Écho de presse

Guignol, emblème impertinent du Lyon populaire

le 12/09/2020 par Pierre Ancery
le 20/08/2019 par Pierre Ancery - modifié le 12/09/2020
Les célèbres personnages de marionnettes Gnafron (à gauche) et Guignol (à droite) - source : Gallica-BnF
Les célèbres personnages de marionnettes Gnafron (à gauche) et Guignol (à droite) - source : Gallica-BnF

Le célèbre personnage lyonnais fut créé autour de 1808 par Laurent Mourguet, un marionnettiste issu d'une famille de canuts. Destinés à l'origine aux adultes, les spectacles de l'insolent Guignol connaîtront un immense succès aux XIXe et XXe siècles.

C'est la marionnette la plus célèbre de France. Emblématique de Lyon, sa ville natale, Guignol est né sous Napoléon Ier, autour de 1808. Il est la création de Laurent Mourguet, un artisan issu d'une famille de canuts, ouvriers de la soierie lyonnaise.

 

On ne sait pas très bien d'où vient le nom de Guignol : peut-être Mourguet s'est-il inspiré d'un certain Jean Guignol, un canut qui lui était contemporain.

 

Pour mettre au point ses spectacles, le marionnettiste s'est inspiré des pièces de la commedia dell'arte italienne, en leur donnant une tonalité typiquement lyonnaise (costumes, façon de parler...) et surtout, en créant une galerie de personnages pittoresques : Gnafron, l'ami de Guignol porté comme lui sur le beaujolais, Madelon, la femme du même Guignol, le Juge, le Voleur, le Sergent...

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Avec ces pièces dans lesquelles il défie joyeusement l'autorité, l'impertinent Guignol devient un personnage contestataire lors des révoltes des canuts, en 1831 et 1834. Son succès populaire va ensuite lui permettre de s'exporter à Paris, où un théâtre de Guignol s'ouvre sur les Champs-Élysées. Le Journal de la ville de Saint-Quentin en fait mention dès décembre 1848 :

« Qui ne s’est arrêté dans les Champs-Élysées devant un de ces petits théâtres en plein vent que surmonte, comme un talisman éternel, le nom populaire de Guignol !

 

Et nous ne parlons pas seulement ici des enfants qui viennent assister avec bonheur aux aventures et aux ébats de Polichinelle, des bonnes qui les conduisent, et prennent leur part au spectacle, des gamins, des flâneurs et des militaires qui font cercle autour de la baraque de toile, que l’acteur émérite anime de ses lazzis et de ses bons mots ; nous voulons parler encore des hommes graves, des observateurs, des philosophes qui, eux aussi, s'arrêtent l’oreille tendue, l’œil attentif, pour suivre les péripéties du drame immuable dont Polichinelle est l'acteur principal. »

En 1862, Le Figaro, sous la plume de Charles Monselet, publie un vaste article sur Laurent Mourguet et sa création. Le rédacteur y raconte comment il a assisté, émerveillé, à un spectacle de Guignol donné à Lyon :

« L'homme qui, dans un temps aussi troublé que le nôtre et aussi dévoré de soucis industriels, a la puissance de créer une marionnette et de l'imposer à son époque, cet homme-là me parait aussi fort que Prométhée. Songez-y donc : une marionnette, une marionnette nouvelle ! Au dix-neuvième siècle ! Je ne sais pas d'audace comparable à celle-ci [...].

 

Aujourd'hui Mourguet est mort, Josserand est mort, mais Guignol vit toujours ; on le retrouve dans tous les quartiers de Lyon. Là où la tradition s'est conservée le plus fidèlement et le plus complètement, c'est dans l'ancienne rue Ecorche-bœuf (les Lyonnais prononcent Gorche-bœuf), à présent rue du Port-du-temple. Entrez, vers huit heures du soir, au numéro 16, à l'hôtel du Cheval-noir [...].

 

On boit et on fume, dans la salle. A dix heures, il se fait un certain mouvement parmi le public, tout composé d'éléments populaires. La toile se relève pour Guignol : Guignol est en scène [...].

 

Guignol parle canut, et l'on rit. Il n'est pas aisé de donner une idée de l'accent canut, accent traînard, plein d'inflexions doucereuses, caressantes, hypocrites même ; avec des o et des a démesurément circonflexes : une sâlle, une tâble ; puis, des terminaisons, vives, dans le goût bordelais. Quant au vocabulaire canut, une mosaïque d'argot, de patois, de néologismes à dérouter Francisque Michel ! »

Charles Monselet donne le nom des diverses pièces jouées à l'époque : Guignol avocat, Guignol dentiste, Guignol revenant, Guignol magicien, Guignol dans la lune, Guignol en Chine... En 1865, un magistrat, Jean-Baptiste Onofrio, publie une somme en deux volumes sur Guignol [à lire sur Gallica].

 

Il y explique que Mourguet, à travers ses personnages, a représenté ses propres amis, comme le rapporte Le Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire :

« Ainsi Gniafron, dont on a fait un type bête, au front déprimé (n’y a front), était tout bonnement un savetier du coin, un gniaffre, loustic dépravé qui dérangeait les ménages, sanglait force coups de tire-pied à son apprenti, filoutait les pauvres filles et ne faisait franche lippée qu’aux dépens des voisins et des camarades.

 

Guignol, qui guigne d’un œil, suivant une autre version mal fondée, car jamais on ne vit deux yeux plus gros et plus ronds, à fleur de tête, que ceux de cet honnête vaurien, Guignol était un drôle de corps, portant ce même nom, vivant au jour le jour, faisait tout et ne faisant rien, redressant vigoureusement les torts de l’humanité, excepté les siens [...].

 

Mourguet trouva ces deux individus, à côté desquels il vivait, si amusants, si complètement originaux en leur genre que, moitié par instinct de caricaturiste, moitié par sentiment exact de certaines passions populaires très communes, il les transporta sur son petit théâtre de marionnettes, à côté des types primitifs que l'Italie lui avait fournis et qu’il imitait plus ou moins servilement. »

En 1874, l'écrivain Alphonse Daudet raconte lui aussi, dans Le Journal officiel, avoir assisté avec plaisir à une représentation de Guignol :

« Cette grande ville de Lyon, si curieuse, si originale, a son polichinelle particulier, un Guignol sans chat ni commissaire et qui se contente de refléter en les critiquant les mœurs locales, dans l'argot des canuts de la Croix-Rousse [...].

 

Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la plupart de ces jugements de marionnettes nous ont paru sensés, honnêtes amusants, avec un grain d'humeur et de philosophie. »

Spectacle de Guignol - source : Gallica BnF
Spectacle de Guignol - source : Gallica BnF

Quoique les spectacles de Guignol soient destinés aux enfants, cela ne les empêche pas d'avoir parfois une portée (modestement) politique. Malicieux, l'écrivain et chroniqueur Jean Richepin note en 1880 dans Gil-Blas que les bambins placés devant un spectacle de Guignol ont des réactions complètement différentes selon leur origine sociale :

« Les petits à sang-bleu apprécient moins que les autres la moralité singulière de ces farces, où l'autorité est éternellement bafouée et battue dans la personne du commissaire. L'apparition du chat les ravit. Madame Pipelet, femme du peuple, est leur ennemie naturelle, et ils se tordent quand elle râle sur le rebord de la scène, son chignon déroulé, aplatie sous la grêle des coups de trique [...].

 

Pour les gosses en tablier sur une blouse, le seul héros, c'est Guignol, et cela se conçoit, car Guignol est un d'entre eux [...]. Tous les coups de bâton lui passent par-dessus la tête. Est-il assez rigolo ! »

Toujours populaire au tournant du XXe siècle, Guignol sera même convoqué pendant la Première Guerre mondiale pour donner une leçon de patriotisme aux enfants, lors de représentations au Théâtre Guignol des Buttes-Chaumont, à Paris. C'est ce que raconte le journal de tranchée L'Echo des gourbis en décembre 1917 :

« En effet, en fondant en août 1914, son Guignol de la Guerre, il a fait connaître comme il faut, la guerre à tous nos gosses avides de la connaître en leur petit cerveau et leur petit cœur. Dans des pièces charmantes et des revues d’une grande valeur littéraire, bien à portée des enfants, il leur a conté la vie et les exploits de leurs papas, la gloire de la France et l’avenir du pays dont ils sont eux-mêmes le précieux espoir.

 

Voici les titres de quelques-unes de ces pièces qui, dans le cadre et les formes familières et chères aux petits, leur parlent des soldats, les leur font aimer plus encore qu’avant : Guignol contre Guillaume. — Guignol en Alsace. —Aux Dardanelles. — Guignol dans les tranchées. — Guignol s'en va-t-en guerre. — Le vin de la Victoire. — Guignol cuistot. — Le Capitaine Guignol. —Noël Soldat. — Sous les obus, etc... »

La carrière de Guignol se poursuivra tout au long du XXe siècle. Aujourd'hui encore, il existe toujours des théâtres Guignol à Lyon, à Paris et dans plusieurs autres villes de France. Au sujet de la célèbre marionnette, Anatole France disait en 1924, dans Les Annales politiques et littéraires :

 

« Je vois en Guignol un sage qui sait la vanité de toutes choses, et qui aspire au repos comme à l'unique bien après les agitations coupables ou stériles de la vie. »

 

 

Pour en savoir plus :

 

Gérard Gambier, Guignol, La Taillanderie, 2004

 

Jean-Paul Tabey, Guignol, marionnette lyonnaise, éditions Alain Sutton, 2006

 

Paul Fournel, Guignol, les Mourguet, Le Seuil, 1995

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