Interview

Une histoire de l'adolescence, « cette notion issue des milieux privilégiés »

le 28/06/2021 par David Le Breton, Marina Bellot
le 27/06/2021 par David Le Breton, Marina Bellot - modifié le 28/06/2021

Quand la notion d'adolescence est-elle apparue ? Comment la société a-t-elle perçu, traité, compris cette classe d'âge ? L'anthropologue David Le Breton revient sur l'histoire récente de cette période charnière entre l'enfance et l'âge adulte.

RetroNews : Qu’entend-on par adolescence dans nos sociétés occidentales ? Quand cette notion est-elle apparue ?

David Le Breton : L’adolescence est entendue dans nos sociétés occidentales comme une suspension entre l’enfance et l’âge adulte. Il existe néanmoins un certain nombre de sociétés où le passage entre l’enfance et l’âge d’homme ou de femme, est fait de manière insensible, sans rituels et donc sans que cette notion d’adolescence, et même parfois de puberté, n’existe. D’autres sociétés au contraire ont énormément fragmenté les classes d’âge. Les Grecs, par exemple, avaient toute une série d’étapes avant d’arriver au summum de la condition humaine, c’est-à-dire l’âge adulte. On devenait ainsi un homme ou une femme très tardivement. Chez les aborigènes d’Australie, la notion d’adolescence est diluée dans d’autres catégories d’âge.

Dans nos sociétés occidentales, la notion d’adolescence est extrêmement récente : un historien comme Philippe Ariès, qui en a fait l’histoire, situe ses premiers balbutiements dans le courant du XVIIIe siècle. Autrement dit, peu de temps après ce qu’il appelle « l’invention de l’enfance ». Pendant longtemps en effet, l’enfant était immergé à l’intérieur de sa communauté et il travaillait, à la ferme ou ailleurs, en fonction de ses compétences, mais il n’avait pas un statut particulier. De même pour l’adolescent : le passage était insensible entre l’enfance et l’âge adulte. 

La notion d’adolescence va apparaître dans les milieux privilégiés, bourgeoisie et noblesse, parce que cela va être un moment de formation, d’apprentissage et donc une période où le jeune n’est plus dans l’irresponsabilité de l’enfance mais n’a pas encore les responsabilités qu’il aura plus tard en devenant adulte. Dans nos sociétés, on pourrait dire qu’en effet c’est le moment où un garçon ou une fille apprend la dimension genrée de son rapport au monde, avec des transformations corporelles qui accompagnent ce passage.

Il faut que le jeune de nos sociétés apprenne ce que c’est que d’être un homme ou une femme, avec évidemment les conflits qui peuvent apparaître quand il ne se reconnait pas dans son statut d’homme ou de femme. C’est la question plus contemporaine du transgenre mais aussi celle des gays et des lesbiennes. L’adolescence est un moment très douloureux en la matière. On sait qu’il y a une sur-suicidalité chez des ados qui ne sont pas dans la conformité.

À partir de quand cette période de la vie fait-elle l'objet d'une attention particulière ? 

À la fin du XIXe siècle, l'adolescence constitue l’émergence d’une nouvelle discipline notamment en psychologie. Pendant longtemps, on s’est assez peu préoccupé de la psychologie des jeunes générations. Pour la première fois, des psychologues vont se préoccuper de cette période de la vie.

Ce qui trouble à l’époque, c’est la « crise de l’adolescence », ce côté ténébreux, difficile à comprendre, cette zone de turbulence qui touche un certain nombre d’adolescents, notamment dans les familles bourgeoises. À cette époque, apparaissent les premiers grands livre sur ce sujet : Le Petit chose d’Alphonse Daudet, L’Enfant et l’adolescent de Jules Vallès, et un certain nombre de livres de Balzac, nous montrent ce qu’on appellerait aujourd’hui des adolescents, en tout cas des jeunes, qui se sentent en porte-à-faux avec leur monde, qui sont en révolte contre le monde adulte qui les entoure.

Pour cette discipline naissante qu’est la psychologie, l’adolescence est une période compliquée à appréhender et à penser. Du côté des sciences sociales, les travaux de l’école de Chicago aux États-Unis vont réfléchir à la jeunesse déstructurée, la jeunesse dans les gangs par exemple. On assiste à la naissance d’une préoccupation envers cette classe d’âge. 

Le rapport au corps est un des éléments particuliers de l'adolescence, comme vous le montrez dans de nombreux travaux. Tenter de reprendre le contrôle du corps est-il l'un des moyens de la société pour contrôler les déviances adolescentes ?

Il y a en effet une volonté de contrôle de ces turbulences du corps adolescent, en particulier à l’intérieur de l’école et du dispositif pédagogique. Les punitions corporelles demeurent extrêmement sévères pendant longtemps, toute une littérature en témoigne. Même moi, gamin très turbulent, j’ai pris d’innombrables coups de règle sur les doigts et sur les fesses, j’ai passé des heures devant des radiateurs brûlants… Les adolescents étaient soumis à de nombreux châtiments corporels, qui s’inscrivaient dans une longue histoire. Celle-ci traduit la volonté de contrôle par la force, à défaut d’accompagner le jeune de manière plus paisible vers les repères qui composent la vie d’adulte. En clair, on cognait plutôt que de convaincre par la pédagogie.

Ceci dit, l’adolescence en soi n’a pas été persécutée. On a certes vu une classe populaire perçue comme une « classe dangereuse » mais elle n’était pas forcément assimilée à l’adolescence. Les Apaches, par exemple, sont de jeunes hommes ou femmes impliqués dans des activités délinquantes, qui provoquent nécessairement la répression sociale. Mais l’adolescence est alors au contraire alors plutôt valorisée : Victor Hugo ou Hector Malo dépeignent des gamins dans les rues qui témoignent d’une formidable débrouillardise – et qui réussissent à survivre en dépit de tout.

Quand le phénomène des « bandes de quartier » est-il d'ailleurs apparu ?

C’est une histoire très ancienne. À la fin du XIXe siècle, ce sont des appartenances territoriales qui les créent : on « est » d’un village, d’un quartier… La fête du village, par exemple, va être perturbée par l’irruption de jeunes venant d’autres territoires. On retrouve le même phénomène dans les bals, lieux très importants à la fin du XIXe et au début du XXe siècle car c’est là que les rencontres amoureuses se font. Or il y a très souvent des perturbations liées à a présence de jeunes qui viennent d’ailleurs et qui souhaitent « s’approprier » les femmes. Cela donne lieu à beaucoup de conflits et d’affrontements, qui vont progressivement diminuer.

Ces violences s’éteignent un peu dans l’entre-deux-guerres et même dans la période de l’après-guerre. J’ai grandi dans une ville ouvrière et je me souviens des très rares altercations que nous pouvions avoir à l’école primaire ou au collège : quand deux d’entre nous entamaient une bagarre et qu’un troisième voulait s’en mêler, immédiatement tous les garçons intervenaient en disant « Un contre un ! ».

Cet impératif de loyauté a volé en éclats depuis une trentaine d’années. Le harcèlement, la vengeance, qui sont devenus des problèmes majeurs dans les écoles, n’avaient alors pas cours. Ce sont des phénomènes très récents de notre histoire européenne, qui tiennent notamment à la disparition de la culture de classes. On est davantage dans une individuation du lien social, dans la loi du plus fort (ou des plus forts), qui font que les anciennes solidarités n’ont plus cours. C’est un changement de ce que Norbert Elias appelait la civilisation des mœurs.

Anthropologue et sociologue, spécialiste du corps et des conduites à risques, David Le Breton est professeur à l'Université de Strasbourg, membre de l'Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Dynamiques Européennes. Il est l'auteur de nombreux ouvrages consacrés aux adolescents et aux conduites à risque et a notamment coordonné le Dictionnaire de l'adolescence et de la jeunesse paru aux PUF en 2010. 

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