Interview

Le Puy du Fou, promotion d'une histoire de France figée et caricaturale

le 13/05/2022 par Florian Besson, Marina Bellot
le 10/05/2022 par Florian Besson, Marina Bellot - modifié le 13/05/2022

Dans l'ouvrage Le Puy du Faux, Enquête sur un parc qui déforme l’histoire, quatre historiens se penchent sur l'idéologie véhiculée par le célèbre parc d'attractions vendéen, entre approximations, contresens et erreurs historiques majeures.

RetroNews : Comment avez-vous procédé pour répertorier les diverses erreurs promues en tant qu'histoire par les attractions du parc fondé par Philippe de Villiers ?

Florian Besson : Le point de départ est une demande de l’éditeur, qui m’a suggéré d’écrire un livre sur les usages politiques contemporains de l’histoire. Or le Puy du Fou est un bon exemple de discours et de mise en scène de l'histoire de France, qui a été jusqu'alors peu analysé alors même que le parc attire des centaines de milliers de visiteurs par an.

La méthode a été celle de l’immersion, en août dernier, avec trois co-auteurs, spécialistes de chaque période historique. Nous avons vu tous les spectacles, dormi dans les hôtels, mangé dans les restaurants, visité les boutiques, avec l’objectif d’être le plus immergés possible. Nous avions préparé notre venue en amont par un travail de recherche, en compilant et lisant à peu près tout ce qui avait été écrit sur le Puy du Fou depuis sa fondation.

À quand remontent la naissance puis l'essor des reconstitutions historiques ?

Le mouvement s'est produit en deux temps : l’invention des spectacles avec des reconstitutions historiques date du début du XIXe siècle, avec notamment l’inauguration du musée de cire de Mme Tussaud à Londres en 1835 - exemple imité par la France un demi-siècle plus tard avec l’ouverture du musée Grévin en 1885. Puis les reconstitutions historiques ont connu un nouvel essor dans les années 1970-80, période pendant laquelle les spectacles médiévaux, les sons et lumières, ou encore les tournois vont se développer et connaître un grand succès. Le Puy du Fou, qui ouvre en 1978, s’inscrit dans cette mode.

 

Quelles sont les spécificités historiques de la Vendée sur lesquelles s'appuie le Puy du Fou ?

La Vendée est une « région mémoire », dans laquelle se cristallisent un certain nombre d’enjeux mémoriels forts qui sont devenus constitutifs d’une identité locale. La Vendée s’articule autour d’une identité largement appuyée sur l'histoire, tout comme la Bretagne ou la Corse. Elle s’est construite autour de cette notion de génocide qui, plus qu’un mythe, est une erreur historiographique avancée par quelques historiens locaux pour désigner les massacres commis par les colonnes révolutionnaires de 1792 à 1796. Il ne s’agit pas du tout de nier l’ampleur de ces massacres ni la brutalité de la guerre civile, mais les historiens contestent que le terme de génocide soit le plus approprié. Il s’agit en effet d’un terme juridique et pas d’un concept scientifique. Cela ne marche pas pour la période vendéenne. Or le débat mémoriel s’est crispé autour de ce terme.

Inventions, falsifications, erreurs… Vous écrivez que « toutes les périodes historiques sont maltraitées ».

Pendant longtemps, le Puy du Fou c’était juste le grand spectacle sons et lumières du soir (la Cinéscénie). Puis, le parc s’est agrandi petit à petit et propose aujourd’hui un grand nombre de spectacles - plus d’une quinzaine actuellement, et deux nouveaux prévus pour l'an prochain - qui vont de la Gaule du IVe siècle après J.C. à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cela couvre donc un large spectre chronologique et, quand on s’y balade en historiens, on est frappé de constater à quel point tout est faux.

C’est problématique car le parc se sert en permanence de l’argument de l’exactitude et affirme que les spectacles sont réalistes, authentiques, vrais. Dans l’un des derniers spots radio qui fait la publicité du Puy du Fou, on entend un enfant dire « super, le Puy du Fou », et son père lui répondre « et en plus tout est vrai ! ».

En réalité, il y a beaucoup d’erreurs, sur différents niveaux, différentes strates : de petites erreurs d'anachronisme par exemple, qui ne sont pas très graves en elles-mêmes - les moines mérovingiens qui écrivent avec une écriture qui sera inventée trois siècles plus tard, c’est agaçant mais ça ne dit rien de faux sur l’histoire. En revanche, il y a des erreurs et des inventions plus problématiques, comme dire que « l’empereur Jules César » a conquis les Gaules, alors que Jules César n’a jamais été empereur. Et puis, surtout, il y a des contresens historiques permanents : le spectacle sur les Gaulois et les Romains présente par exemple les Gaulois comme une entité ethnique existant encore au IIIe siècle après Jésus-Christ, ce qui est une aberration puisqu’à ce moment-là ce sont des Gallo-Romains citoyens de l'empire, totalement romanisés et ne se définissant pas du tout comme Gaulois - le terme a été inventé au XIXe siècle... C’est là une énorme erreur qui fausse complètement la perception historique de cette période.

À chaque génération, on suit un petit garçon qui porte toujours le même prénom, Jacques, de l'an mille à 1945, comme si aucun changement n’était survenu dans la vie des paysans vendéens

Vous montrez dans votre ouvrage que ces fausses histoires servent à propager de vrais discours. Quelles sont les valeurs véhiculées par les spectacles du Puy du Fou ? 

Toutes ces erreurs sont volontaires, le but étant de faire passer un certain nombre de messages ou de valeurs. Le fondateur, Philippe de Villiers, homme politique bien connu, qui se trouve être le seul auteur de tous les spectacles du parc, le dit explicitement : il a créé le Puy du Fou pour diffuser ses valeurs, ses idées, sa vision de la Vendée. Le parc est donc un moyen de se faire entendre, de mener une bataille culturelle.

La valeur phare, c’est la réaction, pour reprendre la ligne de faille du XIXe siècle entre progrès et réaction. Il y a l’idée que c’était mieux avant, et que le passé ne changeait jamais : les Gaulois du IVe siècle sont les mêmes que les paysans du XIXe siècle. Ils ont les mêmes valeurs, coutumes, religions, vêtements… Avant, donc, c’était mieux jusqu'à ce que survienne la modernité, qui prend la double forme de la Révolution et de la République, deux ruptures qui cassent les valeurs traditionnelles, le poids de l’Église, la famille traditionnelle… À partir de là rien ne va plus. C’est la déliquescence.

Vous parlez à ce propos d’histoire immobile…

Oui, on le voit bien à travers la Cinéscénie, qui raconte l’histoire de la Vendée à travers la famille des Maupillier – une famille qui existe vraiment. À chaque génération, on suit un petit garçon qui porte toujours le même prénom, Jacques, de l'an mille à 1945, comme si aucun changement n’était survenu dans la vie des paysans vendéens. C’est à la fois faux et triste. Précisément, l'histoire est la science sociale du changement à travers le temps.

A quoi ressemble, par exemple, la représentation des femmes au Puy du Fou ?

De fait, nous avons été plutôt agréablement surpris par rapport à ce qu'on attendait, car la plupart des spectacles évitent les écueils les plus majeurs. Cela dit, ça reste assez superficiel. Certains spectacles montrent des femmes qui se battent, mais il y a globalement peu de femmes, ou alors elles sont passives. Les hommes parlent de leurs batailles, les femmes ont hâte que leurs maris en reviennent… Et dans les grands artistes, aucune femme n’est évoquée.

C’est la même idée réactionnaire qui sous-tend la représentation du peuple : il est très peu présent et, quand il l’est, les spectacles gomment la réalité de la domination sociale. Les révoltes, famines, mouvements de résistance populaire qui font partie de l'histoire politique de la France sont occultés. Les paysans semblent toujours heureux d’être paysans, et la domination des nobles est fortement sous-estimée. Par exemple, dans « Le bal des oiseaux fantômes », le spectacle commence avec une voix off disant « ici, dans la cour du château, les jeunes paysans et les jeunes chevaliers s’exerçaient au dressage des rapaces » : vision totalement apaisée et lénifiante, qui oublie le fait qu’à l’époque la fauconnerie est exclusivement réservée aux nobles !

Quel est selon vous le principal danger de ce genre de reconstitutions historiques biaisées ?

Il faut rester un peu humbles : les vrais dangers de notre époque sont ailleurs, dans les pandémies, les guerres, la crise écologique. Mais, dans une optique pédagogique et scientifique, ces falsifications au service d’un discours réactionnaire sont évidemment problématiques. Le Puy du Fou accueille des scolaires, touche chaque année des centaines de milliers de visiteurs. Même si certains sont très conscients des arrières-plans du discours, des thèmes et des images passent nécessairement dans l’opinion. Face à ce discours efficace car caché sous le masque d’un innocent « divertissement », il est important d’affûter nos esprits critiques : notre livre n’a pas d’autre ambition que d’être une pierre à aiguiser.

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Florian Besson est historien, spécialiste de l'histoire médiévale. Son ouvrage Le Puy du Faux, enquête sur un parc qui déforme l'histoire, co-écrit avec Pauline Ducret, Guillaume Lancereau et Mathilde Larrère, est paru aux éditions Les Arènes en 2022.