Écho de presse

La création de la ménagerie du Jardin des Plantes en 1794

le 27/03/2022 par Pierre Ancery
le 29/04/2021 par Pierre Ancery - modifié le 27/03/2022

En pleine Révolution, Bernardin de Saint-Pierre imagine de créer une ménagerie ouverte à tous au Jardin des Plantes, à Paris. Se donnant pour but l'instruction publique et le progrès de la science, elle sera le premier parc zoologique moderne.

Automne 1792. Bernardin de Saint-Pierre, le nouvel intendant du Jardin des Plantes à Paris, se rend à Versailles pour voir l'ancienne ménagerie royale. Celle-ci, fondée sous Louis XIV, est en ruines depuis que Louis XVI a quitté le palais en 1789. Seuls cinq animaux sont encore en vie : un rhinocéros indien, un bubale, un pigeon à crête bleue, un quagga (une sous-espèce du zèbre disparue en 1883) et un lion d'Afrique. On prévoit de les tuer et de les empailler.

Mais Bernardin de Saint-Pierre va avoir une autre idée : il imagine de leur façonner un espace de vie au Jardin des Plantes, dans un lieu où tout le monde pourrait venir les regarder.

Un projet qu'il décide d'exposer à la Convention nationale : de retour à la capitale, l'auteur de Paul et Virginie se lance dans la rédaction d'un Mémoire sur la nécessité de joindre une ménagerie au Jardin national des plantes de Paris. En novembre 1792, le Mercure français reproduit des extraits de ce texte dans lequel l'écrivain explique que la ménagerie, ouverte aux visiteurs et présentant des sujets vivants, favoriserait à la fois l'instruction publique et l'étude scientifique du règne animal :

« L'animal perd par la mort encore plus que le végétal, parce qu'il avait reçu une plus forte portion de vie. Ses principaux caractères s'évanouissent.

Les yeux sont fermés, les prunelles ternies, les membres roides, il est sans chaleur, sans mouvement, sans sentiment, sans voix, sans instinct. Quelle différence avec celui qui jouit de la lumière, distingue les objets, se meut vers eux, aime, appelle sa femelle, s'accouple, fait son nid, élève ses petits, les défend de ses ennemis, étend ses relations avec ses semblables, enchante nos bocages, ou anime nos prairies ! [...]

Des dessinateurs et des peintres viennent chaque jour, au jardin national, pour y dessiner des plantes étrangères lorsqu’ils ont à représenter les sites d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Les animaux des mêmes pays leur seront aussi utiles ; ils en étudieront les formes, les attitudes, les passions. »

En Europe, l'idée est neuve. Des ébauches de parcs zoologiques existent déjà sur le continent, à l'instar de la ménagerie impériale de Schönbrunn, à Vienne, ouverte au public depuis 1779, mais elles sont la propriété des souverains, dont elles signent la puissance. Le projet de Bernardin de Saint-Pierre a pour particularité de se distinguer de ce que les révolutionnaires considèrent comme un apanage des despotes – un « objet inutile de luxe et de dépense », dixit Saint-Pierre – tout en donnant plus de latitude aux animaux captifs.

La Convention accepte donc d'adjoindre la nouvelle ménagerie au tout jeune Muséum d'histoire naturelle qui, fondé en juin 1793, succède à l'ancien Jardin du roi. Des enclos sont créés. Outre les animaux de la ménagerie de Versailles, on fait venir au cours de cette même année des animaux issus de la ménagerie du Raincy, appartenant au duc d'Orléans, et des bêtes confisquées aux forains dont l'activité a été interdite par décret en novembre.

En décembre 1794, Le Mercure universel publie un rapport de Thibaudeau sur le Muséum, texte présenté à la Convention et qui résume bien l'esprit du projet :

« Jusqu'à présent les plus belles ménageries n'étaient que des prisons où les animaux resserrés avaient la physionomie de la tristesse, perdaient une partie de leur robe, et restaient presque toujours dans des positions qui attestaient leur langueur.

Pour les rendre utiles à l’instruction publique, les ménageries doivent être construites de manière que les animaux, de quelque espèce qu’il soient, jouissent de toute la liberté qui s'accorde avec la sûreté des spectateurs, afin qu'on puisse étudier leurs mœurs, leurs habitudes, leur intelligence, et jouir de leur fierté naturelle dans tout son développement [...].

En rapprochant de nous toutes les productions de la nature, ne la rendons pas prisonnière. Un auteur a dit que nos cabinets étaient le tombeau de la nature ; eh bien, que tout y reprenne une nouvelle vie par vos soins et que les animaux destinés aux jouissances et à l'instruction du peuple, ne portent pas sur leur front, comme dans les ménageries construites par le faste des rois, la flétrissure de l'esclavage. »

La ménagerie ouvre officiellement le 11 décembre 1794. Elle détient alors 58 animaux. Parmi eux, des singes, des ours, un chameau, un taureau, des oiseaux, placés sous la surveillance d'anciens montreurs de bêtes recrutés comme gardiens. Mais les installations sont encore sommaires. Et il n'est pas rare que les premiers visiteurs se mettent à nourrir les animaux malgré l'interdiction qui en est faite, ou qu'ils leur jettent des pierres, voire lancent leurs chiens pour les poursuivre dans les enclos.

Professeur de zoologie au Muséum à partir de 1795, Bernard-Germain de Lacépède définit en septembre 1796 la mission citoyenne de la ménagerie. Le zoologiste l'affirme : il ne suffit pas de présenter des bêtes dangereuses ou spectaculaires, il faut aussi montrer aux visiteurs des animaux « utiles » à l'homme.

«Que l’on donne […] aux espèces utiles une habitation étendue, durable, et la plus convenable à leurs habitudes ; que les individus y soient remplacés par des individus semblables ; que par là l'espèce y soit entretenue avec confiance et observée avec fruit ; […] que l’on porte enfin sur ces animaux un œil assez attentif pour pouvoir indiquer au commerce, qui s’occupe de nos tissus, de nos feutres, de nos fourrures , quelles espèces doivent être préférées...

Que le public soit témoin de ces soins, et que ces instructions apprennent au peuple à tirer parti de tout pour l’avantage de tous, à préférer ce qui sert à ce qui brille ; à honorer des arts trop longtemps méprisés. Que son jugement se forme, lorsqu'il verra, par exemple, le lion si fier, mais si inutile, céder la place au bélier de Cachemire, si doux, si humble, si pacifique et si utile. »

Une approche caractéristique de la façon dont s'envisage à l'époque, parmi les naturalistes, le rapport à l'animalité. Il s'agit de dominer la nature pour mieux la connaître, et inversement. Encager et étudier des animaux, c'est affirmer la maîtrise de l'homme sur son environnement, mais aussi celle de l'Occident sur les contrées dites « sauvages ».

Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, la ménagerie accueille des animaux ramenés par les armées de la Convention, puis par les armées napoléoniennes : ainsi les éléphants asiatiques Hans et Parkie, réquisitionnés à la ménagerie du stathouder de Hollande, ou les lions d'Afrique Marc et Constantine, offerts par le roi du Maroc et le dey d'Alger.

L'éléphant Hans, animal confisqué par les Armées de la République française au Stathouder Guillaume V, Nicolas Maréchal, 1808 - source Gallica BnF

Ces derniers donneront naissance à trois lionceaux en 1800. Un événement que rapporte l'aide-géologue du Muséum dans Le Journal de Paris en juillet, non sans en tirer une leçon sur les vertus des « soins » apportés par l'homme aux animaux :

« La fécondité de la lionne du Jardin des Plantes est une preuve nouvelle de ce que peuvent les soins sur des animaux élevés dès leur jeunesse sous la main de l’homme ;

c’est ainsi qu’à son gré il peut vaincre les lois et changer les influences des climats, celles de l’habitude et souvent celles de l’organisation : ce qu’a fait le gardien de la ménagerie pour ses lions, prouve ce qu'on pourrait faire en faveur d’autres animaux qui, pouvant devenir de la plus grande utilité aux besoins de la société et des peuples de l’Europe, paraissent relégués dans les déserts de l’Afrique , ou circonscrits dans les contrées de l’Orient. »

Dans les décennies suivantes, la ménagerie ne cessera de se développer. Aux enclos rudimentaires des débuts succéderont une fosse aux ours (1805), une cage des oiseaux de proie (1820-1825), un palais des singes (1865-1867), un pavillon des reptiles (1870-1874)...

Le modèle du parc zoologique ouvert à tous sera imité partout en Europe au XIXe siècle, avec l'ouverture des zoos de Regent's Park à Londres en 1828, d'Amsterdam en 1838, de Berlin en 1844 ou encore de Moscou en 1864. Le bien-fondé de ces parcs ne sera réellement critiqué qu'à partir du milieu du XXe siècle, moment d'une prise de conscience massive de la souffrance des bêtes captives.

Toujours en activité, la Ménagerie du Jardin des Plantes abrite aujourd'hui environ 190 espèces.

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Pour en savoir plus :

Éric Baratay et Élisabeth Hardouin-Fugier, Zoos : histoire des jardins zoologiques en Occident, XVIe-XXe siècle, La Découverte, 1998

Violette Pouillard, Histoire des zoos par les animaux. Impérialisme, contrôle, conservation, Champ Vallon, 2019

Richard W. Burkhardt, "La voix du gardien du lion, ou les significations multiples des animaux de la ménagerie du Muséum d'Histoire Naturelle", in: Annales historiques de la Révolution française n° 377, 2014 (à lire sur Cairn.info)

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