Bonne feuille

L’histoire de William Ellis, né esclave au Texas et devenu « Blanc » à New York

le 13/05/2020 par Karl Jacoby
le 18/10/2018 par Karl Jacoby - modifié le 13/05/2020
L'homme d'affaires et « passeur » William Ellis, circa 1910 - source : karljacoby.com
L'homme d'affaires et « passeur » William Ellis, circa 1910 - source : karljacoby.com

Parti du sud des États-Unis à un moment où la communauté noire pâtissait des lois de Jim Crow, un mystérieux homme d’affaires prétendument Mexicain est parvenu jusqu’aux plus hautes sphères politiques de son temps.

Guillermo Enrique Eliseo, né esclave noir sous le nom de William Henry Ellis dans l’État du Texas en 1864 et mort dans le dénuement à Mexico en 1923, a vécu un nombre considérable de vies. Entre-temps, il est devenu « Blanc », homme d’affaires influent, riche, jusqu’à s’immiscer dans les grands cercles  politiques et financiers américains et mexicains des années 1900.

Les éditions Anacharsis publient aujourd’hui la traduction du passionnant travail de l’historien américain Karl Jacoby au sujet de cet illustre inconnu, témoin, acteur et victime de l’histoire des États-Unis.

RetroNews vous propose aujourd’hui un extrait du prologue de L’Esclave qui devint millionaire, rédigé par son auteur.

En 1909, pour faire le plus rapidement possible le voyage de quelque quatre mille cinq cents kilomètres entre Mexico et Manhattan, il fallait emprunter l’Aztec Limited des Ferrocarriles Nacionales mexicains. Les passagers se rendant à New York y montaient le soir à la gare de Buenavista, située à quelques minutes de tramway des places bourdonnantes de la capitale mexicaine. Après s’être frayé un chemin entre les marchands qui peuplaient la gare, vendant de tout, des journaux jusqu’aux tamales, les détenteurs d’un ticket s’installaient finalement pour jouir de tout le confort qu’un voyage en première classe pouvait prodiguer à l’aube du XXe siècle : bibliothèque fournie, fumoir, wagon-restaurant aux menus variés, et wagons-lits avec cabines et couchettes privées.

À mesure que le train progressait à toute vapeur en direction du Nord et que la nuit cédait la place aux premières lueurs d’un jour nouveau, le paysage défilant par les fenêtres changeait peu à peu. En lieu et place des villes coloniales, de leurs cathédrales baroques et de leurs rues soigneusement pavées, les passagers apercevaient des haciendas avec leurs troupeaux meuglants et leurs interminables rangs d’agaves, qui à leur tour laissaient place aux villages reculés aux rues poussiéreuses, aux montagnes escarpées et aux déserts austères du nord du Mexique.

Le troisième jour de leur voyage à bord de l’Aztec Limited, vers midi, les voyageurs atteignaient la frontière internationale, où les deux petites villes de Ciudad Porfirio Díaz et Eagle Pass se faisaient face de chaque côté du fleuve, baptisé Rio Grande ou Río Bravo del Norte selon qu’on était américain ou mexicain. […]

Commémorations des mémoires de l’esclavage, des traites et leurs abolitions

Entretiens en direct « Sortir de l’esclavage »  

A partir du 13 mai, la BnF propose une série d’entretiens sur le thème « Sortir de l’esclavage » avec des philosophes, chercheurs et personnalités du monde de la culture. Ces entretiens sont diffusés en direct sur la page Facebook de la BnF.

 

Plus d'informations

Extrait des Annales politiques et littéraires, 19 mars 1911

Pour les passagers de l’Aztec Limited, traverser la frontière était à la fois une routine et un événement. Après que le train eut passé le pont enjambant le Rio Grande et pénétré dans le dépôt situé à la limite est d’Eagle Pass, les employés du tout nouveau Département au Commerce et au Travail américain, vêtus de leurs uniformes bleu sombre réglementaires ornés de boutons en cuivre, montaient à bord du train pour inspecter les passagers et leurs bagages. L’héroïne, la marijuana ou la cocaïne – toutes légales en 1909 – n’intéressaient nullement ces fonctionnaires, qui traquaient en revanche les produits importés de valeur : en cette époque de droits de douane élevés et d’impôt sur le revenu inexistant, le gouvernement fédéral augmentait le volume de ses recettes grâce aux taxes sur les produits de luxe comme la dentelle, la soie, les bijoux, les montres et les cigares.

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Ensuite, d’une manière très révélatrice du rôle de la frontière dans l’établissement de l’identité personnelle aussi bien que de celle du territoire national, ces mêmes agents rédigeaient un « rapport d’inspection » sur tous les passagers entrants, qui indiquait le nom de chacun d’entre eux, son lieu de naissance, son métier et sa destination. Les États-Unis n’exigeraient pas de passeport avant 1914 ; ainsi, plutôt que de se focaliser sur la lecture des documents personnels, cette procédure reposait, en quelque sorte, sur une lecture de la personne elle-même : évaluer l’authenticité des dires d’un individu concernant son identité au travers de la langue, des vêtements, des traits physiques et autres indices.

Dans les trains transportant des passagers ordinaires, les agents du Département exerçaient une vigilance toute particulière à l’égard des travailleurs chinois ou japonais – lesquels, pour tenter d’échapper aux mesures restrictives appliquées par les États-Unis envers les Asiatiques, se déguisaient souvent en Mexicains – ainsi qu’à celui des immigrants considérés comme « anarchistes », des « pauvres susceptibles de finir à la charge de l’État », ou des porteurs de maladies « répugnantes et dangereuses ». En revanche, sur des trains de luxe comme l’Aztec Limited qui accueillaient de riches hommes d’affaires et des touristes de la haute société, les agents fédéraux prenaient le plus souvent les déclarations d’identité des individus pour argent comptant.

Extrait de La Justice, 31 octobre 1906

Pourtant, dans la matinée du 14 mars 1909, un homme de haute taille aux yeux bruns et pénétrants, arborant une moustache soigneusement entretenue et vêtu à la dernière mode – guêtres, haut-de-forme, costume trois-pièces sur mesure, montre à gousset avec sa chaîne en or croisant sa poitrine corpulente –, attira l’attention des autorités d’Eagle Pass. Comme tous les passagers de l’Aztec Limited, il était monté à Mexico, dans un wagon Pullman de première classe. Mais quand il eut franchi la frontière pour entrer aux États-Unis, une nouvelle question se posa. De quelle race était-il ? En effet, malgré son élégante apparence, il avait la peau quelque peu basanée et, contrairement au Mexique, le Texas de 1909 appliquait une politique ségrégationniste visant à limiter les contacts entre Blancs et Noirs en tous lieux : écoles, restaurants, bibliothèques, cimetières, hôtels et wagons de chemin de fer.

Interrogé, le nouveau venu se présenta comme un homme d’affaires mexicain rejoignant son bureau de Wall Street après avoir négocié l’achat de plusieurs plantations de caoutchouc dans son pays natal. Il déclara s’appeler Guillermo Enrique Eliseo, un nom qui, pour ceux qui auraient des problèmes avec la prononciation des langues étrangères, pourrait se traduire en anglais par William Henry Ellis. En outre, en tant que Mexicain d’origine, il était juridiquement Blanc, et donc non assujetti à la ségrégation appliquée au Texas.

Photo de la famille de William Ellis ; William y figure en jeune homme debout, à droite, circa 1890 - source : karljacoby.com
Photo de la famille de William Ellis ; William y figure en jeune homme debout, à droite, circa 1890 - source : karljacoby.com

À bord du train, cependant, certains avaient eu vent de rumeurs qui circulaient le long de la frontière et selon lesquelles, en dépit de toute sa richesse et de son raffinement ostentatoire, Eliseo pouvait bien ne pas être le riche Mexicain qu’il prétendait. Se pouvait-il que ce teint olivâtre ne fût pas le produit d’une origine mexicaine mais plutôt celui d’une origine afro-américaine dissimulée ? Niant toutes ces allégations, Eliseo rejeta toutes les tentatives des employés du train de le déplacer dans le « wagon à Nègres » après que l’Aztec Limited eut atteint le territoire américain.

Ce n’est que lorsqu’ils eurent fait appel au shérif local chargé de faire appliquer la discrimination raciale au Texas qu’Eliseo obéit, de mauvaise grâce – mais pas sans avoir juré à tous ceux qui pouvaient l’entendre qu’il débourserait, si nécessaire, des centaines de milliers de dollars pour poursuivre la compagnie de chemin de fer qui l’avait humilié en le faisant voyager dans le wagon « Jim Crow ».

Extrait de L’Aurore, 11 décembre 1902

Qui était donc en vérité Guillermo Enrique Eliseo ? C’est une question que de nombreuses personnes se posaient au tournant du siècle dernier, alors que ce personnage fringant et néanmoins énigmatique se trouvait impliqué dans un nombre étonnant d’événements qui marquèrent la période – procès scandaleux, disparitions inattendues, querelles diplomatiques –, pour la plupart liés d’une manière ou d’une autre à l’Amérique latine. Les doutes concernant son origine ethnique ne se limitèrent pas à sa traversée de la frontière à Eagle Pass en 1909. […]

C’est en parcourant les archives du Département d’État américain que j’ai pris connaissance de l’énigme Guillermo Eliseo et de ce que certains de ses contemporains appelaient « sa vie de romance et d’aventure ». En lisant de vieux rapports émanant des consuls américains en fonction au Mexique, je suis tombé sur une correspondance diplomatique datant des années 1890 et totalement oubliée depuis concernant le projet envisagé par Eliseo d’établir des milliers d’Afro-Américains sur des haciendas mexicaines. […] Pourtant, ne s’appuyant que sur une simple conjecture, les enquêtes menées par le Département d’État s’égarèrent rapidement, laissant sans réponses la plupart des énigmes entourant Eliseo.

Confronté à un mystère vieux de plus de cent ans concernant de vastes régions transfrontalières et de fausses identités, des rumeurs scandaleuses et des migrations inattendues du Nord vers le Sud, je décidai de démêler moi-même le mystère Eliseo. J’ai pourtant rapidement découvert qu’avec le temps ce personnage autrefois célèbre s’était glissé dans les failles de l’histoire et perdu dans l’oubli. Les efforts fournis par Eliseo pour dissimuler son milieu d’origine avaient, semble-t-il, été trop efficaces. En 1904, selon le Los Angeles Times, « le mystère recouvre la plus grande part de l’histoire de [sa] vie ». […]

La frontière américano-mexicaine n’est d’ailleurs pas la seule ligne de partage qu’enjambe l’histoire d’Eliseo. Le personnage se glisse également dans les fissures qui séparent les champs en pleine évolution de l’histoire afro-américaine et de l’histoire américano-mexicaine. Durant les deux dernières décennies, ces deux champs historiques se sont révélés fondamentaux pour enrichir le regard que nous portons sur le passé, et en particulier sur le rapport, complexe et contradictoire, de l’Amérique avec le concept de race. Jusqu’ici, néanmoins, les deux champs ne se sont guère fertilisés mutuellement. Les quelques rares livres qui se penchent concrètement sur les interactions entre Afro-Américains et Américano-Mexicains tendent à se focaliser sur les tensions existant entre les deux groupes au cours du XXe siècle, autour de problématiques comme la « blancheur » (whiteness) ou la citoyenneté américaine, plutôt qu’à sonder l’histoire plus longue des interactions mutuelles et de l’intrication ethnique que révèle l’expérience personnelle d’Eliseo. Sans même parler d’explorer les conceptions mexicaines concernant la « noirceur » (blackness) ou la place que le Mexique a pu occuper dans l’imaginaire afro-américain.

Extrait de Comœdia, 11 septembre 1928

On a pensé que la plupart des passeurs prétendaient être des Anglo-Américains, mais se présenter comme latino-américain, ainsi que le fit Ellis en composant son personnage de Guillermo Enrique Eliseo, était moins rare que les gens ne le pensaient. En raison de la nature clandestine du passing, certains des débats les plus approfondis sur les subterfuges qu’imposait cette pratique eurent lieu dans le domaine de la fiction, où l’on pouvait substituer une intrigue concrète, bien qu’inventée, aux ambiguïtés entourant les véritables passeurs. […]

Concernant ces pratiques, des informations concrètes circulaient clandestinement dans toute la communauté afro-américaine. Dans son article « From Negro to Caucasian », publié au tournant du siècle, Louis Fremont Baldwin notait qu’un grand nombre de Noirs américains avaient réussi à « “passer” – non en tant que Caucasiens mais comme Mexicains [ou] Italiens. [...] Il est intéressant de souligner qu’un grand nombre de cette classe de déserteurs ont appris une langue étrangère qui les aide dans leur “traversée” ».

Ces « traversées » devaient autant à l’oubli qu’à la langue ou à la couleur de la peau. Le succès du personnage de remplacement favori d’Ellis – l’homme d’affaires mexicain Guillermo Enrique Ellis – peut être attribué au fait qu’à l’époque du Gilded Age peu nombreux étaient ceux qui associaient les Afro-Américains avec les régions transfrontalières américano-mexicaines. Pourtant, durant une grande part du XIXe siècle, la diffusion de l’esclavage dans l’ancienne province mexicaine du Texas et les conflits qui s’ensuivirent, concernant les esclaves en fuite, les territoires et l’émancipation, dominèrent l’agenda politique des deux nations. La pression expansionniste du Royaume du Coton américain poussa les États-Unis et le Mexique à se mener une guerre ouverte au cours des années 1840, provoqua de sanglantes guerres civiles simultanées, et les incita à s’engager dans des processus parallèles – et de plus en plus intriqués – de reconstruction nationale au cours des décennies suivantes.

Extrait de Gil-Blas, 7 juillet 1903

Pour raconter l’histoire d’un passeur de frontières tel qu’Ellis, il nous faut élargir notre grille de lecture et considérer des événements, habituellement classés dans les champs distincts de l’histoire américaine et de l’histoire mexicaine, comme formant un tout. […] L’Esclave qui devint millionnaire se donne pour objectif de sonder ces continuités et ces ruptures de manière à concevoir une histoire véritablement américaine – c’est-à-dire non pas une histoire des États-Unis et du Mexique, ni même une histoire de leurs frontières mutuelles, mais davantage une histoire concernant tout le continent américain.

L’Esclave qui devient millionaire, Les vies extraordinaires de William Ellis de Karl Jacoby est publié aux éditions Anacharsis.