Écho de presse

La « Psychologie des foules », ou la peur des « masses » à la fin du XIXe siècle

le 27/07/2021 par Marina Bellot
le 05/12/2018 par Marina Bellot - modifié le 27/07/2021
Le jour de mardi gras, bataille de confettis dans la foule, Agence Rol, février 1912 - source : Gallica-BnF
Le jour de mardi gras, bataille de confettis dans la foule, Agence Rol, février 1912 - source : Gallica-BnF

En 1895, un ouvrage remarqué et signé Gustave Le Bon alerte sur « l'irrationnalité » de la foule, avec un credo : « Il faut savoir résoudre les problèmes que leur psychologie nous pose, ou se résigner à être dévoré par elle. » 

1895. Dans le climat « fin de siècle » traversé par l'idée de décadence, paraît un ouvrage très remarqué : Psychologie des foulesSigné par Gustave Le Bon, un médecin et sociologue de renom, l'ouvrage alerte sur l’aveuglement et l'irresponsabilité des hommes constitués en foules. Ainsi, écrit Le Bon :

« En foule, les hommes s'égalisent, et, sur des questions générales, le suffrage de quarante académiciens n'est pas meilleur que celui de quarante porteurs d'eau. » 

Si l'ouvrage connaît immédiatement un grand retentissement, c'est que la fin du XIXe siècle a vu se déve­lopper la peur des masses incontrôlées et incontrôlables. 

En France, depuis la Monarchie de juillet, les classes laborieuses sont perçues comme un danger pour l'ordre établi. 

L'ouvrage s'ouvre sur un constat :

« Les foules organisées ont toujours joué un rôle considérable dans la vie des peuples ; mais ce rôle n'a jamais été aussi important qu'aujourd'hui. »

Ainsi, développe le journaliste Hector Pessard dans Le Petit Marseillais : la foule serait désormais une « puissance irrésistible consciente d'elle-même ». 

« Selon [Le Bon], sur les ruines accumulées des croyances religieuses, politiques et sociales sur lesquelles a reposé si longtemps notre civilisation, une force unique s’est dressée, la puissance de la foule, puissance irrésistible, désormais consciente d’elle-même, qui doit balayer tous les organismes qui essaieront de lui résister et dont la marche tempétueuse est d'autant plus redoutable que personne ne sait exactement pas plus qu’elle-même le but où elle tend. 

“La connaissance de la psychologie des foules, dit, M. Gustave Le Bon, est donc aujourd'hui la dernière ressource de l’homme d’Etat qui veut, non pas les gouverner – la chose est devenue bien difficile – mais tout au moins ne pas être trop gouverné par elle.” »

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Le constat de Le Bon est largement partagé par la presse.
 
Pour Le Figaro, « Le Bon établit scientifiquement que l’homme, une fois en foule, perd son âme individuelle [...] pour prendre l'âme collective de la foule dont il fait momentanément partie. »

 « C'est le diagnostic le plus pur sur l'état nerveux de toute humanité », écrit de son côté le souvent cynique Gil Blas, tandis que Le Rappel clame que « l'ère des foules est ouverte », affirmant avec Le Bon : 

« Oui, la foule fait prédominer le sentiment sur la raison, et qui fait partie d'une foule y tombe, en général, si vite au-dessus de soi-même, que les hommes assemblés paraissent ne mettre en commun que leur bêtise.

Oui, la foule, effroyablement simpliste, offre peu ou point de prise à la dialectique, est extraordinairement dupe des images et, très apte à l'action, n'agit pourtant jamais par des motifs raisonnés, mais le plus souvent par des sentiments suggérés. »

En quelles circonstances peut émerger une foule psychologique ? Le chroniqueur développe : 

« ​Il semble bien que, dans certaines circonstances, les hommes assemblés forment un tout assez cohérent, lequel pense et sent un peu autrement que ne feraient individuellement ceux qui composent ce tout. 

Ces circonstances sont, par exemple, une crise politique, une grave responsabilité ou un gros intérêt commun, l'imminence d'une victoire ou d'une déroute, une fête nationale ou religieuse, un spectacle dramatique, etc. 

Massés dans l'enceinte d'une salle de réunion publique ou de théâtre, sous les voûtes d'une cathédrale ou sur l'échiquier d'un champ de bataille, les hommes paraissent s'électriser mutuellement, rompre chacun les barrières de son moi et communier avec tous les non-moi qui les baignent.

De là un état d'âme collectif, très fugitif sans doute, mais réel, et, en ce sens, on peut dire avec M. Le Bon que la foule psychologique existe. »

Pour Le Bon, les foules fonctionnent à l’instinct et à l’émotion plus qu’à la raison ; c’est donc à leur cœur et à leurs tripes qu’il faut parler.

« Les foules sont un peu comme le sphinx de la fable antique : il faut savoir résoudre les problèmes que leur psychologie nous pose, ou se résigner à être dévoré par elle. » 

Et Gustave Le Bon de donner l’exemple de l’impôt :

« Si un législateur veut, par exemple, établir un nouvel impôt, devra-t-il choisir le plus juste théoriquement ? En aucune façon. Le plus injuste pourra être pratiquement le meilleur pour les foules, s'il est le moins visible, et le moins lourd en apparence.

C'est ainsi qu'un impôt indirect, même exorbitant, sera toujours accepté par la foule. Étant journellement prélevé sur des objets de consommation, par fractions de centime, il ne gêne pas ses habitudes et l'impressionne peu.

Remplacez-le par un impôt proportionnel sur les salaires ou autres revenus, à payer en un seul versement, fût-il dix fois moins lourd que l'autre, il soulèvera d'unanimes protestations. »

Pour Le Bon, le meneur ne doit pas démontrer, mais affirmer, répéter, contaminer. Sa capacité d’influence ne résulte pas de son discours lui-même, mais du prestige dont il se pare. 

Et de conclure, avec une prémonition glaçante :

« Malmenez les hommes tant qu’il vous plaira, massacrez-les par millions, amenez invasions sur invasions, tout vous est permis si vous possédez un degré suffisant de prestige et le talent nécessaire pour le maintenir. »

De fait, les fascistes s’inspireront de la Psychologie des foules pour imposer leur propagande.

En 1926, Mussolini déclarera ainsi que son auteur favori est Gustave Le Bon, dont il relit fréquemment la Psychologie des Foules.

En février 1940, en pleine guerre et alors que le peuple allemand est sous le joug du nazisme, un chroniqueur de La Dépêche du Berry notera, à propos de « la puissance de fascination irrésistible » d'Hitler :

« Quand on a lu la remarquable étude de Gustave Le Bon sur la psychologie des foules, on finit par admettre l’hypothèse magnétique, poussée jusqu'à ses limites extrêmes, dans certains cas presque inexplicables. »

Pour en savoir plus :

Louis Chevalier, « Classes laborieuses et classes dangereuses pendant la première moitié du XIXe siècle » (résumé), à lire sur Persee

Vincent Rubio, « Psychologie des foules, de Gustave le Bon. Un savoir d’arrière-plan », in: Sociétés, via Cairn, février 2008

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