Écho de presse

La mystérieuse histoire de Victor, « l'enfant sauvage » retrouvé

le 13/05/2022 par Marina Bellot
le 13/05/2022 par Marina Bellot - modifié le 13/05/2022
« Victor, l'enfant sauvage de l'Aveyron ». Gravure en frontispice de « De l'éducation d'un homme sauvage », 1801 - source : Gallica-BnF

À l'hiver 1800, un jeune garçon nu et voûté est retrouvé dans les bois du Tarn. Immédiatement considéré comme un « enfant sauvage », il est craintif, ne parle pas et se nourrit de pommes de terres.

8 janvier 1800. Un enfant nu, courbé, à la chevelure hirsute, est découvert et capturé par trois chasseurs dans les bois de Lacaune, alors dans l'Aveyron (actuel Tarn). Cela fait plusieurs mois qu'il est régulièrement aperçu par des paysans et bûcherons de la région. Des battues ont même été organisées pour l'attraper. Cette fois, on le tient.

Que faire de lui ? L’enfant est d’abord confié au commissaire du gouvernement du canton, qui le garde deux jours chez lui avant de le confier à l’hospice du village. Celui-ci livre ses premières observations : 

 « Je fais conduire, citoyen, dans votre hospice, un enfant inconnu de douze à quinze ans, qui paraît sourd et muet de naissance ; outre l’intérêt qu’il inspire par la privation de ces sens, il présente encore dans ses habitudes quelque chose d’extraordinaire qui le rapproche de l'état des sauvages.

Sous tous les rapports, cet être intéressant et malheureux sollicite les soins de l’humanité : peut-être même doit-il fixer l’attention de l’observateur philantrope. [...]

Veuillez en faire prendre tous les soins possibles ; faites-le particulièrement surveiller le jour, et coucher la nuit dans une chambre d’où il ne puisse s’évader.

J’ai reconnu dans ses affections, que, malgré l’amitié la plus attentive que je lui ai témoignée, et quoique j’eusse gagné sa confiance pendant deux jours et deux nuits que je l’ai gardé chez moi à vue, il guettait sans cesse le moment de s’enfuir.

Sa nourriture ordinaire et de préférence, depuis qu’il est un peu civilisé, consiste en des pommes de terre cuites au feu ; dans les premiers moments qu’il a été trouvé, il se nourrissait de racines et de pommes de terre crues. »

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À l’hospice, le garçon est jour et nuit surveillé observé comme une bête curieuse.

La presse raconte les premiers jours de celui qu'on surnomme désormais « l'enfant sauvage », et les premières questions suscitées par son étrange comportement :

 « Comment a-t-il pu résister, nu, aux rigueurs de cet hiver, dans les bois de Lacaune ? C’est la montagne la plus liante et la plus froide de nos contrées. 

Cet enfant paraît n’avoir que dix ou douze ans tout au plus ; il est d’une jolie figure : ses yeux sont noirs et très vifs.

Il cherche sans cesse les moyens de s’évader. On l’a laissé sortir ce matin dans un champ contigu à l’hospice ; il s’est mis à courir à toute jambe : si 0n ne l’eût suivi de près et atteint, il eût bientôt gagné la montagne et disparu. Il marche le trot.

On lui a fait un petit habit de toile grise ; il ne sait comment s’en débarrasser ; mais ce vêtement le gène beaucoup.

On vient de le laisser libre dans le jardin ; il vouloit s’échapper, s’efforçoit de rompre un des barreaux de la porte qui est à claire-voie. [...]

Quand on lui donne des pommes de terre, il en prend autant que ses jolies mains peuvent en contenir : si elles sont cuites (il les préfère ainsi), il les pèle et les manges comme un singe.

Lorsqu’on lui ote ses pommes de terre, il pousse des cris aigus. Constans croit qu'il est sourd ; on vient de se convaincre du contraire ; tout au plus il a l’oreille dure.

On laisse aux savans à expliquer ce phénomène, et à en tirer les conséquences. »

Souffre-t-il d'un retard mental inné (qui aurait peut-être mené à son abandon précoce) ou d’un retard mental acquis pendant sa période de solitude ? Nait-on homme ou le devient-on ?

Bientôt, le ministre de l'Intérieur Lucien Bonaparte, frère de l'empereur, demande à ce qu'on emmène l'enfant à Paris. Son cas permettra sans doute d’« éclairer l’homme social par l’examen de l’homme de la nature », estime le quotidien officiel Le Publiciste :

 « Le ministre de l’intérieur a chargé le chef de l’instruction publique d’écrire dans le département de l’Aveyron, pour prendre de nouveaux renseignements sur tout ce qui concerne l'enfant sauvage qui y a été trouvé, & pour qu’on l’envoye à Paris.

Il étoit digne du gouvernement de saisir cette occasion de nouvelles expériences métaphysiques, & de faire de nouveaux efforts pour éclairer l’homme social par l’examen de l’homme de la nature. »

Le garçon arrive dans la capitale le 6 août 1800. La Clef du cabinet des souverains raconte ainsi non sans condescendance l'arrivée de cette « espèce de sauvage​ » sous les dorures du pouvoir :

 « On n’avait jamais vu à cette espèce de sauvage une joie aussi vive que celle qui a paru l’animer, lorsqu’il s’est vu dans les beaux appartemens du ministre , qui l’a caressé beaucoup et retenu demi-heure pour l’observer. 

Une dame qui loge dans le ci-devant hôtel Coati, a désiré le voir. Un domestique l’y a conduit. Elle était encore couchée. Elle lui a présenté la main.

L’enfant, accoutumé, pendant son voyage, à se mettre au lit dès qu’il entrait dans une auberge, s'est précipité sur celui de cette dame et se serait, sans façon, blotti à côté d’elle, si un bras prudent ou sévère ne l’en avait arraché.

En septembre, le permier long rapport sur l'enfant paraît. Il est signé d'un naturaliste, l'abbé Bonnaterre, qui s’en est occupé pendant plusieurs mois. Et sa Notice historique sur le sauvage de l'Aveyron a de quoi semer le doute sur la légende de l’heureux enfant des bois :

 « “On chercha à me persuader qu’il se nourrissait de racines et autres végétaux crus”, écrit ainsi Bonnaterre, qui pose alors sur la table divers aliments crus et cuits ; Victor les rejeta tous sauf “les pommes de terre, qu’il jeta au milieu du feu pour les faire cuire”. »

Le garçon ne sait par ailleurs pas faire de feu, et ses légumes préférés ne poussent pas à l’état sauvage.

Bonnaterre s’étonne aussi que l’enfant « a la peau blanche et fine » et « qu’il a tout son corps couvert de cicatrices », notamment une large et profonde balafre sous le cou.

Un enfant maltraité ? La presse relègue l’hypothès aux oubliettes tant le mythe de l’enfant sauvage est attrayant, et ne relève du rapport Bonnaterre que les observations allant dans le sens de l’enfant sauvage, comme La Clef du cabinet des souverains qui écrit :

 « Le citoyen Bonnaterre est porté à croire [ses facultés intellectuelles] dans un état d’imperfection, parce que cet enfant n'est ému que par les objets qui se rapportent aux sens de l’appétit, qui, chez lui, sont les plus actifs, comme dans les animaux ; tels sont les sens de l'odorat et du goût. [...]

Quant à l’usage de la parole, il est, dit l’auteur de cet écrit, tel que certains écrivains n'ont représenté l’homme dans son état primitif, borné à une sensibilité purement animale, sans aucun ni usage des facultés qui le rendent supérieur aux bêtes, sans aucun moyen de communiquer ses sentimens [sic], et même tout-à-fait privé de la voix et des gestes, qui sont si propres à exprimer les idées. »​

En 1801, l'enfant est confié au docteur Jean Itard qui lui donne le prénom de Victor après s'être aperçu qu'il ne savait prononcer que la lettre O. Peu nombreux sont ceux qui croient alors à la possibilité d’intégrer l’enfant dans la société mais Itard s’attelle à la tâche avec conviction.

Quelques mois plus tard, les progrès du jeune garçon sont indéniables, comme s'en fait écho La Gazette nationale : 

« Le jeune homme aujourd’hui, distingue, classe les caractères de l’alphabet. 

Il fait plus, en prononçant sur un ton de voix ordinaire les mots lait, soupe. Il va chercher de suite les caractères nécessaires pour tracer ces mots ; il les assemble sur une planche, et compose le mot avec toute l’exactitude grammaticale. Chaque jour il acquiert un nouveau terme. 

Ce ne sont, il est vrai, que ceux qui ont un rapport immédiat avec ses besoins, mais ce sont les seuls qu'il soit même permis à un philosophe de lui présenter. Enfin le voici admis non seulement à communiquer avec nous ; le voici en possession de nos signes conventionnels. Il a franchi la limite ; il est sur notre territoire. »

Pendant cinq années, le docteur Itard travaillera à l'adaptation sociale de cet enfant, mais ne parviendra jamais à le faire parler. Victor mourra en 1828, âgé d'une quarantaine d'années.
 
Un siècle et demi plus tard, le chirurgien Serge Aroles confrontera l'ensemble des données d'origine sur Victor avec les archives de dizaines d'autres cas d'enfants sauvages de par le monde. Selon lui, les cicatrices sur le corps de Victor ne sont pas celles d'une longue vie dans les bois, mais celles d'une maltraitance humaine. Et en viendra à cette glaçante conclusion :

« [Victor] était un faux enfant sauvage, mais assurément un authentique enfant martyr. »

Pour en savoir plus :

Les enfants sauvages de Lucien Malson, paru en 1964 aux éditions 10/18

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