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1929 : La vie parmi les gamins des rues parisiennes

le par - modifié le 05/08/2020
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Dans un contexte de crise du logement, le reporter René Archambault arpente pour Paris-Soir le 13e arrondissement afin d’enquêter sur les enfants des classes populaires livrés à eux-mêmes, les « gosses en marge » du pavé parisien.

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Le reportage de René Archambault est publié à la Une de Paris-Soir à partir de la fin du mois de mars 1929. Intitulé « Les gosses “en marge” », il laisse deviner d’emblée la veine dans laquelle il s’inscrit.

Paris-Soir, à la fin des années 1920, n’est pas encore le grand quotidien du soir que Jean Prouvost reprendra quelques années plus tard. Ses moyens financiers sont alors limités, ce qui porte la rédaction à privilégier des reportages de proximité, dont la réalisation est peu coûteuse.

Paris-Soir développe donc la veine du reportage social en lançant ses journalistes à la découverte de sujets d’enquête dans la ville. Une multitude de petits reportages s’intéressent aux démunis, aux laissés-pour-compte ou aux enfants défavorisés de Paris, comme c’est le cas des « Gosses “en marge” » de René Archambault.

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Dans les mois suivants ce reportage, René Archambault traitera aussi dans Paris-Soir de la condition des vieilles filles et des orphelins, tandis qu’Alexis Danan, autre reporter du même quotidien, abordait l’année précédente la situation des filles-mères, des « vieux » de la Salpêtrière et des ouvrières de la couture. Quelques années plus tard, Danan sera même fortement impliqué dans les campagnes de presse pour la protection de l’enfance par le biais de Paris-Soir.

Ce type de reportage social est le roman-feuilleton moderne du XXe siècle. Il rejoue sur le plan du réel les mélodrames du feuilleton du siècle précédent. Il campe des personnages touchants, susceptibles d’apitoyer les lecteurs. La question de savoir si les gamins décrits par René Archambault existent en chair et en os est sans doute secondaire à la dimension affective du récit, pour le lecteur de 1929.

Cités obscures et îlots insalubres

La première livraison du reportage se situe « dans l’ombre de la cité Jeanne-d’Arc », un ensemble d’immeubles construit au tournant des années 1860 dans le 13e arrondissement. Le reporter explore un Paris prolongé au-delà de la place d’Italie, près du « torrent de pavés tumultueux » de l’impasse des Hautes-Formes.

La rue Baudricourt, « cette espèce de faubourg de province avec ses maisons basses, plantées de guingois parmi des terrains vagues », fournit le cadre initial de rencontre avec le gamin parisien, incarné dans les traits de « Mimile ».

« Il était deux heures après midi. À ce moment de la journée les enfants sages sont à l’école ; mais si l’on veut voir Mimile, ce n’est pas à l’école qu’il faut aller. […]

Vous le voyez d’ici : dix ans à peine, une petite tête rouge aux poils ras, trois dents de moins sur le devant, un nez qui se mouche tout seul, quand il y songe, et des yeux… »

La rue est le théâtre du jeu des enfants ; elle leur offre ses attraits, comme cette « fontaine » sur laquelle « Mimile était monté » pour asperger la chaussée environnante et les passants.

Le reporter, pour raconter les frasques de Mimile, adopte un ton attendri qui n’est pas sans rappeler les romans de Colette. Les portraits d’enfants – à Mimile s’ajoutent « Totor et Tintin », « la bande à Bébert » et « Auguste le clown » – mélangent comme chez la romancière une apparence de naïveté touchante et une révolte malicieuse.

Toutefois, loin de l’enfance bourgeoise, la petite troupe de la cité Jeanne-d’Arc offre un concentré d’enfance marginale et libre, « de cette liberté que donnent l’insouciance et la misère ».

C’est aussi avec un certain déterminisme social évoquant les romans d’Émile Zola que René Archambault présente ces enfants des rues, soumis à l’influence néfaste d’un milieu.

« Quand nous verrons ces petits indomptables s’adonner à des travaux que la morale réprouve, quand nous les prendrons la main dans le sac […], n’oublions pas, même s’ils nous font rire, d’évoquer en fond de tableau la sordide forteresse, grillée comme une prison, sombre et malsaine comme une cave, qui les a faits ce qu’ils sont. »

Quelques illustrations de petits « Poulbots » de Montmartre, 1908 - source : WikiCommons
Quelques illustrations de petits « Poulbots » de Montmartre, 1908 - source : WikiCommons

Archambault ne fait pas figure de reporter engagé à l’instar d’Alexis Danan, d’Albert Londres, ou d’autres journalistes de l’entre-deux-guerres ayant profité de leur visibilité pour se faire les porte-paroles de causes variées.

Plus modestement, Archambault vise à émouvoir, à divertir son lecteur. On peut aussi lire son reportage en écho à la rubrique « Le coin de Banlieue » de Jean Chataigner, qui la voisine dans la page deux de Paris-Soir, et qui s’attarde à des enjeux de réfection de rues, de salubrité, d’urbanisme. Tout ce qui a trait à l’état de la capitale intéresse Paris-Soir, à cette époque. Et la cité Jeanne-d’Arc, depuis plusieurs décennies, est le symbole de l’insalubrité parisienne. Le sociologue Maurice Halbwachs lui consacrait d’ailleurs une série de photographies en 1908.

En effet, la place accordée à la description sombre de la cité Jeanne-d’Arc oriente la critique sociale ténue qui se lit dans « Les gosses “en marge” ». Si coupable il y a de l’abandon de ces enfants à la rue, ce serait la ville elle-même, avec sa population croissante, ses immeubles surpeuplés et ses « îlots insalubres » légués par le XIXe siècle.

Les îlots insalubres ont été désignés en 1906 par le chef du service d’hygiène de la ville de Paris Paul Juillerat, qui en a fait un enjeu de la modernisation parisienne. Le regard que porte Archambault sur la cité Jeanne-d’Arc appartient à une période préoccupée par l’assainissement de la capitale via l’air, la lumière, les habitations à bon marché (HBM) et les « cités-jardins ». Or, à la fin des années 1920, cette entreprise est loin d’être réalisée et une crise du logement se profile à Paris.

La journée de Mimile

La livraison suivante décrit le quotidien de Mimile, enfant de la cité, figure que l’on doit peut-être moins interpréter comme un enfant véritable observé par le reporter que comme un type résumant l’existence des « gosses en marge ».

Ces derniers gagnent péniblement leur vie en volant le charbon des voitures aux environs de la gare Gobelins-Ceinture, rue Tolbiac.

« Tapis dans l’ombre portée des murs de la gare, toute l’équipe attend.

Soudain, alerte ! Dans la cour des sabots résonnent, des roues bondissent sur les pavés boiteux. Un camion sort lentement, des sacs de charbon le chargent jusqu’au siège, où le cocher paraît somnoler. C’est l’instant de la curée.

D’un saut, deux gamins se sont élancés sur la voiture ; leurs petites mains agiles font rouler des blocs de houille, qui vont s’écraser sur la chaussée en une manne scintillante. Un sac résiste-t-il ? Un coup de couteau l’éventre. »

Le soir, « la bande se replie sur ses quartiers nocturnes ». La cité Jeanne d’Arc est « à cette heure […] vraiment effroyable », « empestée ». Les gamins se dispersent dans « les ruelles semées d’ordures, dans les escaliers dont les rampes se sont depuis longtemps envolées en fumée dans les fourneaux des locataires ». Rentrés chez eux, ils revendent leur butin à leurs parents.

Quelle place occupe l’école dans ce quotidien ? Selon Archambault, qui reste très vague sur la source de ses informations, « la classe reçoit bien [ces enfants] cinq ou six semaines par an », si on cumule de « petites doses, huit jours par-ci, huit jours par là ». Elle leur offre surtout un secours matériel, explique-t-il, par la distribution de vêtements. Alors, « ils arrivent en troupe à l’école ; quand ils sont pourvus, pftt ! la volée disparaît ». L’école leur procure aussi deux rations quotidiennes de « bouillie » de sucre, de lait et de farine.

« La succulente pâtée fume dans les écuelles, les cuillers sonnent joyeusement, les petites langues claquent, gourmandes. Que les livres paraissent souriants après cette bonne pitance sucrée !

À l’heure où les autres déjeunent ou dînent, les petits de la cité Jeanne-d’Arc seront rassasiés déjà ; autant de tartines qu’épargnera la mère […]. »

Loin d’une visée réformiste, le reportage d’Archambault, il faut le souligner, ne met pas à distance les archétypes de la misère parisienne. Au contraire, il s’y attarde, au point peut-être d’avoir froissé des lecteurs de Paris-Soir. Un ajout à la fin du reportage du 31 mars semble s’excuser auprès des « familles honnêtes que la crise des loyers a forcés [sic] d’accepter un logement dans l’horrible caserne de la rue Jeanne-d’Arc ».

« La Ville de Paris », demande le reporter, « ne pourrait-elle, en leur accordant des logements dans ses immeubles neufs, les arracher à ce milieu pour lequel [ces gens et leurs enfants] ne sont points faits ? »

Mais, qui donc est fait pour la Cité Jeanne-d’Arc ? Pour Archambault, elle est « le paradis des petits métiers, de ces métiers qui se passent d’apprentissage et qu’on peut délaisser les jours où la paresse l’emporte sur le besoin », affaires de « wagons », de « chiffons », de travail féminin, auxquelles s’ajoutent les activités des gamins, « bricolage » et mendicité.

« Il y a d’abord ceux qui mendient, comme les trois mômes du père Desbranches, l’aveugle.

Il y a ceux qui, le jeudi et le dimanche matin, jours de marché place Jeanne-d’Arc, donnent un coup de main pour décharger les paniers ; en récompense de quoi, ils rapportent chez eux quelques légumes flétris, des poissons suspects ou de vieilles caisses bonnes au chauffage. »

Il y a encore le « petit Auguste », que le patron d’un café de la rue Nationale a pris sous sa coupe, pour en faire « une “attraction” », une sorte de clown contorsionniste qui amuse les clients avec son « corps en arc », ses « mains à terre » et ses « pieds près de la tête ».

Variations sur le « poulbot »

Archambault s’intéresse ensuite aux fugues fréquentes des gamins du « quartier de la Gare ».

« Cela les prend un matin, comme ça, au réveil. Eux-mêmes ne sauraient pas dire pourquoi : ils sentent parfaitement qu’aujourd’hui il leur sera tout à fait impossible non seulement d’aller à l’école, mais de rester sur le trottoir, bien sagement, à jouer aux billes. […]

Ce qu’il leur faut, ce dont ils ont réellement à cette heure-là, un aussi vif besoin que d’air, c’est la liberté. C’est ne plus voir sainte Jeanne d’Arc coiffée de sa cagoule d’ardoises, ne plus sentir l’haleine de la cité.

Alors, à peine habillés, une tartine à la main, leur sac à l’épaule, lourd de livres qu’ils n’ouvriront pas ce jour-là, ils s’évadent tranquillement vers les horizons nouveaux dont ils rêvent. »

Sur ce ton généralisateur, Archambault propose le portrait d’un type plutôt que d’un individu, celui du gamin parisien. Un type dont il décrit les attitudes, les mouvements d’humeur, dont la silhouette apparaît aussi dans les dessins accompagnant le reportage. De temps à autre, ce type se précise dans les traits d’un enfant qu’Archambault nomme ou interroge.

« – Que fais-tu de ton sac, quand tu te sauves ?

Un silence ; un béret poussiéreux qui tourne dans des doigts énervés. Puis, un regard en dessous :

– Je le cache. »

Quittant la cité Jeanne-d’Arc, le reporter nous mène vers la Butte-aux-Cailles, quartier où poussent les « immeubles neufs ». Au pied de la butte, du côté de la rue Glacière, règne une « marmaille […] plus morveuse, plus effrontée encore que celle de la cité Jeanne-d’Arc ».

Au passage, Archambault condamne les HBM du quartier, non pour leur architecture mais bien pour les mœurs de leurs habitants, de « pauvres familles » qui « se sont crues encore au temps où, sur la zone, elles déclouaient des pans de leurs chambres pour allumer leur feu ; celles-ci ont arraché des lames de parquet, celles-là brûlé les portes intérieures ». Point de volonté de réforme sociale chez Archambault, qui se limite à ce regard condamnateur.

Côté Glacière, les mêmes trafics et misères agitent les « gosses en marge ». Autour de la place de Rungis, les enfants pillent les voitures. Le reporter montre des gamins avides de profiter de la charité de la mairie comme du « bon curé » de l’église Sainte-Anne, et du curé comme du « pasteur ».

Archambault participe ainsi de la construction du type du gamin parisien ou du « poulbot », du nom de l’illustrateur Francisque Poulbot, qui en a fait un de ses sujets de prédilection. Le poulbot occupe une place de choix dans Paris-Soir. Par exemple, le 2 avril, alors qu’aucune livraison du reportage ne paraît, on trouve en première page une photographie des « poulbots à la foire aux pains d’épice ».

Le thème du gamin parisien s’inscrit dans la ligne idéologique d’un journal qui s’emploie à épuiser la peinture des défavorisés, dans une hésitation entre la quête de l’exotisme apitoyant et divertissant, et la revendication de réformes, de mesures sociales.

Le reportage d’Archambault, quant à lui, se situe du côté de l’exotisme et de la peinture désabusée. Les « gosses en marge » sont bel et bien laissés à leur sort. « Quand ils seront grands », annonce le reporter, « on les trouvera, les soirs de paye, accoudés à des zincs malpropres, fumant, buvant, lorgnant les filles ». Ils seront devenus chiffonniers, vendeurs de « bricoles, à la sauvette ». La « violence les [habitera] ». Archambault rejette la faute sur les parents qui ont laissé leur « gosse barboter à tous les coins de rue ».

C’est donc à un déterminisme sans appel que se confine cette vision : « jusqu’à la consommation du treizième arrondissement, les enfants y continueront de s’adonner à l’école charbonnière ».

Une telle sensibilité semble appartenir à un autre siècle, à l’aube des politiques sociales des années 1930 sur la protection de l’enfance et dans une période charnière pour l’urbanisme parisien.

Mélodie Simard-Houde est chercheure associée au RIRRA-21 (Université Paul-Valéry Montpellier 3). Elle a publié un ouvrage, Le reporter et ses fictions. Poétique historique d’un imaginaire, aux Presses universitaires de Limoges en 2017.

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