Écho de presse

1924 : la grève victorieuse des ouvrières bretonnes

le 06/08/2021 par Marina Bellot
le 02/08/2021 par Marina Bellot - modifié le 06/08/2021
La grève des sardinières de Douarnenez en 1924 et 1925 : jour de manifestation « triomphal » début janvier 1925 - source : WikiCommons

En novembre 1924, les « Penn Sardin » de Douarnenez sont en première ligne pour obtenir une revalorisation de leurs salaires. La grève dure 45 jours et devient un enjeu national. 

« Pemp real a vo ! » (« Cinq réaux ce sera ! »). C'est à ce cri qu'en novembre 1924 les femmes des usines de conserve de Douarnenez, en Bretagne, manifestent pour réclamer une revalorisation de leurs salaires. De 80 centimes de l’heure, elles demandent à ce qu'il soit porté à cinq réaux, soit 1,25 franc.  

Chaque jour, les sardinières sont en première ligne des manifestations – on compte environ 1600 femmes sur 2100 grévistes. 

Vingt ans plus tôt, les Penn Sardin, ainsi qu'on appelle les habitant(e)s de Douarnenez, ont déjà obtenu par la grève d’être payées à l’heure et non plus au résultat. Mais leurs conditions de travail restent extrêmement dures : mal payées, elles travaillent alors dix heures par jour, sans majoration des heures supplémentaires ou du travail de nuit, en théorie interdit aux femmes.

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La grève est générale dans toutes les usines du port.... Et elle s’envenime rapidement avec l’appel à des briseurs de grève, puis la destitution du maire communiste de Douarnenez.

Le 6 décembre, le quotidien catholique local L’Ouest-Éclair fait état des débordements, imputant sans hésiter les désordres aux communistes.

« La grève qui revêtait au début un caractère purement professionnel s'est aggravée ces jours derniers. Une usine a déjà fermé. Le maire communiste, le citoyen Le Flanchec, aidé par plusieurs leaders parisiens et régionaux du communisme, a fait maintes conférences, dans lesquelles il excitait les ouvriers à la résistance la plus ferme.

Les réunions de grévistes se sont vite transformées en meetings communistes et chaque jour des manifestations bruyantes agitaient la ville. [...]

Le citoyen Le Flanchec a été l'objet d'un procès-verbal pour rébellion, outrances et entraves à la liberté du travail, dressé par le capitaine de gendarmerie ; il a commis ce délit au cours d'incidents provoqués par les grèves et ceint de son écharpe. Ce maire sera traduit incessamment devant le tribunal correctionnel ; il sera, en outre, l'objet d'une mesure de révocation. »

Le maire est en effet suspendu de ses fonctions, tandis que la grève se poursuit et devient un enjeu national. 

À la Chambre, un débat houleux agite les députés. Le Petit Parisien se fait l'écho des tensions, rapportant l'échange entre le député communiste Marcel Cachin (également directeur de L'Humanité) et le ministre de l'Intérieur Camille Chautemps : 

« Cette population, dit-il [Marcel Cachin], est très malheureuse. La grève comprend tous les travailleurs qui veulent obtenir 1 fr. 50 et 1 fr. 60 l'heure au lieu de 0 fr. 80 et 0 fr. 90. Les patrons offrent 0 fr. 10 d'augmentation. Le juge de paix, qui a fait un effort de conciliation, n'a pu rien obtenir de plus. Le maire de Douarnenez est communiste. Il a aidé les grévistes. On prétend que la grève a pris un caractère politique, c'est inexact. [...] Dans l'acte du maire de Douarnenez, il n'y a rien qui justifie une révocation. [...]

Le ministre de l'Intérieur fait observer que l'interpellateur mêle deux questions. Il déclare que le gouvernement n'interviendra jamais pour gêner le droit des travailleurs à faire valoir leurs revendications au point de vue économique et, qu'au contraire, il s'emploie et s'emploiera à la conciliation.

La question posée ici, dit-il, vise l'attitude du maire. M. Cachin a édulcoré ici, pour les besoins de la cause, le récit plus violent de l'incident qu'il a fait ailleurs. 

On a dit hors d'ici que les forces de police avaient piétiné et frappé des grévistes. C'est un impudent mensonge. Je vous défie de citer une victime. En fait, la grève se serait déroulée dans le calme, sans l'intervention de M. Le Flanchec. Le maire a commis cette faute grave de ceindre son écharpe en agissant comme manifestant. (Vives exclamations, bruit.) »

La grève et les tensions qui en découlent font la une des journaux tout au long du mois de décembre ; des envoyés spéciaux sont dépêchés sur place. Paul Lenglais, pour Paris-Soir, revient consterné par la réalité ouvrière bretonne :

« Je viens de visiter toute la côte bretonne, celle qui lance sur la mer des Raz les barques audacieuses des sardiniers et des thonniers. J'en ai recueilli la conviction nette d'une exploitation patronale scandaleuse.
Dans Audierne ensoleillée par un soleil inattendu et persistant, j'ai parcouru le port avec le citoyen maire Michel Lebars, socialiste S. F. I. O., qui connaît à fond la question de l'heure.
— 
Voyez-vous, m'a-t-il dit, la révolte ici serait juste. Savez-vous combien les sardiniers paient dans leur usine aux machineries modernes leurs ouvriers ?
— J'allais vous le demander.
— Eh bien, 70 centimes, quatorze sous de l'heure leurs ouvrières, c'est-à-dire pas tout à fait 9 francs par jour, moins encore qu'à Douarnenez. Quel prix payez-vous les boîtes de sardines à Paris ?
— Très cher. Mais que faites-vous contre cette situation ?
— Nous luttons avec des armes émoussées, hélas. Que pouvons-nous ? Nous ne sommes que des gens de bonne volonté, ayant contre nous l'alliance patronale et cléricale. »

Le 15 décembre, la grève paraît toucher à sa fin. Mais, comme l’écrit La Dépêche de l’Aube : 

« L’intransigeance provocatrice des patrons sardiniers de la région de Douarnenez n'a eu comme résultat que de cristalliser davantage la résistance ouvrière autour du Comité de grève.

Les marins qui se sont mis en grève par solidarité pour les sardiniers qui touchent les salaires de famine qu'un patronat, rapace au possible, se refuse à améliorer, sont intervenus auprès des camionneurs pour qu’ils se refusent à leur tour à transporter le poisson. »

La situation s’envenime encore davantage dans la deuxième quinzaine de décembre lorsque les patrons font appel à 16 « jaunes » (briseurs de grève). Le  1er janvier 1925, ils tirent plusieurs coups de feu sur le maire destitué, Le Flanchec, l'atteignant à la gorge, blessant grièvement son neveu et touchant quatre autres personnes. 

La « flaque de sang » de Douarnenez fait la une de la presse. « Qu'attend le gouvernement pour arrêter ceux qui ont armé les assassins ? » s’insurge Marcel Cachin en première page de son journal. 

Le 6 janvier 1925, après 46 jours, les patrons des usines cèdent en partie aux demandes des ouvrières. La grève s’achève par un accord validant plusieurs revendications des grévistes. « Victoire ouvrière à Douarnenez ! » s’enthousiasme en une L’Humanité : 

« DOUARNENEZ, 18h40. Les délégués patronaux sont venus signer le contrat à la Mairie communiste. Ils ont, après de nouvelles objections, accepté les conditions du Comité de grève. »

Et de prédire :

« La victoire de Douarnenez retentira partout. La population ouvrière du port breton se livre à l'allégresse et comprend qu'une ère nouvelle est ouverte pour les parias de Bretagne enfin réveillés à la lutte de classe. »

Cette grève restera un moment fort de l'histoire des luttes syndicales françaises.