Écho de presse

Maupassant et Mirbeau, deux écrivains contre la tradition du duel

le 10/10/2018 par Pierre Ancery
le 21/09/2018 par Pierre Ancery - modifié le 10/10/2018
Illustration pour le roman « Eugène Oneguine » d'Alexandre Pouchkine, Ilia Répine, 1899 - source : WikiCommons
Illustration pour le roman « Eugène Oneguine » d'Alexandre Pouchkine, Ilia Répine, 1899 - source : WikiCommons

Guy de Maupassant en 1881 et Octave Mirbeau en 1888 ont chacun dénoncé dans la presse la bêtise du « duel d'honneur », ce rituel à l'arme blanche ou l'arme à feu qui faisait alors fureur dans les cercles politiques et journalistiques.

Le 8 décembre 1881, un certain « Maufrigneuse » écrit un article intitulé « Le duel » en première page de Gil-Blas. Il s'agit en réalité de Guy de Maupassant, qui utilise parfois ce pseudonyme pour ses articles.

 

Son texte est un réquisitoire contre la pratique du duel, un rituel alors extrêmement répandu en France, en particulier dans certains milieux élitaires, principalement politiques et journalistiques. Pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle, la pression sociale y est en effet si forte que refuser un duel, c'est s'exposer à se voir exclu de la société.

« Diable ! il me semble que nous sommes en ce moment jusqu'au cou dans la plus profonde barbarie ; et le bois du Vésinet est une région infiniment plus sauvage que le centre de l'Afrique ou le bord des Amazones ! [...]

 

Et vraiment on ne sait quand prendra fin cette grotesque habitude d'aller se faire des piqûres à la main dans les environs de Paris, avec des baguettes d'acier pointues qu'on agite éperdument au bout du bras, tandis que, la face pâle, les yeux agrandis, les lèvres pincées, on fait involontairement à son adversaire d'épouvantables grimaces. 

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Pour Maupassant, le duel a pu avoir son utilité dans le passé. Mais il est désormais une coutume désuète et sans objet, une parodie des duels d'honneur d'autrefois :

« Au temps où les hommes bardés de fer, hérissés d'armes, ne connaissaient d'autre loi que celle de la force, ce combat singulier était logique et nécessaire. Plus tard, il devint une élégance [...].

 

Aujourd'hui, la loi seule porte une épée. Les chevaliers de noble race sont remplacée par ceux d'industrie ; l'élégance est trépassée ; la galanterie n'existe plus. Il y a des sergents de ville dans les rues ; le port des armes est prohibé ; les tribunaux accueillent toutes les plaintes. Et voilà qu'on se bat plus que jamais. Pourquoi ?

 

Pourquoi ? Pour le point d'honneur, monsieur. Jadis on connaissait l'honneur. Aujourd'hui, il est enterré sous la Bourse ; on ne connaît plus que l'argent. La fréquence des duels tient beaucoup, à cela.

 

Le duel est la sauvegarde des suspects. Les douteux, les véreux, les compromis, essayent par là de se refaire une virginité d'occasion. Aussi n'est-on plus difficile aujourd'hui sur les antécédents d'un adversaire. L'honneur ! oh ! pauvre vieux mot d'autrefois, quel pitre on a fait de toi ! »

Après avoir vanté le bon sens des Anglais, chez qui le duel est déjà définitivement passé de mode, Maupassant, fin connaisseur du milieu de la presse qu'il brocardera dans son roman Bel-Ami (1885), dirige son ironie contre les journalistes. Cette classe professionnelle, en effet, est alors une de celles qui descend le plus souvent sur le pré :

« Quand le tirage d'un journal commence à baisser, un des rédacteurs se dévoue et, dans un article virulent, insulte un confrère quelconque. L'autre réplique. Le public s'arrête comme devant une baraque de bateleurs. Et un duel a lieu, dont on parle dans les salons.

 

Ce procédé a cela d'excellent qu'il rendra de plus en plus inutile l'emploi de rédacteurs écrivant le français. Il suffira d'être fort aux armes [...].

 

Si on n'a pas l'Esprit qui tue, on se contente du bras [...]. Vraiment l'insulte entre journalistes est un moyen trop facile de se passer de talent ! »

À noter que dans Bel-Ami, le protagoniste Georges Duroy, journaliste, se battra en duel au pistolet. Deux ans après l'article de Gil-Blas, Maupassant écrira en outre une nouvelle sur le thème, Un duel, parue dans Le Gaulois du 14 août 1883.

En 1888, c'est un autre écrivain de renom, Octave Mirbeau, grand pourvoyeur d'articles polémiques, qui publie dans la presse une longue diatribe sur le même sujet. Son texte, « À propos du duel », paraît dans Le Figaro du 27 décembre :

« Rien ne m'empêchera de déclarer que le duel est, de toutes les absurdités humaines, reconnues ou non, l'absurdité la plus absurdement absurde, et celle qui nous ravale le plus complètement au bas niveau de la brute impensante [...].

 

Au fond, le duel repose tout entier sur une des plus étonnantes et barbares anomalies que la sottise et la grossièreté de l'homme aient introduites dans nos modernes sociétés ; je veux dire l'honneur chevaleresque.

 

Car il y a deux honneurs, et ces deux honneurs n'ont rien de commun entre eux : l'honneur bourgeois, celui que vous tenez de vos qualités propres, de la direction de votre vie, de vos labeurs et de vos vertus ; et l'honneur chevaleresque, tel que Schopenhauer l'a si merveilleusement analysé et qui n'est pas autre chose qu'une sorte de banditisme, qui met l'homme honorable à la merci de l'homme d'honneur, lequel peut être le plus abominable gredin de la terre, et c'est le plus souvent. »

Si Mirbeau peut se permettre de dénoncer aussi vigoureusement cette institution alors intouchable, c'est aussi qu'il a lui-même plusieurs fois combattu en face-à-face, entre autres contre Paul Déroulède en janvier 1883 et Catulle Mendès en décembre 1884.

 

Il poursuit, implacable :

« Ainsi, je déteste X.... Je le déteste, parce qu'il est meilleur que moi, plus riche que moi, qu'il a plus de talent que moi ; ou encore, parce qu'il a une belle femme, et que je voudrais la lui ravir. Il est faible, et je suis robuste. Jamais sa main débile n'a touché une épée, ni la crosse d'un pistolet. Moi, je suis, à ces deux armes, habile et dangereux, ayant, depuis mon enfance, fréquenté les salles d'armes et les tirs.

 

Un jour, par hasard, je le rencontre et, sans aucun motif, sans aucune provocation de sa part, je l'insulte [...]. Nous nous battons, et je le tue !... Ça m'a été aussi facile, que si je l'eusse attendu, le soir, au coin d'un bois, bien caché derrière un gros arbre. Je suis légal, scrupuleusement légal... […]

 

La plupart des duels n'ont pas d'autres raisons que celles que je viens de dire ; la plupart des assassinats, non plus. »

Au début du XXe siècle, le duel d'honneur va lentement décliner en France, jusqu'à presque disparaître avec la Première Guerre mondiale. Le dernier eut lieu à l'épée, le 21 avril 1967, entre le maire de Marseille Gaston Defferre et le gaulliste René Ribière.

 

Pour en savoir plus :

 

François Guillet, La mort en face : histoire du duel de la révolution à nos jours, Aubier/Flammarion, 2008

 

Jean-Noël JeanneneyLe duel : une passion française (1789-1914), Éditions du Seuil, 2004

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