Écho de presse

Jeanne Chauvin, pionnière des femmes avocates

le 01/11/2018 par Marina Bellot
le 06/02/2018 par Marina Bellot - modifié le 01/11/2018
Portrait de Jeanne Chauvin paru en 1926, année de sa mort, dans le journal Comoedia - source : RetroNews-BnF

Jeune femme brillante et déterminée, elle prête serment en 1900 et est la première avocate à plaider en France, en 1901, sous les commentaires railleurs d'une partie de la presse.

Comme Julie-Victoire Daubié qui, en 1861, osa briguer le droit de passer son baccalauréat, Jeanne Chauvin dut batailler pour forcer la porte des prétoires. Cette fille de notaire, brillante élève, se présenta à la Cour d'appel de Paris pour prêter le serment d'avocat, le 24 novembre 1897, avec en poche son doctorat en droit et sa licence ès lettres. 

Un journaliste du quotidien monarchiste modéré Le Soleil raconte cette journée hors du commun, entre empathie et admiration pour la jeune prétendante : 

« Eh bien oui, hier pour la première fois, une femme, Mlle Jeanne Chauvin, a élevé la voix dans un prétoire de justice français autrement que comme témoin, déjà comme avocat, puisque pour être admise à prêter serment et pour pouvoir plaider dans la suite, Mlle Jeanne Chauvin a prononcé une véritable plaidoirie. [...]

Dès midi, la première chambre de la Cour est envahie par une foule débordante et curieuse ; [...]

Et, fendant, toute souriante, la foule attentive, Mlle Jeanne Chauvin vient s’asseoir à la barre de la Cour, flanquée maintenant de cinq ou six jeunes licenciés en droit, du sexe fort, en robes, toques et rabats flambant neufs ! [...]

Puis Me Guyon, avoué à la cour, se lève :

— J’ai l’honneur, dit-il, de me présenter pour Mlle Jeanne Chauvin, licenciée en droit, qui demande à être admise à prêter serment. Je dépose en son nom des conclusions écrites sur le bureau de la Cour. J’en donnerai lecture à la Cour, si elle me le permet.

À peine cette lecture est-elle terminée, que M. le procureur général Bertrand, occupant en personne le siège du ministère public, requiert énergiquement la Cour de déclarer Mlle Jeanne Chauvin “non recevable dans sa demande” et “incapable de prêter serment”. [...]

Et je me prends à penser que, dans cette grande lutte pour la vie, qu’elle a soutenue tout à l'heure, il a fallu un surhumain courage à une femme pour lutter seule... contre tous. »

Sans surprise, Jeanne Chauvin essuie un refus qui lui est signifié le 30 novembre 1897, au motif que la loi n'autorise pas les femmes à exercer la profession d'avocat. Elle doit attendre trois ans pour qu'une loi publiée au Journal officiel de la République française le 1er décembre 1900 permette aux femmes d'accéder au barreau et de plaider. Elle saluera sobrement le vote de cette loi majeure, comme le rapporte L'Univers :

« J'avais pleine confiance dans le succès de cette cause. [...] La vérité est qu'il n'y a aucune bonne raison pour interdire aux femmes la profession d'avocat. »

Jeanne Chauvin prête ainsi serment au barreau de Paris en 1900. 

La Gazette de France relate cette prestation de serment littéralement extraordinaire : 

« Bataillons d’avocats, magistrats, avoués, journalistes, riant et se bousculant pour voir, et beaucoup de femmes, quelques-unes même élégantes. La jeune avocate était assise à la barre, au premier rang, avec les treize autres aspirants stagiaires. Sous sa toge correcte et sa toque retenue par une double épingle d’écaille, il était assez difficile de la distinguer : elle donnait l’impression d’un tout jeune avocat imberbe.

— “Un rhétoricien qui a tous les prix et pas de moustache”, formule un vieil avoué.

— “Un potache qui ressemble à sa mère”, grommelle un autre. »

La toute nouvelle avocate commence à plaider dès 1901. Ses débuts sont d’autant plus remarqués qu’elle plaide une affaire qui fait alors grand bruit : la catastrophe ferroviaire de Choisy-le-Roi. Et sa prestation, scrutée par tous les journalistes de Paris, divise. 

La République française la juge terne : 

« Mlle Jeanne Chauvin n’a pas fait une très forte impression. Le public a été un peu déçu par le débit terne et sans relief de l’orateur féminin. Le public est trop exigeant.

Mais pourquoi aussi avoir au préalable fait tant de bruit autour de ce nom, et affublé de tant de gloire, avant même qu’elle eut parlé, une stagiaire d’hier dont l’avenir nous révèlera certainement, espérons-le, les mérites, quand l’assurance à la barre et l’expérience du métier lui seront venues ? »

Le XIXe siècle la trouve au contraire convaincante, pour une première : 

« Le début de Mlle Jeanne Chauvin n'a pas fait mauvais effet. D'une voix bien timbrée, elle se borne à commenter l'article 7 de la loi d'amnistie qui, suivant elle, doit être appliquée largement en nature d'accidents de chemin de fer et de tramways. »

À la fin de l’année 1901, Jeanne Chauvin plaide dans une autre affaire, plus anecdotique, et qui fait la joie de la presse : une histoire de contrefaçon de corsets. Commentaire du quotidien Le Journal :

« L’espèce est, comme on le voit, d’une nature telle que nos plus coquettes Parisiennes aussi bien que nos jeunes stagiaires tiendront à honneur d’assister à cette audience ultra-sensationnelle. Me Allard, membre du Conseil de l’Ordre des avocats, donnera la réplique à “sa chère confrère”. » 

Jeanne Chauvin se consacrera avec sérieux à sa profession pendant les vingt années suivantes, se tenant loin du tumulte médiatique. 

Elle mourra en 1926, emportée en quelques jours par la variole, peu après avoir été faite chevalier de la Légion d'honneur. Les éloges de la presse sont sobres, à l'image de celui de Paris-Soir :

« Mlle Jeanne Chauvin fut une excellente avocate, une charmante femme discrète et douce, qui voulut vite ignorer le tapage fait sur son cas, et consacra sa vie a l'exercice de sa profession. » 

À sa mort, vingt-six ans après sa prestation de serment, elles sont 125 femmes à être inscrites au barreau ou au stage.