Interview

Héritocratie : une histoire critique de la « méritocratie » à la française

le 02/09/2021 par Paul Pasquali, Marina Bellot
le 01/09/2021 par Paul Pasquali, Marina Bellot - modifié le 02/09/2021
Étudiants sous les arcades de la Sorbonne, 1948 - source : Nationaal Archief Materiaalsoort-WikiCommons
Étudiants sous les arcades de la Sorbonne, 1948 - source : Nationaal Archief Materiaalsoort-WikiCommons

Dans son ouvrage Héritocratie. Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1870-2020), le sociologue Paul Pasquali met à mal le mythe d'un âge d'or de la méritocratie en France et montre que, dans le système scolaire qui prévaut en France, le mérite appartient d’abord aux héritiers.

« Le mérite appartient aux héritiers ». Dans son ouvrage en forme d'enquête sociohistorique, Paul Pasquali déconstruit le mythe de la méritocratie à la française et montre comment les élites sont parvenues à protéger leurs intérêts au cours de l’histoire par des stratégies récurrentes de maintien de l’ordre scolaire et de défense des frontières sociales.

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : Quand le néologisme « méritocratie » est-il apparu ?

Paul Pasquali : Le terme est apparu en 1958, d’abord en anglais, sous la plume de Michael Young, un sociologue britannique, dans un roman dystopique aux accents orwelliens (The Rise of the Meritocracy). Deux ans avant sa traduction en français (sous le titre La Méritocratie en mai 2033), en 1969, le terme de méritocratie circulait néanmoins déjà en France dans certains cercles politico-intellectuels de gauche – sa première occurrence dans Le Monde remonte à février 1967. Avant que son emploi se généralise, d'autres termes plus polémiques étaient utilisés : celui d’« énarchie », tiré du pamphlet éponyme paru en 1968, puis celui de « technocratie ».

Pour ma part, j’ai forgé le concept d’héritocratie, néologisme qui invite à renverser la perspective puisque le fait majeur d’un point de vue historique et statistique, c’est l’héritage, et que dans le système scolaire élitiste qui prévaut en France, le mérite appartient d’abord aux héritiers. C’était valable il y a 50 ans quand Bourdieu et Passeron ont écrit Les Héritiers et ça l’est toujours, mais sous d’autres formes, quand on songe à la place qu’occupent les enfants de milieux aisés dans les grandes écoles. Parler d’héritocratie, c’est insister sur ce qui fait du « mérite » une arme, et par là s’efforcer de voir les élites et les filières d’élite telles qu’elles agissent et non pas telles qu’elles se perçoivent ou voudraient qu’on les voie, c'est-à-dire incarnant ou ayant incarné une méritocratie « malgré tout ». 

Comment expliquer que l’école gratuite, laïque et obligatoire n’ait pas permis aux enfants du peuple de s’élever dans la société ?

L’instruction publique, le fait d'acquérir gratuitement des savoirs et des savoir-faire, ont certes été une avancée pour les enfants du peuple sous la IIIe République. Mais on tend aujourd’hui à oublier que l’école gratuite, laïque et obligatoire a aussi été une manière de les cantonner à des scolarités courtes (de 6 à 11 ans) et soigneusement distinctes des études longues réservées aux familles aisées. Seul 1 % des enfants d’une génération poursuivaient dans une école primaire supérieure, et bien souvent il s’agissait des enfants de la petite bourgeoisie et non pas ceux de la classe ouvrière ou de la paysannerie.

Surtout, on doit se rappeler que les écoles primaires permettaient aux classes dominantes de se tenir à distance de la petite bourgeoisie et des classes populaires, en ayant leur propre enseignement, qui n'était pas l'école gratuite mais l'enseignement secondaire : les collèges et lycées sont restés payants jusque dans les années 1930 (encore plus tard même pour les « petites classes ») et étaient extrêmement sélectifs puisqu’on estime que seulement 1 à 3 % d’une génération accédait à l'enseignement secondaire jusque dans les années 1940. L’émancipation scolaire des enfants du peuple était donc restreinte, tout à fait respectueuse des frontières de classe, et rares étaient ceux, a fortiori celles de familles pauvres, qui pouvaient accéder à un enseignement long donnant accès aux meilleures positions.

Les réformes progressistes initiées dans les années 1920-1930 n’ont pas fait subitement disparaître les frontières sociales. Au moment où l'on a mis en place la gratuité de l’enseignement secondaire à partir de la sixième, un examen d’entrée a été aussitôt instauré afin de limiter ce que certains défenseurs de « l’excellence » voyaient comme une « menace » de désordre et une intolérable « intrusion » des « primaires » dans l’univers de la culture désintéressée, raffinée. L’idée de ne pas maîtriser le latin et les humanités classiques pour entrer dans l’enseignement secondaire a longtemps été impensable aux yeux des franges conservatrices des élites. L’héritocratie ne date pas d’aujourd’hui, ni d’il y a trente ans ; elle désigne la récurrence au cours de l’histoire de stratégies de maintien de l’ordre scolaire et de défense des frontières sociales par les élites en place.

 

De quelle manière le système scolaire français a-t-il favorisé les inégalités et les frontières de classe et de genre ?

Ce n’est pas propre à la France – rares sont les pays où l’on ne retrouve pas ces inégalités. Mais en France, il y a en effet une fétichisation du critère scolaire peu comparable avec ce qui s’observe à l’étranger. Or, quelle que soit l’époque considérée, la manière d’incarner l’excellence scolaire donne toujours, sous une forme ou sous une autre, la part belle aux héritiers. Auparavant, il s’agissait des humanités classiques ; depuis les années 1960-1970, ce sont les mathématiques et les sciences.

Ces critères ont des effets discriminants en termes de classe mais aussi de genre. Les filles, surtout celles issues des classes moyennes ou populaires, en pâtissent beaucoup, puisqu’elles sont moins souvent scolarisées dans les filières scientifiques, au lycée, puis dans l’enseignement supérieur, alors que c’est la voie royale pour accéder à la plupart des carrières les plus prestigieuses et rémunératrices.
 

En quoi l’idée d’une République des boursiers relève-t-elle d'une « illusion rétrospective », comme vous l’affirmez dans votre livre ?

Le système des bourses moderne, qui naît avec la IIIe République, concerne l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire et est une manière d’assurer un minimum de circulation entre les élites, mais aussi, on l’oublie trop souvent, de récompenser les services rendus à l’État – c’est un héritage napoléonien qui reste très fort – notamment pour des familles de petits ou moyens fonctionnaires, de recruter des instituteurs ou de rétribuer la clientèle petite-bourgeoise de certains notables locaux. Il n’y avait donc pas forcément l’idée d’une promotion sociale généralisée sous la IIIe République. Cette idée n’arrivera qu’après la Seconde Guerre mondiale. Surtout, il y avait des problèmes liés à l’opacité d'attribution et aux critères utilisés par les commissions des bourses, qui se plaignaient des « quémandeurs » qui faisaient pression sur leurs classements. Il faut dire aussi que la réussite à l’examen des bourses ne donnait pas automatiquement droit à une bourse, et que souvent les bourses étaient d’un montant insuffisant ou attribuées pour une courte durée.

Un changement s'opère toutefois dans les années 1920-1930 lorsque les radicaux, soutenus par la gauche, mettent en place une politique des bourses de grande ampleur, qui a bénéficié à davantage d’enfants des classes moyennes et populaires. Cela a permis de démocratiser progressivement l'enseignement secondaire, au moment où se jouaient les premières tentatives de rapprochement des ordres d’enseignement primaire et secondaire – ce qu’on appelait le mouvement pour « l’école unique ». La politique des bourses dans ces années-là fut une manière de réduire une ségrégation sociale alors très forte, même si ce volontarisme avait des adversaires, à droite (les conservateurs criaient à la « démagogie ») comme à gauche (les socialistes puis les communistes y voyaient une hypocrisie tout juste bonne à rafistoler l’ordre bourgeois).

C’est à cette époque, peu après le « Cartel des gauches », qu’est né le mythe de la république des boursiers. La littérature et le langage journalistique font émerger des figures de boursiers, notamment le livre La République des professeurs, d'Albert Thibaudet, héritier de Barrès et Péguy.  Ce mythe va s’imprimer durant les deux décennies suivantes dans la mémoire collective à la faveur de cas réels et spectaculaires d'ascension sociale jusqu’au sommet de l’État. C’est l'époque d’Aristide Briand, d’Edouard Herriot, et de nombreux élus du parti radical qui mettent en œuvre une politique favorable aux boursiers – et furent eux-mêmes boursiers. De l'histoire réelle est née une mémoire magnifiée : a posteriori, quand on regarde les statistiques, on s’aperçoit que cela restait minoritaire et que la plupart des boursiers venaient davantage de la petite bourgeoisie que de la paysannerie ou des milieux ouvriers.

Les mesures d'« égalité des chances » mises en place par les grandes écoles depuis une vingtaine d’années ont-elles, selon vous, atteint leurs objectifs ?

Il y a clairement un écart entre ce qui est annoncé et ce qui est fait en réalité, mais aussi bien souvent entre les efforts des acteurs éducatifs de terrain et les retombées de leurs efforts en termes de réussite scolaire et d'ascension sociale. Quand on constate la lenteur avec laquelle évolue la composition sociale de chacune des filières d’élite, on peut se demander combien de décennies il va falloir pour arriver à des résultats vraiment significatifs.

Une question qui mérite d’être posée est celle des critères retenus. Le critère boursier a l’avantage d’être sécurisé juridiquement, mais du fait des assouplissements successifs en faveur des classes moyennes, la catégorie boursiers est devenue très hétérogène. Cela oblige, selon moi, à tenir compte davantage des échelons de bourse. L’État et les grandes écoles devraient aussi utiliser plus souvent les catégories socioprofessionnelles de l’INSEE qui ont l’avantage d’être fondées sur d’autres dimensions que la richesse matérielle, telles que l’emploi, le niveau de diplômes et le style de vie.

Vous évoquez dans l’introduction d’Héritocratie le cas d’un jeune homme boursier qui, malgré ses bons résultats, se sent illégitime… L’héritocratie peut-elle donc être intériorisée ?

L'héritocratie désigne les capacités de mobilisation et de résistance des filières d’élite, mais elle existe aussi sous une forme intériorisée et incorporée, tout à fait. C’est un cas particulier de violence symbolique. Dans la mesure où le poids de l’héritage tend à faire système dans un grand nombre de lieux, de parcours, de situations, il n’est pas étonnant que les héritiers se sentent souvent « comme des poissons dans l’eau ». À l’inverse, les non-héritiers, notamment les boursiers, peuvent se sentir – même quand ils ou elles cochent toutes les cases – en décalage, mal à l’aise voire complexés dans des situations (scolaires ou professionnelles) où leur « différence » n’est pas valorisable.

Comme je l’expliquais dans Passer les frontières sociales (sorti en 2014, réédité en 2021 aux éditions La Découverte), ce sentiment d’illégitimité ne se réduit nullement à un problème individuel et psychologique. Les socialisations primaires dessinent des frontières de classe que certains arrivent à traverser, mais qui demeurent malgré tout. L'écart entre les milieux sociaux se rejoue dans les trajectoires de ces jeunes, qui ne peuvent guère avoir l’insouciance et la légèreté des « initiés ». 

Paul Pasquali est sociologue, chargé de recherche au CNRS. Son ouvrage, Héritocratie. Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1870-2020), est paru en août 2021 aux éditions La Découverte.