Long Format

Shackleton, l'explorateur qui survécut à l'enfer blanc

le par - modifié le 20/05/2022
le par - modifié le 20/05/2022

En sauvant l'équipage de son navire L'Endurance, pris dans les glaces de l'Antarctique en 1915, l'Irlandais Ernest Shackleton a accompli un exploit unique dans l'histoire de l'exploration polaire.

La naissance d'un explorateur

En 1922, l'explorateur polaire Apsley Cherry-Garrard écrivait :

« Pour une organisation scientifique et géographique, donnez-moi Scott ; pour un voyage d'hiver, Wilson ; une course vers le Pôle et rien d'autre, Amundsen ; et si je suis en détresse au fond d'un trou et que je veux en sortir, donnez-moi Shackleton à chaque fois. »

Ernest Shackleton, un nom que tous les amateurs de récits de survie en conditions extrêmes connaissent bien. Depuis un siècle, il est devenu synonyme de bravoure et de sang-froid. Le surnom qui fut donné à Shackleton de son vivant parle d'ailleurs pour lui : « The Boss ».

RetroNews c’est plus de 2000 titres de presse française publiés de 1631 à 1951, des contenus éditoriaux mettant en lumière les archives de presse et des outils de recherche avancés.
Une offre unique pour découvrir l’histoire à travers les archives de presse !


Abonnez-vous à RetroNews et accédez à l’intégralité des contenus et fonctionnalités de recherche.

Newsletter

Né en Irlande en 1874, l'homme est resté célèbre comme l'un des héros de l'exploration polaire, à une époque où celle-ci constituait l'une des dernières grandes aventures terrestres. Avec Robert Falcon Scott et Roald Amundsen, il reste l'une des figures mythiques de cet âge révolu.

 

Troisième officier lors de l'expédition Discovery de Scott, qui se déroule en Antarctique de 1901 à 1944, il est obligé de la quitter pour des raisons de santé. Dès lors, il n'a qu'une obsession : faire oublier cet échec.

 

Son premier fait d'armes, il l'effectue en janvier 1909 en tant que chef de l'expédition Nimrod, partie deux ans plus tôt pour tenter d'atteindre le pôle Sud – qui n'a alors pas encore été foulé par l'homme. Shackleton, avec trois compagnons, établit un record en parvenant à s'avancer jusqu'à 100 milles du pôle.

 

L'exploit, prodigieux, va le rendre célèbre. Dès son retour, le roi d'Angleterre Édouard VII l'anoblit. Toute la presse occidentale ne parle que de l'explorateur de 35 ans, qui se lance dans une tournée européenne de conférences. Lorsqu'il passe à Paris, La Petite Gironde le décrit :

« Quand on voit l'homme on comprend l’œuvre. La robustesse qu’il lui fallut pour l'accomplir apparaît dans ce corps jeune et sain de bel athlète anglo-saxon. La volonté et le courage se traduisent dans le masque vigoureusement sculpté et dans le regard froid de l’œil clair. »

Ernest Shackleton, avant 1909 - source : WikiCommons-Bibliothèque nationale de Norvège

En novembre 1909, Le Soleil l'interviewe :

« — Notre groupe, dit-il, comprenait MM. Wild, Marshall, Adams et moi. Nous emmenâmes quatre poneys. Partis du cap Royds le 29 octobre 1908, nous atteignîmes, le 13 novembre, un dépôt établi en septembre, par 168° E de longitude et 790° 36’ de latitude S. Alors, continuant vers le sud, nous avançâmes tantôt sur des replis et monts de neige, tantôt sur de la neige tendre, où les poneys enfonçaient profondément [...].

 

Vous n’avez pas été malade, là-bas ?

 

Malade, à vrai dire, non. Nous avons eu la dysenterie, due à l’ingestion de viande de poney. Puis, en escaladant le mont Erebus, sir Philip Brocklehurst a eu les deux pieds gelés ; on a dû lui amputer un orteil.

 

Ah! oui ! l’orteil !... Est-il vrai que vous ayez conservé cet orteil dans un flacon, et que vous vous disiez, quand vous aviez faim : “Voilà notre dernière réserve” ?

 

Non. C’est une blague inventée par un journal italien...

 

Shackleton devient rêveur :

 

Ah ! la faim, la faim ! dit-il... Au retour, nous en avons souffert, de cette satanée faim ! Du 13 au 20 février par exemple, nous n’eûmes rien à nous mettre sous la dent ! Ah ! ce n’est pas un membre de l’expédition Shackleton qui saura jamais, dans un pays “civilisé”, laisser un pauvre diable regarder, d’un air d’envie, une boutique de victuailles sans le ravitailler aussitôt !... »

Roald Amundsen, le grand explorateur norvégien, écrira même : « Sir Ernest Shackleton sera toujours le nom inscrit en lettres de feu dans les annales de l'exploration en Antarctique ». Fin 1911, c'est pourtant Amundsen, et non Shackleton, qui atteint le pôle Sud pour la première fois.

 

L'Irlandais a trouvé plus fort que lui. Il décide alors de se lancer dans un projet fou. Réaliser ce qu'il estime être la dernière grande conquête de l'Antarctique : la traversée du continent, depuis la mer de Wedell jusqu'à la mer de Ross, en passant par le pôle. Un parcours insensé de 2 900 km, dans un environnement hostile et presque entièrement inconnu, par des températures glaciales et sans aucune possibilité de secours extérieur.

 

S'il existe une personne au monde capable de mener à bien pareille équipée, c'est Shackleton.

L'odyssée de L'Endurance

Recourant à des subsides du gouvernement britannique et à des dons privés, il fait affréter deux navires, L'Endurance, avec lequel il compte débarquer après avoir traverser la mer de Weddell, et L'Aurora, qui doit récupérer l'équipage après la traversée.

 

Pour recruter ses hommes, Shackleton fait paraître dans les journaux cette annonce :

« Recherche hommes pour voyage périlleux. Bas salaire. Froid glacial. Longs mois de totale obscurité. Danger permanent. Retour non garanti. Honneur et reconnaissance en cas de succès. »

Il reçoit 5 000 candidatures, en retient 56. Frank Worsley est choisi comme capitaine de L'Endurance. Le photographe Frank Hurley sera là pour prendre des images de l'expédition.

 

En janvier 1914, la presse française annonce le lancement de l'expédition, qui a une vocation à la fois historique et scientifique :

« L'intrépide Anglo-Saxon se propose de traverser dans toute sa longueur le continent antarctique, qui se compose pour la plus grande partie de terres inexplorées. Ainsi qu'il l'a lui-même proclamé, “personne à l'heure actuelle ne sait encore si le grand plateau central s'enfonce graduellement vers la mer de Weddell, ni si la grande chaîne des monts Victoria s'étend à travers le continent et se rattache aux Andes ”.

 

La solution de ce problème est d'un puissant intérêt au point de vue de la géographie de la planète et la découverte de la grande chaîne de montagnes sur laquelle il compte serait une des plus grandes conquêtes de la géographie moderne. »

L'Endurance quitte Plymouth le 8 août 1914, quatre jours après la déclaration de guerre du Royaume-Uni à l'Allemagne (Churchill a envoyé un bref télégramme à Shackleton qui hésitait à partir : « Poursuivez. »). Le Miroir publie quelques photos d'avant le départ :

Le 5 décembre, le navire quitte l'île britannique de Géorgie du Sud pour la mer de Weddell, avec 28 hommes à son bord. Mais les conditions météorologiques ne sont pas bonnes et la banquise est bien plus dense que prévue. Le 19 janvier 1915, L'Endurance se retrouve prisonnière des glaces. C'est le début d'une épopée unique dans l'histoire de l'exploration polaire.

 

L'Endurance commence à dériver vers l'ouest, puis vers le nord. L'équipage a beau de se démener pour tenter de la dégager, rien n'y fait. Le bateau est transformé en station d'hiver. Les mois se succèdent jusqu'à ce que le 27 octobre suivant, L'Endurance, peu à peu écrasée par les glaces, soit évacuée sur l'ordre de Shackleton.

 

Le 21 novembre, elle est broyée et aspirée par les glaces. Les 28 hommes de l'expédition se retrouvent seuls, sans navire, à plus de 2 000 km de l'avant-poste le plus proche. Leur situation est désespérée. Ayant installé un campement sur la banquise, ils se laissent dériver.

 

Pendant ce temps, en Europe, on s'interroge. On est sans nouvelles de L'Endurance, partie un an et demi plus tôt, et on apprend en outre que L'Aurora, le bateau chargé de récupérer Shackleton et ses hommes, a lui aussi été pris dans les glaces et a été obligé de repartir en direction de la Nouvelle-Zélande.

La fin de l'Endurance, photo de Frank Hurley, novembre 1915 - source : WikiCommons

Le Figaro écrit en mars 1916 :

« La situation de l'expédition est très obscure, disent les journaux anglais. Elle ne pourra être éclaircie que lorsque L'Endurance, le second navire de l'expédition Shackleton, sera arrivé à Buenos-Aires. Le bruit que sir Ernest Shackleton est à bord de l'Aurora ne doit malheureusement pas être exact. Qu'adviendra-t-il de lui s'il ne trouve pas l'Aurora au rendez-vous ? »

Pourtant, tout n'est pas perdu. En avril 1916, l'équipage parvient enfin à mettre à l'eau les trois embarcations de L'Endurance et à gagner l'île inhabitée de l’Éléphant.

 

Shackleton et cinq de ses compagnons en repartent pour aller chercher du secours en Géorgie du Sud, à 800 milles (soit près de 1 500 km) de leur position, à travers un des océans les plus difficilement navigables de la planète. Ils n'ont que quatre semaines de provisions.

 

Ils y parviennent grâce aux compétences exceptionnelles du capitaine Worsley. Mais une fois sur l'île, un vaste enchevêtrement de montagnes et de glaciers, il leur faut encore la traverser à pied, avec une seule corde... 

 

Shackleton et deux de ses hommes (les trois autres attendent sur la côte sud) y réussissent en 36 heures. Le 20 mai 1916, ils atteignent le petit port baleinier de Stormness.

Le départ de Shackleton et ses compagnons, photo de Frank Hurley, 24 avril 1916 - source : WikiCommons

Le retour du héros

Le 3 juin, Le Siècle écrit en Une :

« LE RETOUR DE SHACKLETON

 

Nos lecteurs se souviennent que nous avons, il y a quelques semaines, publié le récit des aventures de l'expédition chargée de ravitailler l'expédition Shackleton. Celui-ci, que l'on croyait perdu, vient d'arriver à Port-Stanley, précisément au moment où le gouvernement anglais annonçait son intention de préparer une expédition de secours.

 

Aujourd'hui, nous possédons un résumé du voyage du hardi explorateur qui nous parvient par la dépêche suivante : le Daily Chronicle publie une longue dépêche que lui a adressée l'explorateur Shackleton. »

S'ensuit un résumé des tourments par lesquels sont passés les membres de l'équipage perdu. Arrivé à la civilisation, Shackleton a immédiatement envoyé un navire sauver les trois hommes restés sur la côte sud de l'île, et organise le sauvetage des 22 autres restés sur l'île de l’Éléphant.

 

C'est chose faite le 30 août. Tous les hommes de L'Endurance sont revenus sains et saufs de leur interminable odyssée. L'Irlandais a réalisé l'impossible.

 

Pourtant, son exploit, accompli en pleine Première Guerre mondiale, ne va pas lui valoir immédiatement la gloire. L'Europe a d'autres chats à fouetter. La presse alliée va d'ailleurs tenter de l'enrôler dans sa propagande anti-allemande, comme dans cet article repris par de nombreux journaux :

« LES COMPAGNONS DE SHACKLETON IGNORAIENT LES HORREURS DE LA GUERRE BOCHE […]

 

Ce qu'ils trouvèrent le plus difficile à croire, ce furent les nouveautés introduites dans la guerre moderne par les Allemands. Il leur avait paru impossible que l'ennemi eût aussi peu de scrupule pour employer des zeppelins contre les villes ouvertes […]. »

Sa femme Emily Shackleton, quant à elle, a été interviewée par Le Journal en juin :

« Sir Ernest Shackleton est un homme qui, s'il se rend clairement compte des difficultés, s'engage toujours dans une entreprise avec la confiance absolue qu'il pourra, qu'il doit les surmonter. C'est sans doute la contagion de cette confiance qui fait que ses seconds et ses hommes coopèrent si étroitement avec lui et lui sont, aux moments de crise, d'une telle assistance. »

Lorsque Shackleton revient en Angleterre en mai 1917, la presse est au rendez-vous pour entendre le récit de ses aventures. Le Journal publie une interview du héros, et là encore (les propos de Shackleton ont-ils été modifiés ?), on y parle beaucoup de la guerre, et très peu de l'enfer blanc auquel vient de réchapper l'Irlandais :

« Parler de mon expédition ? J'hésite presque. Tout, en effet, a, pour ainsi dire, disparu devant cette guerre, qui, seule, importe [...].

 

Épuisés, pouvant à peine nous traîner, nous mîmes trente-six heures à couvrir cinquante kilomètres et nous arrivâmes à une hutte, centre de ravitaillement pour les pêcheurs de phoques. Ma première question fut celle-ci : “Quand la guerre a-t-elle pris fin ?” La réponse nous causa une émotion indicible [...].

 

Vous vouliez me parler de moi et, moi, c'est de la France que je voudrais vous parler. Je voudrais vous dire combien tous les membres de mon expédition comme moi-même nous admirons votre pays et surtout, cette qualité que nous prisons entre toutes, parce que nous la savons rare et essentielle, votre ténacité, que nous croyions réservée aux seuls Anglo-Saxons. »

Tout juste apprend-on, en conclusion, que l'homme a l'intention de retourner en Antarctique :

« — Et, la guerre terminée, que ferez-vous, sir Ernest ? demandai-je.

 

La guerre terminée ? Eh bien si j'en réchappe, le pôle a toujours pour moi une invincible attraction. »

En 1919, il publiera le récit de ses aventures, South (traduit plus tard sous le titre de L'Odyssée de L'Endurance). Le pôle, Shackleton n'y retournera qu'en 1921, pour une dernière expédition. Elle lui sera fatale : le 5 janvier 1922, à bord du baleinier le Quest, il meurt d'une crise cardiaque sans doute causée par l'abus d'alcool – son vice depuis plusieurs années.

 

À la demande de son épouse, il sera enterré en Géorgie du Sud, sur les lieux même de son exploit de 1916.

 

Sa célébrité, elle, ne fera que croître après sa mort. Lors d'un vaste sondage organisé par la BBC en 2002, Shackleton fut élu 11e «plus grand Britannique de tous les temps ».

Notre sélection de livres

Découvrez une sélection d'ouvrages édités au XIXe siècle et issus d'un catalogue de 13 000 epubs !
Au cœur de l'Antarctique
Ernest Shackleton
Achetez ce livre sur :