Généalogie

Heurs et malheurs des descendants de la famille Bonaparte

le 02/06/2022 par Pierre Ancery
le 12/06/2022 par Pierre Ancery - modifié le 02/06/2022
Le Prince Impérial Louis-Napoléon Bonaparte, fils de Napoléon III et petit-neveu de Napoléon Ier, 1878 - source Gallica BnF

Napoléon II, III, IV, V... Entre souvenir nostalgique d'un règne prestigieux, querelles dynastiques et espoirs avortés, la maison impériale de France et ses nombreux représentants ont continué d'intéresser la presse jusqu'au XXe siècle.

Qu'elle fasse office de modèle ou de repoussoir, la figure de Napoléon Bonaparte a hanté tout le XIXe siècle. Et le souvenir de l'Empereur s'est incarné, de façon très concrète, dans ses descendants et dans ceux de sa famille, la maison impériale de France.

La lignée des Bonaparte a bien sûr donné un deuxième souverain, Napoléon III, neveu du Ier et dernier monarque français. Mais la plupart des Bonaparte furent loin de connaître un destin aussi prestigieux. Jusqu'au cœur du XXe siècle, la presse s'est souvent plu à donner des nouvelles des membres moins célèbres de cette famille qui marqua de son sceau l'histoire de France.

Il y eut d'abord le fils et héritier de Napoléon Ier, l'infortuné Napoléon François Joseph Charles Bonaparte (1811-1832). Proclamé successeur par son père en 1815, lors de l'abdication de ce dernier, il devint Napoléon II et « régna » théoriquement pendant quinze jours (il avait quatre ans), avant d'être écarté par Louis XVIII. Devenu duc de Reichstadt, celui qui allait être surnommé de façon posthume « l'Aiglon » passa sa vie en Autriche, où la maladie l'emporta à l'âge de 21 ans.

Le duc de Reichstadt, fils de Napoléon Ier, par Leopold Bucher, 1832 - source WikiCommons

Un destin qui, lors de sa mort en 1832, inspira à La Gazette de France (journal bonapartiste sous le Premier Empire et royaliste pendant la Restauration) ces réflexions ironiques sur le sort de la « famille Bonaparte »:

« Jamais le sublime et le ridicule ne s’unirent plus intimement que cela n’arrive dans la famille Bonaparte. Un grand homme en est sorti, c’est la précieuse tulipe que la nature fait apparaître dans une plate-bande au milieu de beaucoup de mauvais oignons ; trésor inattendu, dont l’aspect fait ressortir l’infériorité de tout ce qui l’approche.

Mais les pareils de Bonaparte semblent croire que dans le règne animal les choses se passent autrement ; que le héros d’une famille en illustre tous les membres, et que père, mère, frère, sœur, oncle et neveu, nés aussi bien qu’à naître, et même tout bâtard, s’il arrive jamais qu'il s’en trouve quelqu’un au jour de son décès, entrent de droit dans l’auréole de gloire dont un grand homme parvient à s’entourer; que tous ses parents gagnent des batailles, font les codes avec lui et comme lui deviennent aptes à régner sur les peuples que sa vaillance a soumis.

Les peuples pensent-ils de la même manière ? Le fait est un peu douteux... »

Le jeune homme, seul enfant légitime de l'empereur, étant disparu sans postérité, sa mort entraîne l'extinction de la branche aînée de la maison impériale. La branche de Joseph Bonaparte, frère aîné de Napoléon Ier, lui succède jusqu'à la mort de celui-ci, en 1844. Date à laquelle c'est la branche de Louis Bonaparte, autre frère de l'empereur, qui devient la branche aînée : c'est d'elle qu'est issue Napoléon III, qui règne de 1852 à 1870.

À sa mort en 1873, Napoléon III laisse un fils, Louis-Napoléon – « Napoléon IV » pour les bonapartistes. Né en 1856, l'héritier dynastique de la famille Bonaparte aura lui aussi un destin malheureux qui lui vaudra d'être comparé à l'Aiglon.

Nourrissant des ambitions politiques, il décide à 23 ans de s'engager dans les troupes britanniques d'Afrique australe pour combattre les Zoulous. « Lorsqu'on appartient à une race de soldat, écrit-il, ce n'est que par le fer qu'on se fait connaître ». Il est tué lors d'une mission de reconnaissance le 1er juin 1879, ce qui provoque le désespoir des bonapartistes. Le Gaulois écrit ainsi :

« La France sait aujourd'hui ce qu'était le Prince Impérial ; et c'est en le perdant qu'elle apprend toute l'étendue de cette perte irréparable. L'intelligence et la bonté, la grâce et la jeunesse, l'amour du grand et du beau, la passion de la gloire, et surtout un sentiment d'affection profonde, infinie, inextinguible, pour la France, le Prince Impérial avait tout ce qu'il faut pour régner sur une grande nation, qui n'attendait que de lui son salut et sa grandeur […].

La Providence ne l'a pas voulu. En poussant, par une impulsion irrésistible, le Prince Impérial vers la funeste terre d'Afrique, elle a permis que la première partie de la légende impériale sa répétât avec une lugubre et terrible servilité : Napoléon Ier et le duc de Reichstadt ; Napoléon III et le Prince Impérial. Éternelle source de regrets dévorants et de larmes amères ! »

La mort prématurée de Louis-Napoléon Bonaparte va provoquer le début d'une querelle dynastique compliquée entre, d'un côté, Napoléon-Jérôme Bonaparte, dit « Plon-Plon », fils de Jérôme Bonaparte et héritier légitime selon la constitution de l'Empire, et de l'autre Victor Napoléon, son propre fils, âgé de 17 ans, que le défunt prince impérial, dans son testament, a désigné pour lui succéder.

La presse républicaine se moque de cet imbroglio, à l'instar du Temps qui écrit en mai 1880 :

« Les querelles dynastiques continuent entre Bonapartes. Nous avons publié récemment à ce sujet deux lettres qui semblent deux épisodes détachés d'un roman comique. Nous avons eu déjà, pour des documents antérieurs, l'occasion de dire qu'il y avait tant de familles dans cette famille que le public finirait bientôt par ne plus s'y reconnaître : le moment paraît arrivé […]

On avouera que ces explications de famille ne manquent pas de piquant ; la gaieté française ne s'en plaindra pas ; c'est la comédie après le drame ; les Bonaparte nous devaient bien ce dédommagement. »

La querelle prendra fin avec la mort de Napoléon-Jérôme (le père) en 1891. Victor Napoléon (1862-1926), devient l'héritier dynastique. Mais au tournant du XXe siècle, alors que le mouvement bonapartiste n'a plus guère d'influence en France, la presse va s'intéresser à une autre branche de la famille, les Bonaparte-Patterson, qui se sont installés en Amérique.

En effet, Charles Joseph Bonaparte (1851-1921), petit-neveu de Napoléon Ier, y fait une brillante carrière politique. Il entre même dans le gouvernement de Theodore Roosevelt en tant que secrétaire à la Marine, puis en tant que procureur général. Consacrant en 1905 un article aux « Bonapartes d'Amérique », Gil Blas se demande si Charles Joseph ne finira pas, comme son grand-oncle, par accéder à la fonction suprême – aux États-Unis cette fois :

« Charles Jérôme, né en 1851, épousa en 1875, à New-York, miss Ellen Channing Day, de Boston […].

De tout temps, il fut lié avec le président Roosevelt. Sans se préoccuper que Charles-Jérôme Bonaparte est descendant des Napoléons et surtout "papiste", ami du cardinal Gibbons, et appui zélé du Saint-Siège, le chef de la grande république luthérienne vient de le faire entrer dans le gouvernement des États-Unis, avec le portefeuille de la marine, le plus important de tous[…].

Beaucoup fondent des espérances sur l'homme à la puissante charpente, à la volonté ferme. D'aucuns voient en lui un successeur de Lincoln, de Mac-Kinley, de Roosevelt. Il est jeune, il ne montre pas son ambition, il saura attendre. Mais qui sait si, un jour, la grande République n'aura pas pour chef ce petit-fils d'Elisabeth Patterson et de Jérôme Bonaparte ? »

Charles Joseph ne deviendra pas président des États-Unis mais il fondera en 1908 le Bureau of Investigation, l'ancêtre du FBI. Au même moment, en France, certains titres de la presse française découvrent d'autres « descendants » plus ou moins fantaisistes de Napoléon, preuve que le souvenir du prestige associé à la maison impériale demeure vivace. En mars 1911, Excelsior évoque par exemple cet arrière-petit-neveu de l'empereur devenu acteur à Manchester :

Et en mars 1922, le même journal parle d' « un descendant de Napoléon expulsé de sa demeure » :

« Un chiffonnier qui occupe une des plus humbles conditions dans la cité des biffins de Colombes, M. Louis-Napoléon-Eugène-Maximilien-Laurent Masson, prétend être arrière-petit-fils de Napoléon Ier. En dépit de cette extraction illustre, son propriétaire vient de le faire expulser. »

À la mort de Victor Napoléon en 1926, c'est son fils Louis qui devient « Napoléon VI ». Le Journal fait son portrait lors de son accession à la majorité en 1935, et joue encore une fois avec le fantasme du retour d'un Bonaparte au pouvoir :

« Au rythme des tambours battant de vieilles marches, les évocations impériales vont se lever, ce soir, au gala napoléonien en l'honneur de la majorité de S. A. I. le prince Napoléon. Il existe donc encore un prince Napoléon ? penseront maintes gens. Sans aucun doute [...].

Nourrit-il des ambitions politique ? Le fait qu'il ait attendu de toucher à 21 ans, ces jours-ci, pour proclamer sa majorité politique au lieu de le faire à 18 ans comme d'autres prétendants, semblerait témoigner à tout le moins d'une certaine patience [...].

Un coup d’État ? Non, non. Il aime trop sa patrie, me dit-on, pour vouloir la troubler par une agitation factieuse. Seulement, comme peut-être ce soir quelque manifeste nous l'apprendra, il attend avec confiance que dans une France républicaine et réfléchie son nom devienne le signe du redressement national. Tout en restant dans la légalité républicaine, en laissant poser sa candidature au poste judicieux ? »

Louis Napoléon, qui s'engagea dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, restera chef de la maison impériale pendant 71 ans, jusqu'à sa mort en 1997. L'actuel prétendant au trône impérial français, Jean-Christophe Napoléon Bonaparte, est son petit-fils. Né en 1986, l'arrière-petit-neveu du vainqueur d'Austerlitz exerce la profession de banquier d'affaires à la City de Londres.

Pour en savoir plus :

Pierre Branda, La saga des Bonaparte, du XVIIIe siècle à nos jours, Perrin, 2018

Vincent Haegele, Napoléon et les siens : un système de famille, Perrin, 2018