Interview

Douce Banlieue : une balade historique à travers la ville ouvrière

le 20/10/2021 par Frédérique Jacquet, Marina Bellot
le 28/04/2021 par Frédérique Jacquet, Marina Bellot - modifié le 20/10/2021

Histoires de familles et d'exil, de bistrots et d'usines, de quartiers populaires et de jardins ouvriers : à travers des centaines de témoignages et de photos d'habitants de Saint-Denis, l'ouvrage Douce Banlieue donne à voir la ville ouvrière dans toute sa richesse.

Conservatrice du patrimoine, ancienne directrice des Archives de Saint-Denis, Frédérique Jacquet est spécialiste de l’histoire des périphéries urbaines et de la banlieue parisienne. Elle a mené durant trois ans un travail de collecte de photographies issues de fonds familiaux et de témoignages oraux, auquel ont participé plus de quatre cent habitants de la banlieue nord de Paris. Ce travail a donné lieu à une exposition intitulée Douce banlieue, puis à un livre éponyme.

Nous lui avons proposé une balade à travers l'histoire et les lieux racontés par cet ouvrage, qui donne à voir la ville ouvrière dans toutes ses dimensions humaines.

Propos recueillis par Marina Bellot

Cité

« Les villes ouvrières se ressemblent et pourtant elles reflètent toujours un parcours singulier. Elles ont eu chacune leurs héritages, leur histoire singulière, leur propre politique municipale, leurs maires successifs. En banlieue parisienne, des villes voisines telles que Saint-Denis, Saint-Ouen et Aubervilliers, bien qu‘elles appartiennent au même mouvement d’industrialisation, restent différentes. Le paysage de l’une ne se superpose pas au paysage de l’autre. Cela est dû, entre autres, aux politiques urbaines et aux politiques de logement social mises en œuvre.

À Saint-Denis, le logement social va devenir la priorité politique de l’après-guerre, sous l’impulsion du maire Auguste Gillot. André Lurçat, architecte urbaniste, va travailler sur cette ville de l’après-guerre jusqu'à sa mort en 1970. Il va concevoir le plan d’urbanisme et construire de manière réfléchie et inventive les premières cités de logement social, accompagnées des équipements nécessaires : écoles, crèches, complexe sportifs, centre de santé, etc. Cette construction volontaire de logement social ne s'arrêtera jamais : Saint-Denis est, en quelque sorte, la ville du logement social.

Durant les Trente Glorieuses, ces constructions vont constituer un bouleversement total des paysages et des pratiques sociales. Les premières cités sont à taille humaine, puis, sous la pression des contraintes budgétaires, elles deviennent de plus en plus importantes et monotypées. Cela dit, elles ont permis à des milliers de familles de sortir du logement insalubre et indigne. Et elles ont fait naître une nouvelle manière de vivre ensemble. La cité est un espace qui a son identité propre. C’est un lieu social différencié qui constitue souvent un véritable quartier. »

Hommes à la terrasse d'un café. Carte photographique noir et blanc [1900-1940] / Archives municipales de Saint-Denis

Bistrot

« Le bistrot est un marqueur de la ville ouvrière. C’est un lieu où il fait chaud et où l’on est accueilli. Pour beaucoup d’ouvriers exilés et mal logés, les bistrots seront d'abord le lieu du repas cuisiné et pas cher, le soir après l’usine. Ils resteront longtemps des cantines ouvrières.

Très souvent, les bistrots sont tenus "en famille" par les femmes d'ouvriers, par leurs mères, leurs cousines. C’est un endroit où les femmes jouent un rôle important parce que ce sont elles qui servent, qui font la cuisine. Elles reçoivent des confidences. C’est un lieu chaleureux marqué de camaraderie, d’affects, de consolation quand le quotidien est difficile. C’est aussi un refuge. Les bistrots vont parfois se différencier par une orientation politique affirmée. Ils jouent alors le rôle de salles de réunion et viennent en soutien de la vie associative et politique.

C’est un lieu structurant de la cité, une extension de la maison. On vient y chercher de la détente, du plaisir d’être ensemble, semblables. On y trouve aussi du courage avant d’aller à l’usine ou en en sortant. Au bistrot, les "chefs", la contrainte, n’existent plus. Le dimanche, les couples vont y chercher l’apéro et le remontent chez eux, ou le prennent en terrasse. Les enfants d’habitués sont servis gratuitement. »

École

« Une imagerie malheureusement courante stigmatise souvent les anciens milieux populaires ouvriers. On retient l’ignorance, l’absence de vie culturelle, des aspirations frustes et un imaginaire limité. Et pourtant !

Pour donner un exemple, une lecture attentive des courriers écrits au maire par des habitants de Saint-Denis pendant la Première Guerre mondiale laisse apparaître une maîtrise de l'écrit et du style parfois remarquable venant de personnes qui n’ont pas forcément le certificat d’études (lettres écrites sans intervention d’écrivain public).

L’école républicaine a eu et conserve un rôle fondamental. Elle soutient les filles qui plus tard, dans la ville ouvrière traditionnelle, vont tenir la maison et prendre toutes les décisions du foyer. L’école pour toutes et tous, le lycée, ont fait l’objet de luttes militantes très âpres à Saint-Denis. Le premier lycée de banlieue populaire parisienne, le lycée Paul Eluard, déjà réclamé par l’équipe municipale en 1935, ne sera inauguré qu’en 1967 ! »

Enfance

« Les enfants vivent beaucoup dehors. La cité, les micro-quartiers, sont faits d'îlots individualisés, de cours et courettes, et chacun y surveille tous les enfants, les siens et ceux des autres. Les enfants vadrouillent partout, découvrent, explorent. Ils ont une très grande liberté d’initiative et d’invention.

Dans la ville ouvrière, les enfants sont socialement très investis. Ils sont "la richesse". On fait tout pour eux. Ils sont une fierté. Les pères sont souvent très présents. »

Occupation d'usine. 1936. Photographie anonyme / Archives municipales de Saint-Denis

Femmes

« Dans de nombreuses familles, les femmes entrent dans le monde du travail à partir de 14,15 ans – dans la couture, la confection, les usines de verrerie, le parfum, la chimie. Le plus souvent, elles s'arrêtent de travailler quand elles ont leur premier enfant.

Certes, elles sont femmes à la maison mais restent rarement passives. Elles ont souvent des maris militants et vont, elles aussi, investir le quartier, la cité de logement social. Elles viennent d’horizons différents et la ville ouvrière, lieu de brassage, va les aider à se rencontrer, à parler entre elles, et à s’émanciper. Elles mènent parfois ensemble un véritable travail de réflexion. Un des grands thèmes sur lesquels elles vont intervenir, par exemple, c'est l'accouchement sans douleur. Des femmes catholiques vont rencontrer des femmes communistes, des femmes de la campagne vont rencontrer des citadines… La cité est un lieu d’échange.

Beaucoup de femmes s'entraident, gèrent le budget familial, confectionnent des vêtements pour les enfants, organisent des fêtes inimaginables, créent des associations… Elles sont en prise avec la ville, la cité. Elles ont souvent un sens de l’humour ravageur qui montre à quel point elles ne se sont jamais laissé faire. »  

Famille

« Avec les Trente Glorieuses, les enfants vont faire des études, changer de classe sociale et vont parfois s'inscrire en rupture de leur milieu d’origine. Le passage d’un milieu à l’autre est parfois une souffrance, parfois une rupture. Ce parcours social traverse l’œuvre de plusieurs écrivains, Annie Ernaux par exemple.

Avant d’être un livre, Douce Banlieue a été une exposition qui a profondément ému la population locale. L’exposition donnait à voir la ville ouvrière dans toutes ses dimensions humaines. Les habitants les plus âgés ont découvert qu’ils avaient une histoire tellement forte, vivante et inventive qu’elle avait fait en quelque sorte tache d’huile sur la société française toute entière.

Cette histoire avait été vécue, transmise, mais ni les anciens ouvriers, ni leurs enfants n’avaient réellement pris conscience de son existence et de sa richesse. C’était une histoire tellement méprisée que même ses protagonistes avaient pu passer à côté, la méconnaître, voire la rejeter.

L’exposition, comme le livre Douce banlieue, ont souvent permis des retrouvailles en famille autour d’un passé enfoui. La richesse du monde ouvrier s’est donnée à voir et il y a eu une "reconnaissance" historique du vécu populaire. L’exposition a duré quatre mois. Une dame âgée est venue tous les jours. Elle disait : "C’est mon histoire, j’ai tout vécu et pourtant je ne savais pas que c’était mon histoire. Alors tous les jours je viens, je regarde tout, je lis tout, j’écoute tout et je reconnais ma vie". »

Maraîchers devant une serre chauffée. Carte photographique [1900-1940] / Archives municipales de Saint-Denis

Jardins ouvriers

« Il existait une immense créativité dans les jardins ouvriers – on ne pouvait pas imaginer qu’elle allait faire l’objet de tout un tas d’études. Ces jardins ont été un élément du paysage urbain, une soupape de vie pour les jardiniers. Le jardin après l’usine, c’est un lieu  de ressourcement, un lieu à soi. Les ouvriers ont souvent des attaches rurales fortes. Le jardin est un lien essentiel avec leur passé. Il a une importance vitale. Il redonne confiance en soi.

C’est aussi un lieu de liberté absolue, sans contremaître sur le dos, où l’on peut s'arrêter, s’asseoir, rêver. On y est son propre maître. On y retrouve l’estime de soi et ses copains. Et le plaisir de la création car aucun jardin ne ressemble à un autre ! »

Femmes et enfants bretons arrivant de la gare sur une charrette encadrés par les forces de l'ordre. Carte photographique noir et blanc. 1906 / Archives municipales de Saint-Denis

Exil

« L'exil est quelque chose de très intime. Certains exilés sont très tristes d’avoir quitté leur pays d'origine – je pense aux Italiens, aux Siciliens. Mais en même temps, il y a le bonheur de pouvoir s'établir, de réussir, même si c’est très modeste au départ.

Les réactions à la violence du déracinement sont très différentes d’une famille à l’autre. Parfois, la langue d’origine est proscrite par les parents et l’on emploie uniquement le français à la maison. Parfois, c’est le contraire : l’espace privé est magique car il permet de rester en lien avec "le pays" et sa langue.

Souvent, les enfants ou petits-enfants d’exilés vont essayer de remonter la chaîne de l'histoire familiale pour retrouver le pays "perdu". J’ai connu une institutrice, petite fille d’immigrés italiens, qui, à soixante ans, s’est mise à apprendre l’italien qu’elle ne parlait pas du tout jusqu‘alors (interdiction de le parler à la maison par respect pour la France, pays d’accueil démocratique). Elle disait que la maîtrise de cette langue l’avait transformée et enfin rendue heureuse. »

Douce Banlieue de Frédérique Jacquet et Gérard Mordillat est initialement paru en 2005 aux éditions de l'Atelier.

Cet article fait partie de l’époque : Entre-deux-guerres (1918-1939)