Écho de presse

Le grand texte de Maupassant sur l'infanticide

le 16/04/2021 par Marina Bellot
le 07/04/2021 par Marina Bellot - modifié le 16/04/2021
Photographie présentée comme étant celle de Guy de Maupassant âgé de sept ans

En 1886, Maupassant publie dans Gil Blas un texte bouleversant, à la frontière entre reportage et nouvelle, dont le sujet est tristement banal au XIXe siècle : l’infanticide.

« La fille Prudent (Rosalie), bonne chez les époux Varambot, de Mantes, devenue grosse à l'insu de ses maîtres, avait accouché, pendant la nuit, dans sa mansarde, puis tué et enterré son enfant dans le jardin. »

Ainsi débute le texte à la lisière entre la nouvelle et le reportage que publie Guy de Maupassant en 1886 dans le journal Gil Blas.

Comme nombre de ses contemporains, l'écrivain est marqué par l’actualité de l'époque qui met régulièrement sur le devant de la scène médiatique des cas d’infanticides. Le profil type de l'accusée est net : il s'agit d'une femme jeune, seule et, bien souvent, domestique dans une maison bourgeoise. Maupassant s’était d’ailleurs déjà inspiré de ce thème de la servante enceinte et abandonnée dans son roman Une vie

Entre 1870 et 1890, le nombre d'infanticides relayés par la presse est impressionnant et en constante augmentation. 

Ainsi débute le texte à la lisière entre la nouvelle et le reportage que publie Guy de Maupassant en 1886 dans le journal Gil Blas.

Comme nombre de ses contemporains, l'écrivain est marqué par l’actualité de l'époque qui met régulièrement sur le devant de la scène médiatique des cas d’infanticides. Le profil type de l'accusée est net : il s'agit d'une femme jeune, seule et, bien souvent, domestique dans une maison bourgeoise. Maupassant s’était d’ailleurs déjà inspiré de ce thème de la servante enceinte et abandonnée dans son roman Une vie

Entre 1870 et 1890, le nombre d'infanticides relayés par la presse est impressionnant et en constante augmentation. 

En 1878, Le Bien Public rapporte ainsi : 

« On poursuit, année moyenne, près de deux cents infanticides par an ; mais on serait loin du compte si on croyait connaître par là le nombre des crimes de cet ordre qui se commettent chaque année.

Un calcul sûr permet de les évaluer à deux ou trois mille au moins, et plus vraisemblablement à quatre ou cinq mille.

On voit combien, malgré leur zèle intempérant, les magistrats sont loin d’atteindre tous les coupables. Il y a mieux : le nombre des poursuites pour infanticide augmente progressivement. Il est de 200 aujourd’hui ; il n’était que de 150 il y a quelque vingt ans.  »

En 1884, deux ans avant la parution de Rosalie PrudentLe Petit Troyen dresse ce même terrible constat :  

« Il n’y a pas de mois où la chronique des tribunaux ne contienne les débats d’un procès en infanticide, il n’y a pas de semaine où l’on ne trouve abandonné sur la voie publique un enfant qui a eu à peine le temps de naître, et qui est déjà en train de mourir. »

Si les cas d'infanticides sont donc largement documentés, les causes de ce sinistre phénomène de société ne sont pour autant que peu étudiées. Maupassant, lui, loin de s’en tenir à l’acte tristement banal, met en lumière les conditions sociales et la misère qui ont conduit Rosalie à commettre l'irréparable : 

« La perquisition faite dans la chambre de la fille Prudent avait amené la découverte d'un trousseau d'enfant complet, fait par Rosalie elle-même, qui avait passé ses nuits à le couper et à le coudre pendant trois mois. [...]

La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instruite pour son état, pleurait sans cesse et ne répondait rien. On en était réduit à croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans un moment de désespoir et de folie puisque tout indiquait qu'elle avait espéré garder et élever son fils. »

Ses maîtres ? « Ils ne plaisantaient pas sur la morale », ironise Maupassant, qui se plaît à les dépeindre dans toute leur morgue bourgeoise :  

« Ils étaient là, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits rentiers de province, exaspérés contre cette traînée qui avait souillé leur maison.

Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans jugement, et ils l'accablaient de dépositions haineuses devenues dans leur bouche des accusations. »

Ce que le lecteur apprend en même temps que le tribunal devant lequel comparaît l'accusée, c’est que la jeune femme était enceinte du neveu du maître des lieux, un sous-officier venu passer son congé estival chez son oncle. 

Et voilà que, blessée par la hargne de ses employeurs, Rosalie se met brusquement à « parler avec abondance, soulageant son cœur fermé, son pauvre cœur solitaire et broyé, vidant son chagrin, tout son chagrin maintenant devant ces hommes sévères qu'elle avait pris jusque-là pour des ennemis et des juges inflexibles » : 

« C'est arrivé plus tôt que je n'aurais cru. Ça m'a pris dans ma cuisine, comme j'finissais ma vaisselle.

M. et Mme Varambot dormaient déjà ; donc je monte, pas sans peine, en me tirant à la rampe ; et je m'couche par terre, sur le carreau, pour n'point gâter mon lit. Ça a duré p't-être une heure, p't-être deux, p't-être trois ; je ne sais point tant ça me faisait mal ; et puis, comme je l'poussais d'toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai ramassé. [...]

J'en ai tombé sur les genoux, puis sur le dos, par terre ; et v'là que ça me reprend, p't-être une heure encore, p't-être deux, là toute seule, et puis qu'il en sort un autre, un autre p'tit, deux, oui, deux, comme ça ! 

Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur le lit, côte à côte. Deux. Est-ce possible, dites ? Deux enfants ! Moi qui gagne vingt francs par mois ! Dites, est-ce possible ? Un, oui, ça s'peut, en se privant, mais pas deux ! Ça m'a tourné la tête. Est-ce que je sais, moi ? J'pouvais t-il choisir, dites ?

Est-ce que je sais ! Je me suis vue à la fin de mes jours ! J'ai mis l'oreiller d'sus, sans savoir. Je n' pouvais pas en garder deux, et je m'suis couchée d'sus encore. »

Rosalie Prudent est acquittée. Une clémence dont fait alors bien souvent preuve la justice face à ce type de crime embarrassant. 

Et Le Petit Parisien, en 1888, de rappeler que nombre d'infanticides pourraient être évités : 

« Le nombre des infanticides est celui qu'on pourrait le plus facilement réduire, sans doute, il suffirait, pour cela, d'une bonne organisation de l'Assistance publique dans les campagnes.

Partout, en effet, ou la fille mère peut aisément se débarrasser de son enfant sans recourir au crime, c'est à-dire partout où l'administration recueille les nouveau-nés ou vient en aide aux mères, le nombre des infanticides est relativement minime.

Il s'élève, au contraire, dans les départements privés d'une organisation sérieuse et capable de rendre les services qu'on en doit attendre. Ainsi, l'on ne constate qu'un seul infanticide dans le Rhône où l'assistance fonctionne bien, alors qu'on en compte neuf dans la Meurthe-et-Moselle. »

 

À partir de la fin du XIXe siècle, le nombre d'infanticides baissera régulièrement – pour devenir, heureusement, un crime exceptionnel à la fin du XXe siècle.  

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