Interview

Léon Blum, à la fois « allié et fossoyeur des revendications féministes »

le 14/12/2021 par Antoine Tarrago
le 06/03/2019 par Antoine Tarrago - modifié le 14/12/2021
Léon Blum lors d'un congrès socialiste en 1925, Agence Meurisse - source : Gallica-BnF
Léon Blum lors d'un congrès socialiste en 1925, Agence Meurisse - source : Gallica-BnF

Léon Blum était-il féministe ? De ses premiers écrits à l'expérience en demi-teinte du Front populaire, l'historien Antoine Tarrago se penche sur les engagements de ce leader socialiste qui a indéniablement œuvré pour l'émancipation des femmes – sans pour autant s'extraire des préjugés de son époque.

Diplômé de l’Université de Bourgogne, lauréat du Prix de la Fondation Jean-Jaurès en 2016, Antoine Tarrago a publié Léon Blum et l'émancipation des femmes en 2019 aux éditions Tallandier, ouvrage qui éclaire d’un jour nouveau la vie et la carrière de l’un des plus grands hommes politiques français du XXe siècle. 

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : Dans son ouvrage Du mariage, paru en 1907, Léon Blum s’attaque à une question alors brûlante : la crise du mariage. Il y prône le droit pour les femmes de mener une « vie de garçon », notamment d’avoir des relations sexuelles avant le mariage. Quels sont les tenants et les aboutissants de sa réflexion ?

Antoine Tarrago : Pour Léon Blum, le mariage est en crise car il n'arrive plus à assurer le bonheur durable des époux. Si le mariage ne fonctionne plus comme il le devrait c'est que, selon lui, il est bâti sur une hypocrisie : en théorie les femmes et les hommes doivent être vierges au moment du mariage alors que, dans les faits, les hommes ont déjà eu des relations sexuelles prénuptiales. Un phénomène globalement toléré par la société alors que l'inverse serait impensable. Mais Blum se refuse à choisir la « solution de facilité » et à prôner la virginité pour les deux sexes. À l'inverse, il préconise dans Du mariage que les jeunes hommes et les jeunes filles puissent avoir autant d'aventures qu'ils le désirent et qu'ils découvrent leurs corps et le plaisir sans avoir à subir le courroux de leurs contemporains.

C'est qu'il affirme que les femmes et les hommes passent par deux phases distinctes : une « phase polygamique », qui se caractérise par un débordement de passions, suivie plus tard d'une « phase monogamique », durant laquelle les corps sont plus apaisés. En somme, les jeunes filles doivent mener leur « vie de garçon » pendant cette période polygamique, avant de se marier une fois atteinte la phase monogamique. En toute logique, les jeunes hommes seront amenés à avoir le même parcours.

Du mariage n'est donc pas un essai qui vise à faire disparaître le mariage mais bien au contraire à le protéger. Blum se considère d'ailleurs comme un moraliste tentant de régler un problème de société par une mesure de bon sens. Néanmoins, les idées exprimées dans Du mariage sur l'émancipation des femmes dépassent de loin le seul cadre du mariage et de l'inégalité d'accès à la sexualité pour toucher à des domaines tels que le travail, la prostitution ou la contraception. Blum fait découler de sa réforme idéale du mariage, un projet de société dans lequel les femmes et les hommes seraient traités plus également, une petite révolution dans un XIXe siècle encore éminemment conservateur.

Comment cet ouvrage est-il accueilli ?

La réception de Du mariage a été très frileuse, et c'est un euphémisme. Même des proches de Léon Blum, comme André Gide et Jean Jaurès, ont désapprouvé l'ouvrage et ses théories osées. Certains journaux de la Belle Époque ont publié des comptes-rendus assassins, même si finalement, c'est le silence qui a dominé : de nombreuses revues, citons entre autres la Nouvelle Revue Française, la Revue socialiste, ou la Revue des deux mondes, ont tout bonnement ignoré l'essai de Blum.

Sans surprise, le camp réactionnaire et antisémite a fait preuve d'une plus grande unanimité : les thèses subversives de Du mariage ont été vouées aux gémonies tandis que son auteur, qui avait le malheur d'être Juif et socialiste, était accusé de tous les maux.

L'accueil réservé à l'ouvrage dans le champ féministe a été plus nuancé. De nombreux périodiques de la presse féministe, alors florissante, font également l'impasse sur Du mariage tandis que le journal féministe La Française éreinte l'ouvrage et défend, plutôt que la liberté sexuelle, la virginité prénuptiale pour les deux sexes, une position plébiscitée par la majorité des féministes de la première vague.

D'autres auteures féministes ou proches des mouvements féministes sont plus louangeuses et mettent au crédit de Léon Blum sa volonté de rendre la société française plus égalitaire, sans forcément être d'accord avec toutes ses idées pour autant. Ainsi la romancière Marcelle Tinayre, qui évoluait aux marges du mouvement féministe, défend Du mariage et qualifie sans hésiter son auteur d'« ami des femmes ».

Qui est le Léon Blum de 1907 ? Comment expliquer sa sensibilité, réelle, à la cause des femmes ?

Le Léon Blum de 1907 était âgé de 35 ans, et s'il restait sans aucun doute le jeune homme sensible qu'il avait été, il n'exprimait plus ses atermoiements sentimentaux en écrivant des poèmes au ton sirupeux.

Sa vie s'était stabilisée depuis son accession au Conseil d’État en 1895 et depuis son mariage avec Lise Bloch en 1896. En parallèle, il exerçait ses activités de critique littéraire et dramatique au sein de plusieurs revues.

Il est particulièrement difficile d'expliquer la sensibilité de Léon Blum à l'émancipation des femmes, étant donné qu'aucune source ne nous indique clairement les raisons de son engagement. Nous en sommes donc réduits à faire des conjectures à partir des éléments à notre disposition. Il faut tout d'abord prendre en compte les femmes de son entourage, depuis sa mère et sa grand-mère à qui il vouait une certaine admiration, jusqu'aux amitiés féminines de ses jeunes années, qui ont pu influencer ses idées sur la place des femmes dans la société. Une autre clé de compréhension réside dans l'attachement de Blum aux idées de justice et d'égalité, deux notions qui sont au cœur de son engagement dreyfusard et socialiste, et qui sont logiquement à la source de son engagement pour l'égalité des sexes. Et enfin, on peut faire l'hypothèse, comme je le fais, que Blum ne se reconnaissait pas dans les canons de la virilité de son temps, notamment durant sa jeunesse, et que ce décalage a pu soutenir en partie sa sensibilité à la position des femmes de son temps, contraintes de s'adapter à des lois restrictives et à des mœurs conservatrices. Ces différents facteurs ont donc, à des degrés divers, joué dans la formation de sa position sur l'égalité des sexes.

Photographie de Léon Blum jeune - source : WikiCommons
Photographie de Léon Blum jeune - source : WikiCommons

A-t-il alors des échanges avec les féministes ? Comment les féministes le jugent-elles ?

S'il a pu côtoyer quelques féministes dans ses cercles amicaux ou au sein du parti socialiste, il a surtout eu l'occasion d'échanger avec des militantes lors d’événements organisés à l'initiative d'associations féministes durant l'entre-deux-guerres. C'est ainsi qu'il a participé à deux importants meetings pour les droits politiques des Françaises, organisés par le Conseil national des femmes françaises (CNFF) en 1923 et en 1930. Il ne faut pas non plus oublier qu'il nomme à son gouvernement en 1936 Cécile Brunschvicg, une militante féministe de longue date. Néanmoins, cela ne veut pas dire que Blum était particulièrement proche des milieux féministes. Tout semble indiquer qu'il n'échangeait pas régulièrement avec des militantes ou avec les associations féministes autonomes.

On a vu que le champ féministe n'avait pas forcément approuvé les idées exprimées dans Du mariage. Une fois définitivement engagé en politique, c'est-à-dire après la fin de la Première Guerre mondiale, Léon Blum n'est plus jugé comme un critique littéraire aux idées bizarres mais comme un socialiste défendant l'égalité des sexes. D'un côté, les militantes féministes apprécient son engagement, notamment lorsqu'il nomme trois femmes au poste de sous-secrétaire d’État, mais elles constatent également ses limites. Léon Blum peut donc être à la fois reconnu comme un allié mais aussi comme le fossoyeur de certaines revendications féministes, selon la période ou le point de vue duquel on se place, le féminisme français étant très hétérogène.

Peut-on alors être socialiste et féministe ou les deux termes sont-ils antinomiques ?

Rares sont les individus à avoir réussi à unir féminisme et socialisme : certaines militantes comme Hubertine Auclert ont tenté de faire la synthèse de ces deux mouvements sans réussir à ce que cela devienne une réalité. Pourtant, socialisme et féminisme ont de nombreux points communs, dont le plus important est sans doute qu'ils luttent tous deux contre la domination, la domination de classe pour l'un et la domination patriarcale pour l'autre. Malgré cela, la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) a rejeté le mouvement féministe, qualifié de bourgeois parce qu'il n'adoptait pas la lecture marxiste et anti-capitaliste du Parti socialiste. C'est que pour le parti, l'avènement de l'égalité des sexes dépendait uniquement de la révolution socialiste censée mettre à bas le système capitaliste, l'apport du mouvement féministe était donc complètement ignoré. Ainsi, la SFIO a fait tout son possible pour étouffer les velléités de synthèse entre socialisme et féminisme en son sein. Léon Blum, lui-même, privilégie après 1918 une lecture marxiste des inégalités entre femmes et hommes.

Plus que d’un féministe, vous dressez le portrait d’un homme favorable à l’émancipation des femmes, mais qui n’échappe pas aux préjugés de son époque…

Absolument. Il faut à tout prix éviter de s'imaginer un Léon Blum constamment en avance sur son époque. Comme ses contemporains, il était empêtré dans les contradictions, les paradoxes, les querelles politiques et l'effervescence intellectuelle de son époque. Il ne peut pas être détaché de l'esprit de son temps ! Même ses positions les plus « avant-gardistes », comme celles qu'il a exprimées dans Du mariage, ne sont pas exemptes de préjugés essentialistes.

Les critiques littéraires de Blum contenaient aussi un grand nombre de généralités sur « l'esprit féminin » ou sur l'absence de génie des romancières de son temps. Il en est de même durant sa carrière politique, ses plaidoiries en faveur des droits politiques des femmes publiées dans Le Populaire, le journal de la SFIO, sont également sous-tendues par une lecture genrée : selon lui, le vote des femmes permettrait d'améliorer la situation des enfants, de faire avancer la paix et de réduire l'alcoolisme parce que ce serait des domaines où l'action des femmes serait plus efficace. Il faut en fait éviter la tentation de l'anachronisme : la plupart de ses positions n'étaient pas choquantes pour la Belle Époque ou l'entre-deux-guerres : elles pouvaient même être partagées par des militantes féministes.

Avec l’âge et l’expérience, comment sa vision du féminisme évolue-t-elle ?

À dire vrai, il est difficile de répondre à cette question tant le féminisme a tenu une place mineure dans les discours de Léon Blum : il parle beaucoup des femmes mais très peu de féminisme, un mouvement politique et un courant d'idées structuré en associations, en journaux et en congrès. Au vu des rares mentions qu'il fait du féminisme dans ses critiques littéraires ou en tant que dirigeant de la SFIO, on peut dire qu'il ne cède pas aux sirènes de l'antiféminisme et qu'au contraire il semble avoir une vision plutôt positive du mouvement – ce qui le distingue déjà de nombre de ses contemporains.

Plus largement, il reste constant dans son approche de l'égalité des sexes. Une fois engagé en politique, il n'évoque certes plus la sexualité des jeunes femmes mais, malgré les attaques causées par la publication de Du mariage, il n'a jamais renié son essai. De même, s'il expose des idées quelque peu différentes entre la fin du XIXe siècle et l'après-guerre, il défend toujours la capacité d'agir des femmes qui est la véritable constante et colonne vertébrale de sa pensée en matière d'égalité des sexes.

Avec l’arrivée du Front populaire au pouvoir, il a l’occasion d’œuvrer pour l’émancipation concrète des femmes. Qu’en est-il réellement ? Comment expliquer que l’occasion ait été manquée ?

Pour les militantes féministes, la constitution d'un gouvernement de Front populaire en juin 1936 était une occasion de voir enfin se réaliser leur grand rêve : l'instauration d'un suffrage vraiment universel. La nomination de Léon Blum, suffragiste de longue date et sensibilisé à la cause féministe, au poste de président du Conseil, semblait effectivement de bon augure.

Néanmoins, comme vous le soulignez, l'occasion a été manquée et le gouvernement de Front populaire n'a pas fait voter le droit de suffrage des Françaises pour des raisons essentiellement politiques. Le Parti radical, un des trois principaux partis à former la coalition de Front populaire avec la SFIO et le Parti communiste, était hostile au vote des femmes, trop favorable, selon les radicaux, à la droite et aux intérêts de l’Église. Le Parti socialiste n'était pas lui non plus exempté de résistances au suffrage des femmes, bien qu'elles aient été plus discrètes que chez les radicaux. Sans le soutien au Sénat des radicaux, la réforme des droits politiques des Françaises était impossible. Et Léon Blum ne voulait pas risquer sa fragile coalition, ou la cohésion de la SFIO, autour d'un sujet comme celui-ci.

Le temps du Front populaire a aussi été marqué par l'échec de plusieurs autres lois chères aux féministes : la réforme de la prostitution portée par Henri Sellier, alors ministre de la Santé, n'a pas abouti tandis que la réforme de la capacité civile de la femme mariée de 1938 a été tellement modérée par le législateur que les militantes féministes n'y trouvaient plus vraiment leur compte. Blum ne s'est pas personnellement engagé sur ces deux textes, de même qu'il n'a pas poussé la réforme du droit de suffrage.

Ne reste alors que la nomination de trois femmes sous-secrétaires d’État au gouvernement, une décision voulue par Léon Blum et qui marque une première : rappelons que les femmes n'étaient alors ni électrices, ni éligibles et que les femmes mariées étaient considérées comme des mineures. Importante sur le plan symbolique, il n'en demeure pas moins qu'elle n'a pas été suivie d'effet.

Léon Blum et l'émancipation des femmes est paru en mars 2019 aux éditions Tallandier avec le soutien de la Maison Léon Blum et de la Fondation Jean-Jaurès.

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