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Castiglione, grandeur et décadence de la « plus belle femme du siècle »

le par - modifié le 12/11/2021

 

Maîtresse de Napoléon III, espionne de la cause italienne, la comtesse de Castiglione faisait tourner les têtes par sa beauté et son audace. Elle choisit de finir sa vie recluse pour ne pas voir la vieillesse la gagner.

Lorsque la Comtesse Castiglione meurt à Paris d’une hémorragie cérébrale le 28 novembre 1899, la presse revient sur cette femme incroyable, espionne, modèle de photographe et surtout maîtresse de Napoléon III.

Ce qui frappe d’emblée les observateurs c’est l’étrange fin de vie qu’a choisi la comtesse en terminant ses jours en recluse dans un petit entresol de la place Vendôme.

« D’abord il fallait demander une audience, et triompher de cette première difficulté : faire parvenir la demande à la comtesse, qui n'avait pas de boîte aux lettres.

Autorisé à se présenter chez elle, on devait s'annoncer par des claquements de mains rythmés d'une façon convenue. Survenait enfin la maîtresse de céans, sordidement vêtue, mais extrêmement maquillée, car elle avait gardé le culte de ce qui fut sa beauté. »

Enfouie sous ses fourrures dans son petit appartement surchauffé, la comtesse tient les rares personnes qui lui rendent visite à sa merci.

« L’appartement était truqué et machiné comme pour un drame de l'Ambigu ; il n'y avait aux portes ni serrures ni boutons ; elles s'ouvraient et se fermaient par un mécanisme connu de la comtesse seulement et combiné à son usage par un commis serrurier qui était la seule créature humaine à qui elle accordât sa confiance. »

Les visiteurs ont quand même le loisir de remarquer les « glaces magnifiques drapées de tentures noires ; la comtesse de Castiglione passait des journées à regarder l'image de son corps jadis vanté, multipliée par ces miroirs dont la fidélité ne la désabusait pas. »

Des voiles noirs aussi lorsqu’elle sort, et uniquement à la nuit tombée.

« La comtesse sortait, il est vrai, chaque soir, mais pendant quelques instants seulement, pour promener ses chiens sur la place Vendôme.

Mais alors elle était cachée aux regards profanes par une triple voilette et, d'ailleurs, ne se promenait qu'à la nuit. »

Victoria Oldoini, comtesse de Castiglione, n’accepte pas la déchéance de sa splendeur.

Née dans l’aristocratie florentine en 1837, elle est déjà célébrée pour sa beauté dès l’âge de 13 ans. Deux ans plus tard, elle épouse le comte de Castiglione, gentilhomme attaché à la personne du roi Victor-Emmanuel, beaucoup moins charismatique et intelligent qu’elle. Lorsqu’elle arrive en France en 1857, le Paris du Second Empire tombe à ses pieds.

« Présentée par son ambassadeur, l'apparition de cette jeune femme si belle fut un événement à la Cour des Tuileries.

La mode s'empara de ses toilettes, de ses coiffures, de ses caprices, et bientôt il ne fut plus question que de la beauté, du luxe, du goût, de l'originalité de la belle Italienne. »

La comtesse de Castiglione posant devant l'objectif de Pierre-Louis Pierson, dans les années 1860 - source : WikiCommons

La cour se pâme et l’Empereur n’est pas le dernier à tomber sous le charme de la Comtesse ; elle n’hésite d’ailleurs pas à en jouer.

« L’Empereur fut des premiers conquis. Sûre de ses charmes, la comtesse de Castiglione n'épargnait même pas au souverain la hautaine expression de son humeur indépendante.

À une fête donnée au Palais Royal, Mme de Castiglione faisait une entrée tardive et sensationnelle au moment où l'Empereur et l'Impératrice quittaient les salons.

“Vous arrivez bien tard, madame, dit galamment Napoléon III à la belle comtesse.

– C’est vous, Sire, qui partez bien tôt”, répliquait celle-ci et elle passait après avoir incliné sa taille divine dans une révérence savamment étudiée. »

Napoléon III et la comtesse entretiennent une relation pendant deux ans.

Victoria est de toutes les fêtes, imposant son audace dans le choix de ses costumes. Elle fait scandale en « dame des cœurs » dans un bal costumé de 1863, car ses jupes sont retroussées sur son jupon et son corsage étincelant plonge plus que ne le veulent les habitudes de l’époque. Plus tard, elle sera une « reine d’Étrurie » en péplum de velours noir sur une jupe orangée.

Son rôle auprès de l’Empereur se double de la défense des intérêts italiens.

« Cette liaison très connue dura plusieurs années.

La comtesse alors mit en œuvre toutes les ressources de son remarquable esprit pour attacher l'Empereur aux idées de M. de Cavour, le promoteur de la politique des nationalités, destinée à affranchir son pays du joug autrichien.

“L’Italie, libre des Alpes à l’Adriatique”, telle était sa formule, réalisée grâce au concours des armées françaises. »

La comtesse de Castiglione en Dame de Cœur vers 1863, par Pierre-Louis Pierson - source : Ministère de la Culture-WikiCommons

À Paris, elle découvre ce nouvel art qu’est la photographie et compose elle-même avec engouement mises en scènes et déguisements, souvent avant-gardistes et choquants pour l’époque. Elle invente de fait d’audacieuses performances artistiques, immortalisées par le photographe Pierre-Louis Pierson (plus de 400 portraits en 40 ans).

En 1866, le fils qu’elle a eu avec le comte meurt en Argentine, à Buenos-Aires. Dès lors, elle quitte la cour et se refuse à ne porter autre chose que du noir.

« Elle rompit presque complètement ses relations mondaines, se bornant à s'entourer dans l'intimité de quelques hommes éminents qui composaient une cour assidue et qu'elle retenait auprès d'elle autant par l'empire de sa rare beauté que par les facilités d'un esprit viril fait pour les conceptions les plus hautes.

Elle se retirait en plein éclat, en plein triomphe, en pleine beauté, ayant trente ans à peine. »

Elle limite de plus en plus ses interactions avec la société. Les rares amis sont chassés et elle reste en tête à tête avec elle-même et les souvenirs de sa beauté qui s’efface.

« Elle se rappelait sans doute que Paul Baudry l'avait peinte, nue, sur un canapé, et que, jalouse de cette rivale inanimée de sa beauté, elle avait tailladé l'admirable figure avec des ciseaux.

Elle se rappelait aussi le bal des Tuileries, où elle avait paru dans le costume de Salammbô, si peu costumée qu'on l'avait priée de se retirer. »

La solitude a rapidement raison de son esprit et c’est seule qu’elle meurt à 62 ans d’une hémorragie cérébrale dans cet appartement, à la fois sordide et luxueux (« La vermine courait sur les meubles de prix »).

Elle est enterrée discrètement au Père-Lachaise, sans fleurs ni couronnes et sans « le prince Louis-Napoléon qui la visitait encore en ces derniers temps, et quelque représentant officiel de cette Italie qui lui servait des mensualités ».

La comtesse de Castiglione, enveloppée de voile et châle en crêpe noirs, 1893 - source : WikiCommons

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Cet article fait partie de l’époque : Second Empire (1852-1870)

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