Écho de presse

Première Guerre mondiale : les femmes en première ligne

le 24/03/2022 par Marina Bellot
le 07/12/2017 par Marina Bellot - modifié le 24/03/2022
Illustration : À Bordeaux, les femmes conductrices de Tramway, Agence Meurisse, 1916 - Source : Gallica BnF

Entre 1914 et 1918, les femmes jouent un rôle majeur en assumant la place des hommes partis au combat. Tandis que les féministes militent pour que cette nouvelle égalité perdure, les tenants du patriarcat réclament le retour à la « tradition ».

« Par la pitié, elles se dévouent, par l’enthousiasme, elles s’exaltent. Exaltation et dévouement, n’est-ce pas là tout l’héroïsme ? »

Pendant la Première Guerre mondiale, ces mots de Lamartine décrivant l'attitude des femmes en temps de crise résonnent d'un écho particulier. Pendant quatre ans, alors que des millions d’hommes se battent au front, les femmes voient en effet elles aussi leur vie bouleversée par le conflit, à la ville comme à la campagne. Car, avec la guerre qui s’éternise, leur mobilisation au travail devient capitale pour faire vivre le pays et approvisionner le front. 

La presse française se fait l'écho du rôle nouveau de celles qui assument désormais la place de leur mari ou de leurs fils partis au combat. 

En 1916, dans La Vie féminine, la féministe Valentine Thomson rend hommage à ces héroïnes anonymes (ses propos sont rapportés par Le Petit Journal) : 

« On ne saura jamais le nom de toutes ces laborieuses qui, dans les ateliers et les bureaux, se sont bravement mises à la besogne, sans jamais rechercher les places en vedette. Mais on connaîtra leur œuvre, c'est-à-dire leur participation à l'émouvante reprise de la vitalité nationale. »

Des femmes actives d'autant plus méritantes que, deux ans après le début du conflit, elles sont nombreuses à porter le deuil d'un proche disparu au front : 

« [...] nous voulons saluer tout d'abord les grandes inconsolables, celles dont le fils est mort à l'ennemi, celles qui, tendant leurs bras vides vers le héros tombé, disent adieu aussi à tous ces fantômes de lui-même qu'il laisse derrière lui, le tout petit choyé, le garçonnet disputé à la maladie, l'adolescent radieux...

Elles espéraient le voir jusqu'à leur propre mort ; elles croyaient que, protecteur à son tour, il leur fermerait les yeux. »

Est-ce à dire que la Première Guerre mondiale est, pour les femmes, un moment d’émancipation ? Certes, elles ont la possibilité nouvelle d'occuper des postes inaccessibles jusqu'alors et de gagner leur vie, mais qu'en sera-t-il au sortir de la guerre ? 

Au cœur du conflit, les féministes françaises se préoccupent de leur place dans la société une fois la paix revenue. D'autant que si en Angleterre, en Allemagne ou en Hongrie, les femmes obtiennent le droit de vote, la France, de son côté, n'envisage pas de leur accorder cet instrument d'émancipation politique. Quant à leur rôle économique, il reste, aux yeux d'une grande partie de la société, un rôle temporaire de remplaçantes.  

En novembre 1916, alors que le débat prend de l'ampleur, La Dépêche du Berry relaie ces préoccupations grandissantes : 

« La guerre a mis en relief le rôle des femmes et donné satisfaction aux plus ardents féministes qui rêvent "l’égalité sociale entre les deux sexes". Pourront-elles garder leur place nouvelle dans l’activité publique ? [...]

Leur "profession" sera l'indispensable instrument de sécurité ; le prestige suprême ne sera plus, comme jadis, d’être une femme qui ne fait rien : elles compteront désormais sur leur droit au travail et il faudra aussi compter avec elles ; c’est ainsi que les Syndicats qui les traitaient en ennemies acceptent maintenant la concurrence féminine inévitable et réclament le salaire égal pour les deux sexes ; beaucoup de patrons ont déjà abandonné les préventions qu’ils avaient contre les services féminins.

L’opinion publique a évolué également au profit des femmes ; elle leur est devenue plus favorable à mesure que la guerre se prolongeait.

On les prend plus au sérieux ; elles ne sont plus considérées exclusivement comme de petits "êtres exquis et amusants". Beau programme, en vérité, qui peut être réalisé en grande partie : le règne de la femme — qu'on le veuille ou non. »

En réaction à ce nouvel état de fait, les tenants de la « tradition » martèlent au contraire que, dès la fin des hostilités, chacun devra retrouver son rôle. En novembre 1917, le philosophe et académicien Émile Boutroux se fait le porte-voix de ces hommes inquiets qui militent pour que rien ne change, au nom de la vie de famille et de l'esprit national. Le Temps rapporte : 

« M. Émile Boutroux fait observer que la tradition française veut, à juste raison, que nous recherchions et estimions à un très haut prix la vie de famille.

"Le féminisme véritablement français qui conserve le sens de la nature, de l’esprit national, de l'idéal et de l’harmonie, ne s’oppose point, au contraire, au maintien de cette tradition". 

M. Émile Boutroux considère que les problèmes pratiques, peut-être formidables, qui se poseront, n’ébranleront pas l'édifice de la famille si l’homme et la femme comprennent bien qu’ils sont faits l’un pour l’autre et doivent se compléter, non se doubler. Mais voilà : ils ne le comprennent pas toujours... »

Il faudra attendre 1924 pour que, grâce au décret de Léon Bérard, les filles aient accès au même enseignement secondaire que les garçons et puissent passer le baccalauréat. Les femmes pourront ainsi faire des études et accéder à des professions qui leur étaient, de fait, interdites : avocat, professeur ou encore médecin. 

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