Interview

Une « pensée de la résistance » : le métissage selon François Laplantine

le 29/10/2020 par François Laplantine, Marina Bellot
le 23/10/2020 par François Laplantine, Marina Bellot - modifié le 29/10/2020

Ni osmose, ni symbiose, ni simple mélange de plusieurs éléments, le métissage échappe à toute tentative de définition. Beaucoup plus aisé est de saisir ce qu'est l'anti-métissage : la production de catégories d’identité et de stabilité qui opposent toujours le pur et l'impur, l'autochtone et l'étranger, le nous et les autres. 

Alors, qu’est-ce que le métissage ? Il s'agit, pour l'anthropologue spécialiste de l'Amérique latine François Laplantine, d'un processus qui commence « quand nous reconnaissons ce nous devons aux autres et cessons d’affirmer ne rien devoir à personne. C’est la reconnaissance des autres en nous, l'acceptation du multiple comme valeur constituante ».

Penser le métissage suppose d'abandonner la notion d'identité pour effectuer l'expérience de ce que Freud appelle l’étrangeté, entre soi et l’autre mais aussi à l'intérieur de soi. 

Balayant nombre d'idées reçues, François Laplantine donne à voir ce que des métissages féconds ont produits à travers les siècles et les continents, dans le domaine de la linguistique, de l'art, de la philosophie... Et montre en quoi la pensée métisse est une pensée de la résistance tant à l'uniformisation croissante induite par la mondialisation qu'à l'exacerbation des particularismes identitaires qu'elle engendre. 

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : Quelle est l’étymologie du terme métissage ? Dans quel contexte apparaît-il pour la première fois ? 

François Laplantine : Le mot métissage vient du latin Mixtus, qui veut dire mêler, sangs mêlés. Il apparaît dans les Caraïbes et dans les Amériques latines pour désigner le mélange des « races », c’est au départ une notion biologique. 

Il faut être vigilant à l’égard de l’inflation du terme qui est utilisé pour désigner des manifestations musicales exotiques, des produits gastronomiques aux saveurs épicées, etc. Le mot est prononcé chaque fois qu’il est question du thème vague de la rencontre, qui consiste seulement à mélanger des éléments… Ce n'est pas très intéressant. Si vous mélangez toutes les couleurs, vous obtenez du gris, si vous mélangez tous les sons, vous obtenez du bruit. Le métissage ainsi conçu n'est pas une pensée.

Dans les sciences humaines et sociales, la notion de métissage ne bénéficie pas d’une totale légitimité parce qu’on ne peut pas prétendre à la scientificité du modèle. Ce n'est pas un concept. Or une pensée métisse n’a pas de solidité ontologique et est réfractaire à toute opération de définition, de fixation... Ce qui est métisse n’a pas de centre, de bords, de côtés. 

Il semble en réalité qu’il soit plus aisé de dire ce que n’est pas le métissage plutôt que ce qu’il est… 

En effet, il est très facile de saisir ce qu’est l’anti-métissage, beaucoup moins ce que sont les métissages. Historiquement, le métissage a toujours existé sur fond d’anti-métissage, de même que le voyage, le nomadisme, l’exil ont toujours existé sur fond de sédentarité.

L’anti-métissage, c’est ce qui a sous-tendu aux États-Unis l'élection de Trump, au Brésil celle de Bolsonaro, en Angleterre le vote du Brexit – c'est la revanche des sédentaires sur les nomades. Et puis il y a aujourd'hui toute la ronde des nationalismes en Hongrie, en Birmanie, en Inde, aux États-Unis… 

L’anti-métissage c’est la production de catégories d’identité, de stabilité, d’antériorité qui privilégient l’ordre et l'origine en opposant toujours le pur et l'impur, le nous et les autres. Pour penser processus de métissage, il faut opérer une rupture avec le binaire. 

Quelles sont les différences entre métissage et syncrétisme ? 

On confond presque toujours métissage et son contraire : syncrétisme, osmose, symbiose, dissolution des singularités dans une totalité, résolution des contradictions. C’est ce qu’on projette sur les Amériques latines – et en particulier le Brésil. C’est contre cette projection simpliste que nous avons tenté de construire une pensée métisse qui est d’abord une expérience de la désappropriation. Il faut effectuer une expérience qui n'est plus celle de l’identité, qui n'est pas non plus la pensée de l’altérité, mais ce que Freud appelle l’étrangeté, entre soi-même et l’autre et l'étrangeté à l'intérieur de soi.

C’est très difficile parce qu’on pense la plupart du temps qu’il y a seulement deux attitudes anthropologiques et politiques possibles : d’un côté, une position différentialiste qu’on appelle en Amérique du nord multiculturalisme, qui renvoie chacun à ses origines, et de l’autre l’intégration à la française, c’est-à-dire l'assimilation, la fusion qui vise la dissolution des singularités. 

Une pensée métisse contredit précisément cette polarité : elle ouvre une autre voie qui n’est ni la fusion totalisante ni la fragmentation différentialiste. Alors qu’est-ce que le métissage ? Il ne faut plus utiliser le verbe être, nous sommes dans un processus. Ce processus de métissage commence quand nous reconnaissons ce nous devons aux autres et cessons d’affirmer ne rien devoir à personne. C’est la reconnaissance des autres en nous, l'acceptation du multiple comme valeur constituante. 

Il faut dès lors abandonner la notion d'identité, de racine, et même celle de rhizome formée par Deleuze (qui désigne des racines qui vont à la rencontre d’autres racines). Je préfère le terme de source. Dans un processus de métissage, il y a plusieurs sources. Cela implique de la désappropriation, de la souffrance parfois, du conflit, de la contradiction. Tous les hommes et femmes en situation de migration le savent, toutes les cultures diasporiques le vivent.

Comment expliquer que la pensée métisse soit une pensée minoritaire ?

C’est une pensée minoritaire en effet, une pensée sur le « mode mineur » pour reprendre l’expression de Deleuze, qui a été occultée pendant une période très longue de l'Occident, de Platon à Nietzsche, avec des exceptions : Averroès, Erasme, Montaigne, Rabelais… C’est Aristote qui pose la logique de l'identité érigée en principe : c’est une pensée qui dit A n’est pas B, A est définitivement, éternellement et désespérément non B. Alors que dans une perspective chinoise adoptée par le Japon, A peut devenir B, car tout ce qui existe se transforme.

Ceci dit, dans l’antiquité, il y a déjà des processus de rencontre métisse. D’abord il y a le polythéisme, la multiplicité des pôles d’identification. Et les pré-socratiques ouvrent une pensée du devenir. À Athènes, il y a les métèques qui ne sont pas des citoyens mais qui vont féconder la cité athénienne. Et, surtout, il y a la tragédie grecque, dans laquelle il existe une tension entre Apollon et Dionysos. Or Dionysos est étranger, il vient d’ailleurs, d’Asie, sa langue maternelle n’était pas le grec.

En quoi les sociétés d’Amérique latine ont-elles réussi à créer des « identités plurielles relativement indépendantes de la couleur de la peau ? 

Il ne faut pas idéaliser. La plupart des sociétés reposent sur le refus du métissage, même dans ces Amériques qualifiées de métisses. Ce sont des sociétés qui ont été formées dans le racisme. Les blancs ont massivement refusé la composante noire de la société. Ils ont entretenu une véritable obsession chromatique. 

Ceci dit, il est vrai que la société brésilienne produit et valorise le métissage. C’est une des sociétés les plus métisses de toutes. 

Je voudrais néanmoins insister sur la tension douloureuse que peuvent ressentir ceux qui ne sont ni noirs ni blancs. Une partie de soi participe de la couleur et de la culture de descendants des esclaves, et une autre partie de celles des maîtres. Une partie de soi est marquée par l’infamie susceptible de réactiver la honte et la révolte, et une partie de soi hérite de la domination qui peut réactiver la culpabilité. Ce qui me frappe dans ces sociétés c’est l’inquiétude généalogique. Octavio Paz l’a ainsi formulé : « dans chaque Mexicain, il y a une partie aztèque de soi qui n'arrête pas de se chamailler avec la partie espagnole ».

En quoi selon vous la civilisation andalouse est-elle un exemple de métissage réussi, dépassant la simple coexistence de communautés ? 

Il a été réussi certes, mais épisodiquement et toujours sur fond de conflits, de guerres. Le métissage andalou a été d'une fécondité inouïe en architecture, en musique, en littérature... Un phénomène intéressant est celui des medrasas, ces écoles qui rassemblaient des élèves chrétiens, juifs et arabes. Et puis surtout, l'originalité de la civilisation andalouse est qu’elle va permettre la traduction. Il faut évoquer ici le nom d'Averroès, qui est un passeur de cultures, un traducteur. Il invente la méthode de la complémentarité entre deux modes de connaissance : la révélation et la raison. 

Ce qu’on appelle la culture européenne a une double origine, hébraïque et hellenique, mais cette double culture nous est transmise dans une langue qui n’est ni l’hébreu ni le grec, mais le latin, à partir de l’arabe. Les textes grecs sont traduits en latin à partir de l’arabe par des traducteurs dont beaucoup étaient juifs. L’Europe métisse résulte ainsi de la tension entre la Grèce et la Bible en tant que deux composantes non exclusives, brassées dans un creuset romain et qui doivent tant au monde arabe…

La traduction comme l'anthropologie génèrent une pensée de l’entre et non de l’être, qui n’est ni la fusion de plusieurs langues, ni l'alternative d’une langue ou d’une autre, mais la transformation d’une langue dans une autre.

Vous insistez également sur Vienne. En quoi cette ville est-elle pour vous la « cité du métissage » par excellence à la fin du XIXe siècle ? 

Ce qui s’est passé à Vienne au tournant du XIXe et du XXe siècle est en effet inouï : la ville a été un foyer de transformation scientifique, philosophique et artistique qui n'a guère de précédent. Cela a donné Klimt, Egon Schiele, Mahler, Zweig, Freud, Wittgenstein…  Je vais citer Moïse et le monothéisme de Freud, écrit en 1939 en pleine idéologie mortifère de la pureté de la race : « Moïse était étranger au peuple hébreu. Moïse était égyptien ».

Freud oppose à l'autochtonie à l'autosuffisance, l’accueil de l'hétérogène, l'hospitalité, l’épreuve de l’autre, comme conditions de la civilisation. C’est précisément ce qui s’est passé à Vienne mais aussi à Budapest et à Berlin. Cela a été une période d’une fécondité inouïe.

En quoi justement l’art peut-il réaliser, voire sublimer le métissage ?

Le métissage est très difficile dans la vie politique et sociale, mais il se réalise en effet pleinement dans la création artistique. Un exemple dans la littérature : celui de Kafka. Le caractère insolite de ses récits vient de l'oscillation entre trois langues : Kafka naît dans la langue tchèque, devient un écrivain de langue allemande et fait varier l’allemand à partir du yiddish. Le tchèque est la langue du pays dans lequel il vit, l’allemand dans celui où il écrit.

Borges est un écrivain de langue espagnole, qui est éduqué en anglais et parle parfaitement le français et l’allemand. Glissant, Confiant, Chamoiseau font varier la langue française. Une écriture métisse est travaillé par une autre langue.

Proust disait : « les plus beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère ». J’ai relu À la recherche du temps perdu pendant le confinement : la saveur métisse de Proust est faite de déplacements permanents entre deux sensations, deux temporalités, deux personnages, deux espaces, deux classes sociales… En réalité, toute la littérature est métisse. 

Dans la musique, et en particulier dans la musique populaire, le métissage est également à l’œuvre. La bossa nova par exemple est faite d’une oscillation entre le rythme de la samba et le tempo du jazz. Quant au tango, il est très difficile à danser, très complexe car métisse par la pluralité de ses origines, mais aussi par l’extrême différenciation des pas de l’homme et de la femme. Il produit à l'infini de multiples figures chorégraphiques très complexes. C’est le contraire de la valse, qui est binaire et répétitive.

Les réactions identitaires que l’on connaît aujourd’hui sont-ils le revers de cinq siècles de pensée rationaliste ?

Oui, les Lumières portent en elles le pire et le meilleur : elles introduisent de la division. Or la pensée métisse est un processus très fragile car elle est menacée à la fois par la logique identitaire, (noir ou banc, homme ou femme, autochtone ou étranger) mais aussi par celle de la conjonction qui conduit à l’indivision, l'indistinction, l’indifférence. Il y a aujourd’hui une forme de mondialisation qui crée de l’indifférenciation, et qui provoque par réaction des réflexes identitaires. Une pensée métisse est une pensée de la résistance.

Le capitalisme n'est-il pas lui aussi un frein, voire un obstacle au métissage ? 

En tant que logique de l’avoir, de l’appropriation, le capitalisme est étranger à un processus de métissage qui est celui d'une rencontre qui vous transforme. Ce qui est capital au sens marxiste, mais aussi au sens de métropole, ou encore au sens rhétorique d’un discours solennel, est étranger au métissage.

Mais, plus que le capitalisme, c’est la mondialisation néolibérale qui détruit les singularités. Une mondialisation intégrale va produire des différentialismes intégristes. Ce qui s’oppose au métissage c’est l'uniformisation, la totalisation mercantile dans laquelle il n’y a plus de « dehors ».

L’identité, qui est un autre mot pour désigner la race, est une fiction triste. C’est une rétractation sur l'origine, la pureté, la propriété… La pensée métisse, au contraire, introduit de l’ouverture, de la tension – mais aussi de la difficulté. Le métissage a rarement été pensé ; il a surtout été combattu.

Aujourd'hui, le métissage est à la fois une réalité et un idéal. Une réalité car nous naissons de deux êtres différents, un homme et une femme, et nous devenons un être différent des deux. Et un idéal dans ce monde de xénophobie, un idéal sans compromis mais sans illusion, car il faut composer avec la réalité.

François Laplantine est anthropologue. Professeur émérite à Lyon II, il est notamment l'auteur de Transatlantique, entre Europe et Amériques latinesJe, nous et les autres, et Métissages, co-écrit avec Alexis Nouss, paru en 2001 aux éditions Fayard.