Interview

« Les animaux ont droit à une histoire » : entretien avec Éric Baratay

le 11/06/2021 par Éric Baratay , Marina Bellot
le 27/05/2021 par Éric Baratay , Marina Bellot - modifié le 11/06/2021

Spécialiste de l’histoire des animaux, Éric Baratay s'est livré dans ses Biographies animales à une tentative inédite : retrouver des vies animales, restituer leur existence, montrer leur singularité. Une démarche politique dont il revendique la nécessité. 

Depuis une dizaine d'années, l'historien Éric Baratay s'est lancé dans une quête fondamentale : comprendre le versant animal. Rompant avec la conception pyramidale des espèces, il appelle, ouvrage après ouvrage, à sortir des carcans intellectuels dans lesquels des philosophies et des religions ont enfermé les Occidentaux depuis 2 500 ans et à balayer la question « vaine, puérile et faussée » de la distinction entre l’homme et l’animal.

Dans ses Biographes animales, il propose des récits de vie ou de fragments de vie construites à partir des ressentis, perceptions et vécus des bêtes. Un acte dont il revendique l'urgente nécessité.

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : D’où nous vient la conception pyramidale des espèces qui continue d’imprégner la pensée occidentale ?

Éric Baratay : Cette représentation a été théorisée par des philosophes de l’Antiquité grecque, chacun à leur manière, à la fois différente et commune, comme chez Aristote et Platon, à une époque où les cités grecques, que nous magnifions comme le berceau de la démocratie, étaient en réalité très inégalitaires et très ethnocentriques ; la hiérarchie hommes/animaux ayant été pensée comme celles alors établies entre hommes et femmes, citoyens et étrangers, libres et esclaves, Grecs et barbares.

Cette conception a ensuite été reprise par le christianisme majoritaire, qui s’est appuyé sur les philosophies grecques pour interpréter la Bible - aux versets souvent contradictoires - puisqu’elle a été écrite par des auteurs différents, d’époques différentes. Qu’est-ce exactement que le "souffle de Dieu" donné à l’homme ? La Genèse ne le précise pas et ce sont les derniers auteurs de l’Ancien Testament, notamment celui du Livre de la Sagesse, puis les Pères de l’Église, tous influencés par la philosophie grecque, qui vont l’interpréter comme le don d’une âme spirituelle, immatérielle, immortelle à terme ou immédiatement. Cette version du christianisme (il aurait pu en exister d’autres comme celle de François d’Assise, mais elles ont été marginalisées) est devenue majoritaire et va diffuser cette représentation dans la philosophie occidentale, qui dérive de la théologie, et dans la science occidentale.

Aux temps modernes (XVIIe-XVIIIe siècle), par exemple, les chrétiens parlent d’échelle des créatures de dieu. Ceux qui ne croient pas en Dieu, sans le dire, ou ceux qui le mettent de côté, évoquent l'échelle des êtres. De mon côté, je parle de pyramide car c'est une représentation qui apparaît au XIXe siècle et qui est très bien exprimée par Lamarck et d’autres auteurs de cette époque : à cette idée de gradation, ils ajoutent celle du nombre d'espèces à chaque étage. Plus les étages sont bas, plus il y a d'espèces. Au sommet de la pyramide, il n’y a plus qu’une espèce : l’homme.

Paradoxalement, l’évolutionnisme darwinien n’a pas remis cela en cause. Il a simplement donné à la pyramide une forme arborée comme si les vivants apparaissaient et se développaient dans une évolution de la vie prenant la forme d’une arborescence, avec les animaux jugés inférieurs sur les branches basses et l’homme tout en haut, à la pointe de l’arbre. Ce schéma pyramidal est devenu une véritable évidence en Occident alors que pour d’autres civilisations, ça ne l’est pas.

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Quelles sociétés et cultures ont pensé les animaux différemment ?

On peut citer les Indiens d’Amazonie, les Aborigènes d’Australie, les Indiens d’Amérique du Nord avant qu’ils ne soient contaminés par la christianisation, certaines tribus de chasseurs en Sibérie… Pour eux, il n’y a pas cette gradation. Dans certaines civilisations, on ne pense d’ailleurs pas par espèces mais par individus : on peut tout à fait se sentir plus proche d’un lion à qui l’on attribue le même caractère que le sien que d’un autre homme. Pour d’autres cultures, les corps sont différents mais l'intériorité est la même.

En Occident, à l’inverse, on a beaucoup insisté sur la différence qui serait celle de l’intellect : pour Descartes, l’homme se définit par la pensée, alors que l’animal n’est qu’une machine. Du coup, les concepts qui ont longtemps été utilisés pour interroger les animaux étaient très anthropisés. Lorsqu’on se pose la question de savoir si les animaux ont le langage, on commence par donner la définition du langage chez l’homme. Forcément, on arrive à la conclusion que chez les animaux il n’y pas de langage, mais uniquement de la communication.

Aristote distinguait déjà entre l'intelligence sensitive des animaux et celle, rationnelle, de l’humain. Tout cela nous vient de cette vision pyramidale où l’on définit les concepts au niveau de l’humanité, pour aller voir ensuite s’ils existent chez les animaux... Cela en donne nécessairement un portrait très réducteur.

Dans quelle mesure la littérature et l’art ont-ils aidé à la prise de conscience d’autres existences et individualités ?

Ils ont beaucoup aidé. Dans la littérature on voit apparaître à partir de la fin du XVIIIe siècle des biographies d'animaux, notamment en Angleterre et en France. Ce sont souvent des biographies d’animaux fictifs, pas très individualisés, mais qui jouent tout de même un rôle très important car elles commencent à faire comprendre aux gens qu’un âne et un chien, ce n'est pas la même chose. Là aussi on avait tendance, depuis la philosophie grecque, à tout englober dans les termes d'animaux et d'animalité, versus l’humain et l’humanité.

En réalité, l’homme est une espèce biologique, et l'animal n’est qu’un concept philosophique. Il n'y a pas d'animaux dans la rue : il y a des chiens, des chats, des chevaux… Ces biographies d’animaux sont donc au départ des biographies fictives, puis au XIXe siècle, on va voir apparaître des biographies d'animaux réels, d’abord d’animaux célèbres puis des animaux du quotidien. Un écrivain comme Alexandre Dumas, dans son livre Histoire de mes bêtes, raconte l’histoire de ses animaux - c’est en partie anthropomorphisé mais je m’en suis servi pour faire la biographie de son chien Pritchard.

Ce courant littéraire est allé grossissant, jusqu'à devenir un véritable torrent de nos jours. On s'en aperçoit peu car c’est souvent écrit à compte d'auteur ou dans de petites maisons d’édition, ou encore posté sur internet sous la forme de petites vidéos, mais il y a de très grand succès. On peut citer le livre d’Helen Brown sur son chat Jonah qui s’est vendu à plus d'un million d' exemplaires uniquement dans le monde anglo-saxon. 
Tout ce flot littéraire a manifestement préparé les esprits à l’idée d’individu à partir des années 1990.

La notion d’individu est devenue fondamentale en éthologie. Pour l'école hongroise d'éthologie canine, la meilleure au monde, la notion d'espèce n’a plus d’intérêt ; c’est l’individu qui est intéressant parce que c’est à cette échelle qu’on voit s’exercer toute la diversité et la plasticité comportementales.

On revient de loin, puisque l'éthologie dominante du XXe siècle, notamment celle qui avait à sa tête Konrad Lorentz, pensait que les comportements étaient les mêmes entre individus, que ce soit dans l’espace ou dans le temps. Elle affirmait même que le comportement permettait de définir l’espèce : forcément, partant de cela, il ne fallait pas que le comportement bouge… Et cela a duré jusque dans les années 1970-80.

Comment avez-vous procédé pour reconstituer ces vies animales ?

A la fin des années 2000, après avoir beaucoup travaillé sur les humains et la manière dont ils se représentaient les bêtes, les utilisaient, les traitaient, je me suis dit qu’on commençait à tout savoir côté homme mais qu’on ne savait à peu près rien côté animaux. J’ai voulu retourner le processus. Je suis allé chercher des documents intéressants – écrits par des humains ! – c’est-à-dire offrant un regard attentif vis-à-vis des animaux de l’époque. Pas forcément un regard juste, mais qui donne suffisamment d'indications.

Pour l'ânesse Modestine, j’ai travaillé à partir du livre de Stevenson Voyage avec un âne dans les Cévenneslire sur Gallica], mais aussi de son journal, qu'il a écrit au fur et à mesure de la promenade. Je me suis servi d'autres documents, notamment de cartes géographiques, pour voir précisément par où il était passé, pour connaître le terrain, le nombre de kilomètres parcourus, et ainsi pouvoir mesurer l'effort physique de Modestine. J’ai également utilisé des ouvrages de l'époque sur l'élevage de l'âne aux XIXe siècle et enfin j’ai travaillé avec les travaux actuels sur l’éthologie de l’âne... qui ne sont pas très nombreux, contrairement à ceux sur les chevaux.

En croisant tout ça, j’ai pu obtenir beaucoup d’indices sur la manière dont Modestine avait vécu ce voyage qui a duré une douzaine de jours. On peut collecter de nombreux de petits détails que Stevenson note, sans même comprendre ce qu’ils veulent dire. Il raconte par exemple qu’il va l’acheter sur la place du marché à Monastier-sur-Gazeilles, dans la Haute-Loire. Les enfants essaient de monter sur Modestine, or elle les renverse systématiquement... Pourquoi ? Parce que c’est une ânesse de trait, de petite taille, qui avait l’habitude de tirer une carriole – son maître était un colporteur qui allait de ferme en ferme. Lorsqu'on lui mettait des poids dessus, elle n’en voulait pas ! 

Malheureusement pour elle, que fait Stevenson ? Il lui met un énorme poids sur le dos qu'il arrime mal… On peut deviner les premiers jours de Modestine et sa perturbation. Elle s’est retrouvée dans un mode de travail qu'elle ne connaissait absolument pas. Elle s’est retrouvée aussi à devoir faire des étapes que son propriétaire ne faisait jamais : il faisait le tour des fermes, était réputé pour bien boire et restait une heure dans les fermes pendant que Modestine se reposait, tandis que Stevenson lui demande de faire 20 à 30 km par jour, à un rythme extrêmement soutenu… Stevenson ne comprend pas Modestine, et suit les conseils que lui donnent les fermiers qui lui disent de lui taper dessus pour qu'elle avance. Maintenant on sait qu’un âne en situation de stress se met en état de prostration. Quand on ne le sait pas, on a l’impression que l’âne ne veut pas travailler et on tape encore plus fort… C’est ce que fait Stevenson. D'ailleurs à la fin du voyage, il note que le palefrenier qui l'examine lui dit qu'elle en a pour deux mois à se remettre – dans son livre, il ne le dit pas car les lecteurs anglais de l'époque étaient déjà très en faveur de la protection animale : il parle de deux jours de repos…

Ce sont tous ces détails qui permettent de comprendre comment elle a vécu ce voyage : mal. Plus largement, ce genre d’indices permettent de retracer une partie de la vie des individus animaux.

Pourquoi au fond tenter de « comprendre davantage le versant animal » ?

Parce que les animaux le valent. Depuis trente ans, on accepte enfin de redécouvrir leurs fortes capacités. Ils ont droit à ce qu’on s’en occupe autant que des humains. Ils ont droit à l'histoire.

Attribuer une histoire à des êtres ce n’est pas innocent, c'est très politique. Et par ailleurs, cela permet de mieux comprendre les hommes, leurs incompréhensions, mais aussi tout ce qu’ils n’ont sciemment pas voulu voir. Cela donne à voir une histoire et une relation beaucoup plus complexes entre des individus que sont un humain et un chien – ou un âne. Il faudrait aller plus loin et peut-être travailler sur des relations individuelles entre animaux... 

Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lyon, spécialiste de l’histoire des animaux, Éric Baratay a notamment publié La Société des animaux. De la Révolution à la Libération (La Martinière, 2008) et Le Point de vue animal. Une autre version de l'histoire (Seuil, 2012). Son ouvrage Biographes animales est paru aux éditions du Seuil en 2017. 

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