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Reportage au Congo belge : une ode à la colonisation

le par - modifié le 26/07/2021
le par - modifié le 26/07/2021

En 1898, bien avant Tintin et presque 30 ans avant le reportage dénonciateur d’André Gide au Congo, Pierre Mille, envoyé spécial du Temps, se rend dans le Congo de Léopold II. Son récit est une apologie de l’exploitation coloniale la plus crue.

Un reporter au service de l’expansion coloniale

Le reportage de Pierre Mille (1864-1941) survient dans un contexte houleux. La presse française de l’époque n’est pas unanime devant la colonisation de ce territoire d’Afrique occidentale placé sous l’autorité de Léopold II, roi des Belges. Le journal républicain La Justice et le catholique La Croix publient tous deux, en 1895 et 1896, des articles dénonçant les « atrocités commises » à l’égard de la population de l’État indépendant du Congo, constitué en 1885.

Dès lors, comment expliquer le regard favorable posé par Pierre Mille sur ce territoire ?

Il faut savoir que l’enquête dans les colonies constitue l’une des sources de l’invention du reportage dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Pendant cette période d’expansion coloniale, des journaux comme Le Temps s’ouvrent aux nouvelles internationales et aux correspondances de pays étrangers. Certains reporters, à l’instar de Pierre Mille, sont alors investis d’une mission de diffusion culturelle, celle de renseigner le public français au sujet des colonies. Il est important d’expliquer le fonctionnement de l’État du Congo, écrit Mille, car « on ne le sait pas assez en France ».

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De plus, à une époque où être reporter constitue un métier encore à inventer, les pionniers du reportage colonial ont souvent un pied dans le monde du journalisme et l’autre dans le milieu militaire ou l’administration coloniale.

Pierre Mille présente un tel lien avec les milieux officiels. En plus de cumuler fonctions journalistiques et administratives (il est chef de cabinet du secrétariat général de Madagascar de 1895 à 1896), il effectue son séjour au Congo belge, à l’été 1898, en compagnie d’une soixantaine d’invités pour l’inauguration du chemin de fer congolais. Dans la lettre qu’il rédige sur le navire à vapeur à bord duquel il entreprend son voyage à la mi-juin, Mille explique la nature de sa mission.

« Le Temps a bien voulu me charger d’assister à l’inauguration du chemin de fer qui relie maintenant […] Matadi au Stanley-Pool, et par conséquent au réseau navigable supérieur du plus grand fleuve du Sud-Ouest africain. 

De l’hospitalité somptueuse que l’administration du chemin de fer offre à ses invités à bord de l’Albertville, de la cinquantaine de passagers de choix que la presse accompagne, et dont beaucoup […] [ont] été les explorateurs, ou les inventeurs, ou les “lanceurs” de la grande entreprise de colonisation qu’est le Congo belge, […] de tout cela, je demande la permission de ne rien dire encore. »

Dans les années 1890, il est fréquent que les reporters se joignent de la sorte à des voyages financés par les fonds du gouvernement ou de grandes entreprises d’exploitation.

Dans le reportage de Pierre Mille, comme dans maintes autres enquêtes de la même époque, le reporter se moule ainsi dans le projet colonial. Il en adopte le discours officiel et les arguments, déployant une vision très orientée du pays, de la population locale et des actions des représentants de la Belgique.

« En route »

Dans sa première lettre, datée du 5 juillet, Mille n’évoque pas encore le sujet du Congo, mais raconte son escale à Madère, une île qui « n’est pas sur la route ordinaire des lignes françaises ». Il en résume l’histoire et en loue les beaux paysages ainsi que la « terre féconde », qui nourrit une exportation de fruits et légumes vers la Grande-Bretagne. Avant même de mettre le pied au Congo, Mille pose sur Madère un regard de colonisateur, attentif aux intérêts économiques de la France. Il y voit un exemple d’agriculture à suivre pour les colonies françaises.

La deuxième lettre, datée du 27 juin, met près d’un mois à être publiée, le 29 juillet. Ce rythme lent est typique de la correspondance étrangère qui transite encore par voie postale, et ce, même si les journaux font déjà usage du téléphone et du télégraphe pour la transmission de courtes dépêches et d’informations moins lointaines.

Toujours à bord de l’Albertville, décrit comme un « yacht élégant », l’envoyé spécial aborde le Congo à travers l’histoire coloniale de ce territoire. C’est l’occasion de rappeler le voyage d'Henri Morton Stanley.

« Il y a vingt et un ans à peine qu’un Européen descendait pour la première fois le cours du Congo depuis les terres qui le séparent du Tanganyika, et le village de Nyangoué, que Cameron n’avait pas osé dépasser, jusqu’à son embouchure dans l’Atlantique. C’était Stanley, parti de Zanzibar trois ans auparavant.

Cet homme énergique et âpre, exigeant et infatigable, impassible destructeurs d’existences humaines quand il s’agissait d’atteindre un but, insatiable dévorateur de gloire, et presque aussi terrible à ses aides blancs qu’aux indigènes, enfin, […] ce grand homme rapporta d’étranges et horribles nouvelles de sa découverte. »

Au Congo Belge, un cortège jouant du tam-tam banziri, Agence Meurisse, 1927 - source : Gallica-BnF
Au Congo Belge, un cortège jouant du tam-tam banziri, Agence Meurisse, 1927 - source : Gallica-BnF

Stanley, célèbre explorateur britannique, était également journaliste pour le New York Herald. Les récits de ses aventures africaines eurent un grand écho en France. Stanley constitue dès lors une figure tutélaire, un modèle de pionnier pour les reporters coloniaux.

Pierre Mille place donc d’emblée son reportage dans l’héritage des héros de la conquête coloniale, en rappelant que Stanley, le premier, avait souhaité la construction – maintenant réalisée – d’un chemin de fer au Congo. Le reporter amorce aussi son reportage en posant la comparaison entre le Congo français et le Congo belge, interrogeant la réussite commerciale du second pour comprendre les causes de l’inaboutissement du commerce dans la colonie française, sa voisine. 

Du point de vue de Mille, le chemin de fer belge est la clé de voûte de ce succès.

Voyons donc à travers ses yeux le Congo, cet « État créé artificiellement par la diplomatie européenne » et que le reporter conçoit comme un « champ d’essai » dont l’impérialisme français doit tirer leçon.

« Je vous dirai d’abord ce que j’ai vu » : un regard orienté

La série de lettres consacrées au Congo est publiée dans Le Temps entre le 11 août et le 6 septembre, quelques semaines après le retour en France de Pierre Mille.

Le reportage commence par des notes au jour le jour, qui remontent au 29 juin, à l’abord de « la côte du Congo français ». À Libreville, l’Albertville embarque « M. de Lamothe, le commissaire général de notre Congo ». Mille en profite pour faire un tour de ville en compagnie des administrateurs français.

Son constat est déceptif. Les quelques bâtiments se prolongent de factoreries le long de la côte. Il pourrait y avoir plus de plantations pour la culture du caféier, du cacaoyer et du poivrier sur ce sol « assez fertile », avance le reporter.

Le 1er juillet, l’Albertville approche de l’embouchure du fleuve Congo, à Kabinda, « petite enclave portugaise […] entre le Congo français et le Congo belge ».

Puis le steamer s’avance dans l’embouchure du fleuve. Halte à Banana où se trouvent les plus anciennes factoreries. Mille s’attarde à la description de la végétation des rives « où croissent des dattiers sauvages et une centaine de beaux cocotiers plantés par des Européens ». Après Banana, le bateau passe « l’île de Matéba » le 2 juillet, voguant vers Boma, « la capitale actuelle du Congo belge ». « Le fleuve maintenant a trois ou quatre kilomètres de large : c’est un lac en mouvement », écrit Mille.

Le reporter trouve Boma « assez peuplée », mais affirme ne pas « [croire] à son avenir », parce que le « point central du bassin du Congo » se situe au Pool, où se trouvera le futur port commercial. Soucieux de tirer de ses observations des enseignements pour la France, Mille suggère que Brazzaville, « meilleur port du Pool », devrait remplacer Libreville pour devenir la capitale du Congo français.

Les notations de Mille sont émaillées de remarques sur la fertilité du pays, la géographie, les indigènes. Ces passages transmettent une image des territoires coloniaux passée au prisme des idéologies coloniale et raciale. Ainsi, à Boma, le reporter observe des représentants des peuples indigènes.

« Il y avait revue par le général Daëlman, de sept ou huit cents hommes de troupes noires. Et pendant une heure ont défilé sous mes yeux, bien armés, roides et mécaniquement solides, obéissant à des commandants en français, extérieurement transformés, de terrible [sic] sauvages, il y a six mois cannibales. […] 

Les Belges vantent le dressage de ces troupes comme un tour de force, et ils ont raison. »

En opposant le « nous » français, occidental et civilisateur à l’Autre colonisé, barbare et sauvage, Pierre Mille entend justifier l’influence européenne en Afrique.

Rembarqués à Boma, les membres du voyage continuent de remonter le Congo, dont Mille décrit les cataractes, le bouillonnement. Puis voilà Matadi, « point de départ du chemin de fer », ville « [encaissée] dans une gorge étroite », pourvue d’un hôpital et d’une bibliothèque bien garnie.

C’est depuis Toumba – étape entre Matadi et le Stanley Pool – que Mille raconte le début de son voyage en chemin de fer.

« Solide et robuste, mais petite, au milieu des grands espaces déserts, [cette voie ferrée] disparaît presque. Quand sa voie unique pénètre dans une tranchée, on dirait de loin qu’elle va entrer dans un terrier à lapins. 

Vers Nolé, avant d’arriver à Toumba, elle fait des lacets invraisemblables, un 8 presque fermé. »

Par la suite, le tracé franchit « des cols » et un pont au-dessus de la vallée de l’Inkissi. Puis c’est la vallée de la Loukaya, que le train traverse au milieu d’un « tunnel de végétation ». Y succèdent la plaine et, tout au bout, « une lueur […] à ras de terre [qui] se reflète dans le ciel : c’est la couleur de l’eau, c’est le Pool, immense élargissement du Congo ». Le train s’arrête à Dolo, près de la station belge de Kinshasa.

Alors que la « rive gauche » du fleuve, où se trouve d’abord le reporter, est belge, la « droite est française ». Mille ne manque pas de visiter également cette dernière en se rendant à Brazzaville, en compagnie des autres Français du voyage. Là, dit-il, « nous retrouvons notre patrie ».

L’exaltation de ce sentiment national à l’égard des territoires congolais contribue à justifier le projet colonial. Le reporter admire le « patriotisme du personnel » et la « soumission » des tribus indigènes. Surtout, Mille s’insurge contre la « négligence » de la France envers son Congo, qui « vaut le Congo belge ».

Chasse au gorille au Congo belge, Agence Rol, 1927 - source : Gallica-BnF
Chasse au gorille au Congo belge, Agence Rol, 1927 - source : Gallica-BnF

Ivoire, caoutchouc, forêts vierges et hippopotames : l’exploitation sans limite

La lettre suivante rompt le cours des choses vues pour fournir des détails sur l’établissement du chemin de fer et son effet sur le « mouvement commercial » au Congo. Mille propose l’entreprise belge en exemple : 

« […] Le bassin du Congo est une mine. La partie française est la réserve encore inexploitée. »

Puis le récit reprend à Léopoldville, chef-lieu belge où le reporter assiste à un « dîner officiel ». Il décrit les larges avenues de la ville, son camp militaire. Nulle allégorie n’incarne mieux l’idéologie coloniale dont participe le reportage que cette statue située dans un jardin public : « la Civilisation tendant la main à une belle sauvage, […] œuvre moulée en plâtre pour notre arrivée », écrit Mille. 

La ville, lui dit-on, est la création de Léopold II, « un miracle de vigueur, mais aussi d’artifice ». Truffant à nouveau son récit d’informations, Mille décrit l’organisation politique de la colonie.

« Ainsi le Congo léopoldien peut être […] assimilé à une compagnie […] dont la charte est dans l’acte de Berlin et dont les droits sont souverains, les obligations restant limitées : supprimer la traite et l’alcoolisme, laisser le commerce libre à toutes les nations civilisées. […] 

Elle a de plus l’avantage de n’avoir même pas d’actionnaires ni de conseil d’administration, mais un patron tout-puissant qui est roi constitutionnel en Belgique et souverain absolu au Congo. »

La lettre du 1er septembre, quant à elle, évoque l’agriculture, principalement le fait de l’État et des « grandes compagnies anonymes ». Les principales ressources du Congo belge (l’ivoire et le caoutchouc), explique le reporter, sont prélevées à titre d’impôt sur les produits recueillis par les indigènes. Pour Mille, « l’ère des cultures riches, café, cacao, plantations de caoutchouquiers » marquera une seconde étape de la colonisation. 

Néanmoins, il note que le budget agricole du Congo belge, de 533 000 francs, est déjà bien supérieur à celui du Congo français (20 000 francs). Séduit par les bénéfices que promettent les cultures, le journaliste ne fait guère de cas de l’exploitation bon marché des travailleurs indigènes.

Enfin, les dernières lettres abordent la question du développement du Congo français. Le reporter présente les moyens d’obtenir des résultats. Il prône l’augmentation des investissements, des effectifs de l’armée coloniale et de la marine, et souhaite l’organisation de l’agriculture sous la responsabilité de « sociétés à fort capital ».

« Sinon, dans quelques années, il n’y aura plus que dans notre Congo qu’on trouvera des forêts vierges. Ce sera fort intéressant. Les Anglais y viendront en caravanes Cook, et déclameront des pages de Ruskin, en nous félicitant d’avoir respecté la nature, et les hippopotames. 

Mais ils se garderont de nous imiter. »

Le discours paraît dissonant à l’heure actuelle. L’exploitation des ressources naturelles constituait néanmoins pour Mille un argument majeur de la colonisation. L’accent mis sur les enjeux économiques tissés autour du Congo français trahit bien l’orientation du Temps, journal réputé sérieux, conservateur et s’adressant à un lectorat bourgeois.

Derrière la figure du reporter embrigadé au service du colonialisme se dessinent ainsi les visées de grands journaux qui ont tout avantage à diffuser la culture coloniale, pour servir des intérêts politiques et économiques.

Mélodie Simard-Houde est chercheure associée au RIRRA-21 (Université Paul-Valéry Montpellier 3). Elle a publié un ouvrage, Le reporter et ses fictions. Poétique historique d’un imaginaire, aux Presses universitaires de Limoges en 2017.