Écho de presse

Homosexualité féminine : Le saphisme condamné par la féministe Séverine

le 05/08/2021 par Pierre Ancery
le 29/07/2021 par Pierre Ancery - modifié le 05/08/2021
Les Deux Amies, par Toulouse-Lautrec - source : Wikicommons

À la fin du XIXe siècle, l'homosexualité féminine - le « saphisme » - suscite une réprobation unanime. Y compris parmi les observateurs les plus progressistes, à l'image de la féministe Séverine, qui met en garde les jeunes filles.

Alors que les journaux grands publics de la fin du XIXe siècle n'évoquent que très rarement l'homosexualité masculine, largement taboue, ils sont encore moins bavards à propos de son équivalent féminin. À l'époque, le « saphisme », perçu comme une forme de sexualité perverse, fait l'objet d'une réprobation unanime.

Un exemple parmi d'autres : celui de ce médecin qui, dans Gil Blas, le 3 janvier 1888, parle de l'homosexualité féminine comme d'un désordre mental assimilable à la kleptomanie.

« Bien des femmes devraient, comme en Orient, rester, toute leur vie, frappées d'incapacité civile et considérées comme des mineures irresponsables, parce qu'elles ne possèdent jamais une sensibilité suffisamment refrénée par le raisonnement, — et pour tout dire, parce qu'elles ne présentent point la maturité mentale nécessaire [...].

L'incohérence intellectuelle, la dipsomanie, les aberrations du sens moral et la désorganisation des facultés affectives qui produisent le saphisme et la nymphomanie, sont autant de preuves de ce manque d'équilibre cérébral, si commun aujourd'hui même dans les classes sociales les plus élevées. »

La condamnation du lesbianisme n'a rien d'inhabituel en cette fin de XIXe siècle, y compris chez les observateurs les plus progressistes. Même pour la journalise libertaire et féministe Séverine (la même qui défendit l'avortement en 1890), les femmes homosexuelles sont des « femmes damnées » – c'est le titre d'un long article qu'elle écrit dans Le Journal du 30 mai 1896.

Dans ce texte (qui se distingue du discours ambiant sur l'homosexualité féminine par sa tonalité compatissante) la chroniqueuse met en garde celles qui voudraient emprunter cette voie :

« Telle qui s'embarque pour Lesbos, par curiosité, défi, snobisme, ne se doute pas que ce bateau-là, sous ses roses vite effeuillées, l'emmène droit vers les abîmes ; vers l'Achéron aux lugubres ondes, aux rives éternellement dévastées.

Et je ne parle même pas au point de vue de la morale [...]. Mais parce que nous avons une âme, supérieure à celle de l'animalité obéissant innocemment à son seul instinct, je voudrais démontrer aux incertaines, aux hésitantes, à toutes celles que de pareilles histoires sont susceptibles de troubler, seraient capables d'entraîner, quel en est le péril ; et l'affreux néant ; et la désolation infinie, inévitable, aboutissant au cabanon ou au cercueil ! »

Sans condamner le lesbianisme moralement ou au nom des conventions sociales, l'ancienne journaliste du Cri du peuple entend néanmoins montrer qu'il s'agit d'une erreur, d'une orientation « contre-nature », basée sur l'illusion :

« Elles se sont fermé le paradis des joies permises, des saintes tendresses sans lesquelles il n'est point de durables voluptés. Leur orgueil les réduit à l'apparent dédain de l'aveugle pour la lumière, du sourd pour l'harmonie, de l'enrhumé pour le parfum, du diabétique pour le sucre, et du manchot pour le geste !

Lorsqu'elles ont épuisé le charme de l'étrange, du défendu ; lorsqu'elles se sont bien persuadé, dans une vanité à rebours, qu'elles sont des créatures démoniaques, supérieures au commun des mortels de par la préciosité de leurs goûts, qui les constituent en élite ; lorsqu'elles ont exacerbé leurs nerfs, perverti leurs sens, faussé leur jugement, que leur reste-t-il ? [...]

Leur âme, leur pauvre âme, s'emplit d'effroi et de ténèbres. D'avoir méprisé le vœu des cieux, de la terre et des choses, la simple vie des simples, l'union magnifique et sacrée de la force et de la tendresse, voilà que leur cœur est comme un désert que hante seulement le mirage de la passion et du bonheur. »

Et de brosser la fin à laquelle s'exposent celles qui succombent à ce « vice » :

« Le jour s'amoindrit, le mirage s'éteint. Elles ont perdu l'estime de soi, sans atteindre jamais à la plénitude de l'oubli — les voilà désorientées, détraquées, à bout de rêves. L'amour se venge des parodies ; le destin l'y aide. Les unes tentent l'évasion dans le suicide ; les autres s'échappent dans la démence ; celles qui demeurent impassibles, debout sur tant de ruines, en sont rendues responsables par la vindicte publique [...].

Toi qui me lis, jeunesse, ne t'attardes pas aux vilains rêves ; ne te hausse pas, sur tes petits pieds, pour regarder dans le verger au mauvais renom. Les fruits y sont de cendre, et plus d'un y est mortel ! Suis la voie droite, appuyée au bras de l'ami de ton cœur ! Réfugie-toi contre sa large poitrine, à l'abri de son bras robuste : sois-y blottie comme en un nid !

Telle est la loi, telle est la joie, — tel est le vœu du Créateur ! »

Le 31 mai, le chroniqueur Pierre Veber, dans Gil Blas, répondra à Séverine en des termes méprisants, se moquant de sa pitié pour les « femmes damnées ». « En vérité, pourquoi prendre tout cela au tragique ? demande-t-il. Le vice saphique n'est-il pas surtout ridicule ? »

Il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle et en particulier la révolution sexuelle des années 1970 pour que le discours autour de l'homosexualité féminine évolue.

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