Écho de presse

Jean-Baptiste André Godin, inventeur du « Familistère »

le 17/03/2019 par Michèle Pedinielli
le 02/02/2018 par Michèle Pedinielli - modifié le 17/03/2019
Vue aérienne du Familistère de Guise, imaginé par Jean-Baptiste Godin et à destination des ouvriers de son usine - source : Gallica-BnF

En 1859, le chef d’entreprise Jean-Baptiste Godin a une drôle d’idée : offrir d’excellentes conditions de vie aux ouvriers de son usine en s’inspirant du phalanstère de Fourier.

C’est l’histoire de ce que l’on appelle aujourd’hui un entrepreneur prodigue, qui utilise sa fortune afin d’améliorer le sort des ouvriers. Né en 1817, fils de serrurier, ayant arrêté l’école à 11 ans, Jean-Baptiste André Godin a un jour l’idée de fabriquer des appareils de chauffage. Le 15 juillet 1840, il dépose le brevet pour fabriquer un poêle à charbon en fonte de fer. Il devient immensément riche.

Mais au lieu de se faire construire un hôtel particulier dédié à sa gloire, Godin décide de bâtir, à Guise dans l’Oise, une habitation révolutionnaire sur le modèle du phalanstère imaginé par Charles Fourier : un regroupement de tous les éléments nécessaires à la vie harmonieuse d'une communauté (lieux de vie, d’apprentissage, de distraction, etc.) dans des bâtiments ouverts sur une cour centrale.

Godin l’appelle le « Familistère » car c’est là que sa famille loge avec celles des ouvriers de son usine.

« En 1859, il commença à faire construire, près de son usine, un vaste édifice qu'il nomma “Familistère”, et qui comprend, outre sa propre habitation, des logements commodes, agréables et sains pour 300 familles.

Environ 1 500 personnes habitent aujourd'hui le Familistère de Guise, où, grâce à une habile organisation, fondée sur l'association dans la production et la consommation, le travailleur a son bien-être assuré, où l'enfant reçoit l'instruction nécessaire et fait son apprentissage, où le malade a tous les soins, où le vieillard jouit d'une honnête pension de retraite.

On y trouve aussi les moyens de distraction nécessaire à l'homme, un théâtre, un café, un restaurant, enfin des magasins destinés à l'approvisionnement de la population.

Les ouvriers y jouissent de toute liberté et de toute indépendance, et M. Godin a pu, selon le programme qu’il s'était proposé, leur procurer presque tous les équivalents de la richesse. »

Le Familistère de Godin est composé de plusieurs bâtiments construits sur un terrain d’une dizaine d’hectares. On y trouve le « Palais social », c’est-à-dire le pavillon central destiné à l’habitation ; une nourricerie et un « pouponnat », à l'arrière ; le bâtiment des économats, en face de l'aile gauche du Palais social ; le bâtiment des écoles et du théâtre, en face du pavillon central du Palais social et la buanderie, les bains et la piscine, du côté de l'usine.

« Chacun des parallélogrammes du Palais social forme une cour intérieure couverte d'un vitrage à la hauteur des toits ; autour de cette cour sont disposés les logements.

Au rez-de-chaussée, ces logements ont leur entrée directement dans la cour ; des galeries disposées en quelque sorte comme des rues suspendues donnent accès aux logements des étages, qui ouvrent chacun sur ces galeries.

Les entrées extérieures du Palais social sont placées au coin de chaque parallélogramme, et les cours ont chacune, aux quatre coins, un escalier.

Les magasins coopératifs sont situés au rez-de-chaussée dans des bâtiments spéciaux. Ils comprennent la boulangerie, l'épicerie, les étoffes, la mercerie, les combustibles, la boucherie, la charcuterie, la buvette, etc., etc. »

Dans cette structure familiale et coopérative, les enfants ne sont pas oubliés, ils sont même au centre de l’attention de tous.

« L’écolier prend ses récréations dans les cours des bâtiments et dans les jardins du palais. Là, sans qu'il y ait aucun surveillant désigné, il se trouve à chaque instant sous les yeux des adultes, allant et venant dans les mêmes lieux suivant leurs occupations, et la crainte d'être surpris en faute l'empêche de faire tous les mauvais tours dont l'enfance abandonnée à elle-même se rend coupable à chaque instant. […]

Chaque jour, par hasard, ou plutôt par l'effet de l'habitation unitaire, les parents et les maîtres se rencontrent dans les galeries, les cours ou les jardins du “Palais social”, et là ils ont toujours la possibilité d'être informés de sa tenue à l'école.

Dans ces conditions générales, les enfants s'habituent insensiblement à se conduire raisonnablement ; et les parents recueillent tous les avantages de cette surveillance mutuelle. »

Lieu de vie, de travail, de loisirs, le Familistère est aussi une entité juridique basée sur le système coopératif. Les bénéfices de l’entreprise sont utilisés pour financer les œuvres sociales, le reste est redistribué aux ouvriers en fonction du travail effectué dans l’année et sous forme d’actions de la société qui les transforment en propriétaires.

Il y a en fait cinq statuts pour les bénéficiaires, selon leur ancienneté dans le Familistère : associés, sociétaires, participants, auxiliaires et intéressés.

« À mesure que les ouvriers deviennent leurs propres capitalistes, ils acquièrent pour eux les avantages accordés primitivement au capital ; ils participent proportionnellement au total de leur épargne et de leur salaire. »

Évidemment, l’œuvre de Godin ne plaît pas à tout le monde. À sa mort, le journal de la droite catholique La Croix fustige « un cynisme à part ».

« Ce matérialiste cher à tous les sans-Dieu s’appelait M. Godin, dont le nom figure sur tant de petits poêles et fourneaux de cuisine.

Simple ouvrier serrurier, fouriériste, il est parvenu à une immense fortune en exploitant la fonte et les hommes... mais on ne lui reproche rien parce qu’il a déployé un cynisme à part.

Cet industriel comprit qu’on pouvait, grâce aux théories sociales de la charité matérialiste, tirer de l’ouvrier au-delà du travail ; il a, en effet, inventé une machine à presser l’éponge humaine, qu’il a appelée palais social […] »

Le Familistère survit à la mort de son fondateur. Jusqu’en 1968, la bonne santé de l’entreprise Godin et l’esprit de coopérative continuent de vivre en ce lieu hors norme. Lorsque Le Creuset rachète la marque Godin, les bâtiments d’habitation sont vendus.

En 1991 cependant, ces bâtiments sont classés au patrimoine national et le site est désormais transformé en musée.

 

Pour en savoir plus :

Découvrez le projet du Familistère de Guise sur Passerelle(s) BnF, un site de culture générale et une histoire de la construction et de l'architecture autour des métiers du bâtiment et des travaux publics.

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