeté l’incommode attirail du costume féminin, dangereux, en outre, aux pays musulmans et par les chemins infestés d’Arabes maraudeurs. Elle s’accoutuma si vite à la forme nouvelle de ses vêtements et si bien qu’elle ne l’a plus changée. »

Elle prend des photos et tient un journal qui rend compte des découvertes archéologiques et de la civilisation persane contemporaine. Sa détermination et sa ténacité dans cette mission sont reconnus officiellement à son retour en France.

« Nous ne mentionnons pas, d'ordinaire, les décorations d'officiers d'Académie ; si nous faisons exception pour la suivante, c'est qu'il s'agit d'une femme.

Par décision en date du 4 août, et sur la demande du directeur des musées du Louvre, le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts vient de nommer Mme Jeanne Dieulafoy, née Magre, officier d'Académie pour services rendus aux beaux-arts.

On sait que Mme Dieulafoy, qui a suivi son mari en mission scientifique en Perse a un beau talent de sculpteur et qu'elle a secondé son mari, pour la reproduction des antiquités persanes, avec une rare intelligence et un courage que l'on est heureux de voir récompensés. »

Dès 1883, le couple repart en Perse, à Suze, pour explorer le tombeau du roi Darius. Là encore, Jane Dieulafoy s'attache à sortir des sentiers battus pour aller au plus près des populations. Ses récits enflamment la critique lorsque paraît son livre La Perse, la Chaldée et la Susiane en 1886.

« Pour aujourd'hui, les amateurs de beaux livres voudront refaire avec les voyageurs, les promenades lointaines par les routes où chevauchent les cavaliers kurdes, où marchent les derviches.

On voudra entrer dans les mosquées, dans les caravansérails, dans les cafés, dans les forteresses, dans les couvents, dans les Jardins de Marande et de Tauris. On s'arrêtera devant les tombeaux de Sultanieh, on circulera dans le marché de Kazbin, on séjournera à Téhéran, à Saveh, à Ispahan, à Chiraz, à Firouz Abad, à Bassorah, à Bagdad, à Chouster, on suivra le cours du Tigre et de l'Euphrate.

On maniera les poteries, on respirera les roses, on rêvera sur la plaine inculte et pierreuse où fut Babylone, où un pâtre immobile garde son troupeau de maigres chèvres. »

Cette capacité d'évocation orientalisante s'accompagne d'un réel travail scientifique. Pendant cinq ans, Jane Dieulafoy et son mari découvrent, cartographient, dessinent et recensent des trésors archéologiques comme la frise des lions du palais de Darius, la rampe de l’escalier du palais d’Artaxerxès III et la frise des Archers que Jane reproduit fidèlement en dessin.

A leur retour, le Louvre installe les découvertes dans une salle qui porte désormais le nom du couple. Et Jane reçoit la Croix de la Légion d'honneur des mains du président Sadi Carnot.

A côté de son travail de recherche qu'elle poursuit en Espagne et au Portugal et de la littérature de voyage qu'elle publie régulièrement, Jane Dieulafoy écrit des romans et des pièces de théâtre. Elle est à l'origine du prix de la revue La Vie heureuse en 1904 qui deviendra le prix Femina.

Archéologue, photographe, journaliste et écrivaine, elle est aussi une fervente partisane de la participation des femmes dans l'armée en temps de guerre. Sa propre expérience en 1870 la pousse à publier, à la veille de la Première Guerre mondiale, un appel au ministre de la Guerre.

« Il m’est alors venu à la pensée que des femmes de bonne volonté, instruites au préalable, pourraient, en cas de mobilisation, remplacer à titre auxiliaire les officiers et sous-officiers de la Réserve de l’Armée Territoriale affectés aux bureaux de l'Intendance et des services qui en dépendent.

Elles permettraient ainsi d'envoyer les uns et les autres sur le front ou de les conserver à l'industrie qui, en ces jours d’épreuve, devra donner un effort immense. »

De fait en 1914, tandis que Marcel s'engage comme colonel du génie civil au Maroc, Jane part avec lui. Là, elle supervise la construction d'un dispensaire et dirige les fouilles de la mosquée Yakub el-Mansur.

Mais en 1915, elle tombe malade et doit regagner la France. Elle meurt à 64 ans, le 25 mai 1916, près de Toulouse.

A l'annonce de sa disparition, Le Figaro saluera « une femme que la haute distinction de son esprit et l'extrême délicatesse de son cœur, autant que ses travaux d'érudition et son talent littéraire avaient placée au premier rang dans la société parisienne et classée parmi les grandes Françaises ».

Pour en savoir plus :

Jane Dieulafoy, A Suse, journal de fouilles, à lire sur Gallica

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