Interview

Les femmes sous le Front populaire : quelques victoires et des désillusions

le 04/01/2022 par Marina Bellot
le 07/12/2021 par Marina Bellot - modifié le 04/01/2022

Dans son ouvrage L'Espoir brisé, l'historien Louis-Pascal Jacquemond dresse un tableau vivant de la condition des femmes sous le Front populaire, analysant les avancées et les désillusions nées de cette période associée au progrès. 

RetroNews : Après avoir été nombreuses à remplacer les hommes partis au front pendant la Première Guerre mondiale, les femmes trouvent-elles leur place  dans le monde du travail de l’entre-deux-guerres ?

Louis-Pascal Jacquemond : Les femmes ont en effet subi de plein fouet le contrecoup de la Première Guerre mondiale et paré à la pénurie de main-d'œuvre masculine suite à la saignée démographique de la population masculine active. Dans les campagnes, elles sont sollicitées pour le travail des champs. Après avoir été chefs d'exploitation pendant la guerre, elles se retrouvent souvent aux mêmes responsabilités et doivent elles-mêmes faire appel à de la main-d'œuvre immigrée masculine et féminine - une main-d'œuvre de jeunes filles polonaises en Indre-et-Loire, par exemple. Par ailleurs, pour de nombreuses activités industrielles, comme l’automobile, l’aéronautique ou l’électro-ménager, la taylorisation fait que les patrons cherchent une main-d'œuvre capable de répondre à une activité très segmentée, n'exigeant pas une grande qualification. La main-d'œuvre féminine est particulièrement appréciée et embauchée - à des salaires bas, environ 40% plus faibles que ceux des hommes.

Un type d’activité est par ailleurs passé sous le radar des données collectées : toute une catégorie de femmes, comptabilisées « sans profession » dans les recensements, travaillent en réalité à domicile. Ce sont pour la plupart des tisseuses, des fileuses, des gantières, des ouvrières sur machine, des spécialistes du vêtement (comme les pantalonnières), etc… qui travaillent pour des marchands fabricants. C’est un phénomène d’ampleur puisqu’on estime qu’il concerne une femme sur cinq (voir l’historienne Colette Avrane). Ces femmes « invisibles » réapparaissent dans les radars quand elles se marient et qu’elles vont se faire embaucher dans une usine où elles sont répertoriées comme ouvrières ou salariées, par exemple.

Depuis le début du XXe siècle, le taux d'activité des femmes en France est le plus élevé d’Europe : entre 33 et 40% des femmes en âge de travailler sont effectivement au travail. Cette particularité française est liée à ce phénomène de multi-activités de type semi-artisanal ou semi-industriel qui existe dans les campagnes. La structure économique française est majoritairement une structure de petites entreprises, contrairement à l’Allemagne ou au Royaume-Uni. Et il faut y ajouter les métiers nouveaux liés à « l’archipel des activités tertiaires » depuis les employées de bureau, les sténodactylos, les demoiselles du téléphone jusqu’aux personnels de la presse ou du cinéma.

Les femmes participent-elles aux grèves et pour quel résultat ?

Dans les années 1930, avec la Grande Dépression d’origine américaine qui touche plus tardivement mais plus longuement la France, les grèves se multiplient avec la contraction des activités ou la volonté patronale de rationaliser et mécaniser leurs productions. Les femmes vont naturellement y participer, et ce d’autant plus qu’elles sont les premières victimes de cette crise économique de 1929. La production industrielle chute de moitié. Les faillites se multiplient, le nombre de chômeurs augmente. Les politiques déflationnistes menées par des gouvernements conservateurs instables (Tardieu, Doumergue, Laval) et secoués par des scandales (Affaire Stavisky) vont aller dans le sens d’une réduction de la main-d'œuvre pour pouvoir passer le cap.

Dans les PTT en 1933, 90% des licenciements concernent des femmes. Dans l'administration, il est décidé en 1935 que les salariées n’ont plus droit à des indemnités et que leur salaire est réduit de 15% si elles sont mariées à un fonctionnaire. Les femmes chômeuses sont par ailleurs beaucoup moins bien indemnisées que les hommes - et pas indemnisées du tout pour celles dont le mari est chômeur et déjà indemnisé. On considère que le travail des femmes est un travail d'ajustement, le second salaire du ménage. Elles sont donc renvoyées sans trop de scrupules à leur foyer pour accomplir leur mission « naturelle » : faire des enfants. 

Quelles sont les revendications des féministes de l’époque ?

Au début des années 1920, un état d'esprit émancipateur souffle sur la France : les militantes féministes veulent réactiver les différentes organisations qui existaient avant-guerre. La loi de 1901 sur les associations avait en effet fait émerger tout un lot de petites structures et de mouvements, souvent fédérés autour d'un journal : Union Française pour le Suffrage des Femmes avec l’hebdomadaire La Française, ou Ligue Française pour les Droits des Femmes présidée par Maria Vérone. Les militantes étaient alors souvent des journalistes, des avocates, des universitaires, des bourgeoises, mais aussi des femmes pionnières qui exerçaient des métiers jusque-là exclusivement masculins. Leur principale revendication était le droit de suffrage des femmes.

Parce que l'Assemblée et le Sénat avaient refusé d’adopter ce droit en février, une grande manifestation, à l’initiative de la journaliste Séverine (Carole Rémy) et de la socialiste Louise Saumoneau, avait réuni 5 000 à 6 000 manifestantes à Paris le 5 juillet 1914 pour faire pression sur l’Assemblée. Aussi un nouveau projet concocté sous l'égide du socialiste indépendant René Viviani était-il en préparation, mais la déclaration de guerre est intervenue le 30 juillet. Le projet a donc été remisé aux oubliettes.

Au lendemain de la guerre, les mêmes courants sont plus ou moins reconstitués par ces femmes militantes. Bourgeoises pour la plupart, elles écument les salons et les clubs parisiens, sont en contact avec des hommes politiques et s’en remettent le plus souvent à la bonne volonté de ces dirigeants. Les quelques féministes radicales comme Madeleine Pelletier ne sont pas audibles. Une première tentative en mai 1919 pour obtenir le droit de vote est entérinée par l'Assemblée, qui en vote le principe mais pas les modalités. Le Sénat, lui, refuse d'examiner le texte pendant plus de deux ans… avant de le rejeter (novembre 1922).

Ce scénario va se reproduire cinq trois autres fois pendant l’entre-deux-guerres. Cette réticence s’explique en grande partie par le poids du parti radical qui, au nom de l'anticléricalisme, ne veut pas accorder le droit de vote aux femmes, estimant qu’elles vont voter sous la bannière des curés et donc favoriser les conservateurs (en juillet 1919, le Pape Benoît XV s’est prononcé en faveur du vote des femmes). La dernière tentative a lieu en 1936 : Léon Blum obtient que la loi passe à l'Assemblée, mais le Sénat ne l'examinera jamais. Il faudra attendre avril 1944 pour qu’une ordonnance, prise par le Général De Gaulle sous l’impulsion de l’Assemblée d’Alger, décide de l'éligibilité et du droit de vote des femmes. Le fil conducteur de la militance féministe pendant tout cet entre-deux-guerres est donc bien la question du le droit de vote des femmes.

Un deuxième domaine de demandes porte sur l’obtention de droits juridiques. Les femmes doivent à l’époque être veuves pour pouvoir, par exemple, avoir droit de disposer d’un compte en banque. Un troisième domaine de revendications concerne les droits personnels, individuels, en réponse à la politique très dure menée au lendemain de la guerre. Ce qu’on a appelé les “lois scélérates” de 1920-1923 qui ont notamment transformé l’avortement en crime et interdit la diffusion de la contraception. Il existe par ailleurs parallèlement des mouvements féministes qui se fédèrent à des groupes internationaux, pour réclamer des évolutions dans le domaine de l'éducation. On réclame que le cursus des filles, notamment pour le bac, puisse être le même que celui des garçons. Il faut attendre le décret Bérard 1924 pour que les disciplines soient alignées et donc que l’entrée à l'université soit désormais possible sans dispense.

Il existe aussi des mouvements plus radicaux, dont celui lié au courant anarchiste et porté par la première femme psychiatre en France, Madeleine Pelletier, dont l’objectif est de faire prendre conscience de la domination patriarcale qui infériorise les femmes. Un autre mouvement, lui aussi révolutionnaire, est lié au communisme naissant : quelques syndiqués à la CGTU, membres du nouveau PC né de la scission de la SFIO, vont se prononcer pour un féminisme radical et réclamer que les partis s’engagent. L’épisode est de courte durée car, si du côté de l'URSS on est favorable, dès les années 1920, émerge l’idée que c’est la lutte des classes qui permettra le triomphe de la lutte des sexes.

Sous la houlette de la féministe Louise Weiss, un mouvement de suffragettes, La France nouvelle naît et se développe à compter de 1932, multipliant les coups d’éclats pour sensibiliser la société aux droit des femmes (discours, affiches et publications, lâcher de ballons et de tracts au stade de France, enchaînement aux grilles du Sénat, jets de poudre de riz sur les policiers…). D’une certaine manière, les grèves sur le tas de 1936 ont permis aux femmes de comprendre qu’elles ne pouvaient pas être ignorées (elles votent dans les ateliers pour élire leurs délégués chargés de négocier les conventions collectives).Les grèves ont servi de terrain d’expérience à un certain nombre de jeunes filles, qui seront pour beaucoup  résistantes pendant la Seconde Guerre mondiale, puis s’engageront dans les mouvements féministes qui se reconstitueront après la guerre. Parmi les mentors intellectuelles et certaines universitaires qui ont inspiré ou encadré le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) des années 1970 figurent des femmes qui ont fait vécu l’expérience du Front populaire : Berty Albrecht, Simone de Beauvoir, Christiane Rochefort.
 

Le nom de Léon Blum est indissociable de la nomination de trois femmes dans son gouvernement de coalition. Pour autant, quelles avancées les femmes ont-elles acquises pendant l'expérience du Front populaire ?

Quand les élections législatives de 1936 donnent la majorité à la coalition du Front populaire qui s’est constituée en réaction aux émeutes fascisantes du 6 février 1934, Léon Blum, socialiste très légaliste, veut respecter les règles de la IIIe République, qui prévoient un délai d’un mois pour la formation du nouveau gouvernement, avant que les premières décisions ne soient prises. Pendant ce mois-là, la crainte que la coalition du Front populaire ne puisse pas gouverner crée une grande effervescence dans les usines, où éclatent à partir de mai 1936 des grèves sur le tas et les occupations d’usines réunissant hommes et femmes. Mais déjà les syndicalistes hommes souhaitent que les femmes ne dorment pas la nuit sur place dans les usines ou dans les magasins en grève.

Puis les grèves vont encore se multiplier en juillet et en septembre pour soutenir les décisions de réforme du gouvernement, qui ne vont pas assez vite au goût des ouvriers : la mise en place des quarante heures, la signature des conventions collectives, etc. Or dans le programme du Front populaire, aucun droit, aucune avancée n’ont été spécifiquement envisagés pour les femmes. D’ailleurs, lorsque les accords Matignon sont négociés, aucune femme n’est présente… Si ce n’est une, dans l’antichambre : Léon Jouhaux, représentant la CGT réunifiée (les tendances communiste et socialiste), est venu avec Martha Desrumaux, une ouvrière du textile devenue syndicaliste et connue pour avoir mené et organisé beaucoup de grèves de mai et juin 1936 dans tout le secteur du textile du Nord de la France.

Martha Desrumaux arrive avec dans la poche les fiches de paie de ses camarades. Les négociateurs de Matignon, eux, n’ont aucun document. Ils négocient l’augmentation des salaires mais n’ont que peu de données… Léon Jouhaux, au moment d’une interruption de séance, va récupérer ces fiches de paie et les brandir pour montrer ce qu’est effectivement le salaire des ouvrières. Le représentant du patronat s’exclamera : comment peut-on vivre avec si peu !

Cela n'aura toutefois aucun effet. Injonction sera certes donnée d'augmenter les salaires de 15 à 20%, mais dans le cadre de négociations internes aux entreprises (pour les contrats collectifs ou conventions collectives). Surtout, le principe d’une double grille de salaires sera entériné, maintenant de fait les inégalités salariales ainsi que les hiérarchies genrées dans les emplois et métiers.

Est-ce à dire néanmoins que la nomination de femmes au gouvernement formé par Blum fut purement symbolique ?

Politiquement, Léon Blum s’était engagé en 1931, dans un meeting de la SFIO, à prendre des femmes dans son gouvernement si les socialistes arrivaient au pouvoir. Il satisfait à cet engagement pour les socialistes. Quand il constitue son gouvernement, Léon Blum est assez féministe. Il décide de nommer Irène Joliot-Curie, qui a remporté le prix Nobel de Chimie en 1935 avec son mari Frédéric. Il connaissait bien la famille Curie, ayant souvent côtoyé la mère, Marie Curie lors de leurs vacances à l’Arcouest en Bretagne. C’est pour lui une occasion inespérée de récupérer un fleuron de la science. De plus, Irène Joliot-Curie apparaît comme proche des communistes ; son mentor est Paul Langevin. Aussi choisit-il, pour compléter son trio de ministres femmes, une représentante socialiste, une femme dans la fleur de l’âge : Suzanne Lacore, qui vient de prendre sa retraite de directrice d’école mais qui est très investie dans la SFIO. Le troisième nom lui est soufflé par Edouard Herriot, qui appartient au parti radical : Cécile Brunschvicg, une bourgeoise républicaine très impliquée dans le mouvement féministe (l’Union pour le Suffrage des Femmes) et au journal La Française.

Blum doit requérir un accord pour ces trois femmes puisque non éligibles et non votantes, elles dépendent, au titre du Code civil, de l’autorisation de leur père ou de leur mari. Comme Suzanne Lacore est célibataire, il n’y a pas besoin d’autorisation. Pour les deux autres, il lui faut l’autorisation des maris : il envoie son directeur de cabinet, qui se fait éconduire par Frédéric Joliot. Léon Blum se déplacera lui-même… et par écrit, Irène Curie lui donne son consentement, passant outre aux récriminations de son mari. Les trois femmes du gouvernement seront sous-secrétaires d’État car le titre de secrétaire d’État était celui donné aux ministres sous la monarchie. Par esprit républicain, le terme n’a pas été repris sous la IIIe République - il ne réapparaîtra qu’avec la constitution de la IVe République.

Irène Joliot-Curie obtient le sous-secrétariat aux recherches scientifiques. C’est la seule à avoir un poste ministériel qui soit dans son domaine de compétence, un domaine d’ailleurs à l’époque masculin. Les deux autres ministères sont domestiques : la Protection de l’enfance et l'Education nationale. Suzanne Lacore et Cécile Brunschvicg sont donc cantonnées à des ministères sociaux. Elles ont néanmoins fait un énorme travail et obtenu des avancées importantes sur le plan social, comme la mise en place des cantines scolaires dans tous les établissements, et la réforme de l’assistance publique, la fermeture des maisons de correction ou le développement de l’enseignement professionnel pour les filles.

Irène Joliot-Curie ne restera en poste que trois mois, une courte période durant laquelle elle met au point ce qui deviendra le CNRS. S’engageant aussi pour le droit au travail des femmes, elle a, à plusieurs reprises, pris la parole à la radio, dans des conférences, pour soutenir leur cause. Jean Zay, son ministre de tutelle, aurait voulu qu’elle s’en tienne au périmètre de son portefeuille ministériel, la science...

Une dernière chose que Blum a mise en route : une commission pour examiner les modifications du Code civil et donner des droits civiques, juridiques et personnels aux femmes. Il démissionne du gouvernement au bout de 17 mois car il est mis en minorité. Ses successeurs récupéreront ce qu’on appelle la loi de 1938, qui raye l’article 217 initial du Code civil qui disposait : « la femme mariée doit obéissance à son mari ». Cet article définissait en lui-même l’incapacité juridique des femmes mariées. Désormais le mari, tout en étant le « chef de famille » qui a autorité exclusive sur les enfants, exerce « l’autorité paternelle » (jusqu’en 1970 et « l’autorité parentale ») et non une « tutelle » sur sa femme. Elle peut avoir sa carte d’identité, passer un examen et aller à l’Université sans son autorisation. La marche vers plus d’égalité femme-homme a donc fait quelques progrès grâce au Front populaire.

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Louis-Pascal Jacquemond est  agrégé d'histoire, spécialiste de l'histoire des femmes et du genre. Son ouvrage, L'espoir brisé, est paru aux éditions Belin en 2016. 

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