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Les « druides » de Bretagne, encensés par la presse de droite

le par - modifié le 05/08/2020

Contre le « jacobinisme » républicain, la droite conservatrice célèbre à la Belle Epoque des traditions régionales fantasmées. La Bretagne est ainsi vue comme une région «  celtique », où bardes et archidruides font office de leaders de petites communautés païennes.

Le 23 septembre 1908, en première page du quotidien nationaliste L’Action française, l’auteur d’un article intitulé « Le mariage du glaive et la paix celtique » s’extasie devant un rassemblement druidique qui vient de se tenir à Brest.

« Tout le peuple de Bretagne s’est assemblé […] Les Druides et les Bardes des pays armoricains et gallois tiennent, aujourd’hui, le Gorsedd au centre du cercle hiératique des menhirs dont les ovates ont la garde. […]

Là se tient l’archidruide des Îles Britanniques et des Gaules, Dyfed, venu de Cardiff. […] Devant lui est plantée en terre, comme la Croix, la longue épée d’Arthur, l’épée à deux mains, haute de deux mètres [puis] le grand druide Kaledwoulch commence à parler.

Il dit, en breton, seule langue admise, la communauté d’origine, de labeur et de gloire des Celtes indomptés ; l’action des druides et des bardes à travers les âges, en dépit des tyrans, malgré l’exil et malgré les persécutions. Il dit “Ils ont su garder la vie à leur association et assurer ainsi la perpétuité des traditions.” […] 

Après un exil millénaire, le Gorsedd fait entendre de nouveau sa voix. Qui ne connaît la cérémonie du Mariage du Glaive, d’un archaïsme si pathétique ? Les deux porte-glaive partent du côté de l’Orient du cercle sacré, tenant en main les deux moitiés de l’épée d’Arthur ; le barde Telen Aour porte la moitié bretonne et le barde Cochfarf la moitié galloise. L’archidruide unit ces deux tronçons, selon le rite immuable, avec des rubans aux couleurs bardiques. »

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Cet article étonne un siècle après sa composition. Contrairement à nos habitudes, son auteur n’associe pas les druides aux Gaulois (le terme « Gaules » n’est ici cité qu’une fois). En revanche, à l’instar des participants à la cérémonie, il multiplie les références au mythe arthurien. Le pseudonyme du « grand druide Kaledwoulch » (Yves-Marie Berthou, de son vrai nom) est ainsi tiré d’une retranscription bretonne d’Excalibur, l’épée du roi de Camelot.

L’idée n’est pas neuve. C’est au XVIIIe siècle en Angleterre que des érudits s’intéressèrent aux druides, et plus largement au monde dit « celtique » dans un contexte de réaction à la fascination de l’époque pour l’antiquité gréco-latine, mais aussi à la modernité industrielle naissante. Rêver de temps perçus comme mystérieux et magiques devient, loin du passé romain déjà bien connu, pour ceux que l’on appellera plus tard des « celtomanes », un moyen de fuir la grisaille du monde contemporain et ses usines qui commencent à apparaître. S’ajoute également à cela la volonté de créer des identités nationales distinctes en s’appuyant sur des « traditions » réinventées et souvent fantasmées.

Voilà pourquoi des érudits, notamment Edward Williams, fondent en 1792 le Gorsedd (« assemblée ») gallois qui prétend faire revivre les pratiques bardiques et druidiques, sans toutefois constituer une nouvelle religion (le groupe garde un caractère strictement culturel). C’est au même moment que l’on attribue aux druides les constructions des menhirs (qui, en réalité, ont été dressés à l’époque néolithique, bien avant l’apparition des Gaulois).

Les origines de la cérémonie rapportée par le grand journal d’extrême droite sont donc bien plus récentes qu’il n’y paraît. Le Gorsedd breton n’est en effet pas revenu sur le Continent « après un exil millénaire ». Il n’a jamais existé en Bretagne avant 1899, date à laquelle un petit groupe se rend auprès du Gorsedd gallois à Cardiff, dans le but de créer une structure similaire dans la Péninsule armoricaine.

Une cérémonie a lieu pour célébrer l’événement, contée par le folkloriste et écrivain Anatole le Braz dans les colonnes du Figaro le 21 août 1899 :

« Ressuscitant un usage cher aux Celtes primitifs, l’archidruide brandit devant l’assemblée les deux moitiés d’un glaive, destinées, l’une à demeurer en Galles, l’autre à être emportée en Bretagne, et les rapprocha fortement pour faire constater à la foule qu’elles s’adaptaient.

Ce fut une minute inoubliable. »

Cette réunion de celtomanes s’inscrit en réalité dans le contexte politique local et national. L’Union régionaliste bretonne a vu en effet le jour en 1898 et nombre de ses militants participent activement à la fondation du Gorsedd.

Anatole le Braz lui-même est ainsi le président de l’URB. Il a fait le déplacement à Cardiff, où il a été initié en tant que barde sous le pseudonyme de Streo ar Mor (« Goëland de la mer »). Il prend pourtant bien garde de ne pas citer son organisation dans son article du Figaro et fait bien attention à ne montrer que la réunion de Cardiff ne promeut pas l’indépendance bretonne ni ne menace l’intégrité de la République :

« Je ne voudrais pas attribuer à l’événement plus d’importance qu’il ne mérite. Quelques gazettes ont imaginé d’y voir l’indice d’une sorte de mystique complot de races. Il ne se serait agi de rien moins que de la reconstitution du royaume d’Arthur.

J’avoue humblement, quant à moi, qu’en acceptant l’aimable invitation de sir Thomas Morel, mayor de Cardiff, je ne me suis pas avisé un seul instant que ce put être pour collaborer à d’aussi magnifiques desseins...

Non : ce sont là rêves d’un autre temps, et les Gallois, pas plus que les Bretons, j’en suis sûr, ne sont gens à donner dans ces chimères. »

Portrait d'Anatole Le Braz, circa 1910 - source : WikiCommons
Portrait d'Anatole Le Braz, circa 1910 - source : WikiCommons

Une telle prudence s’explique par le fait que le mouvement breton est d’emblée marqué par un fort soutien de l’extrême droite française. Si Anatole le Braz est lui-même un républicain modéré, certains membres de l’URB ne manquent pas d’afficher leur proximité avec les milieux monarchistes et antisémites.

Charles le Goffic (lui-même devenu barde sous le nom d’Eostik ar Garantez, soit « Rossignol d’Amour ») participe dès 1899 à la Revue d’Action française (fondée en 1899) puis à L’Enquête sur la monarchie (1900) de Charles Maurras. Pour les nationalistes, et parmi eux nombre de catholiques, les traditions locales, quand bien même seraient-elles associées à des rituels païens, s’opposent en effet à un État centralisateur qui serait, selon eux, aux mains des francs-maçons et des Juifs.

Aussi la naissance de l’URB puis la fondation du Gorsedd sont-elles suivies de près par la presse nationaliste. Le 16 avril 1899, Le Soleil, journal monarchiste, salue ainsi en première page le nouveau programme de l’URB qui, selon lui, promeut « l’émancipation provinciale ». Quelques jours plus tard, c’est au tour du quotidien antisémite La Libre Parole de consacrer deux colonnes de sa Une au « mouvement pan-celtique » en célébrant dans la réunion à venir à Cardiff une « entente des races »  auxquels « Juifs et Protestants ne consentiront jamais ».

Ce parti pris explique sans doute le fait que d’autres journalistes se montrent plus critiques face à ce mouvement. Dans son article rapportant la réunion de Cardiff, Le Petit Parisien, journal à grand tirage de tendance dreyfusarde, explique ainsi que le rituel des deux tronçons de glaive n’est pas un « usage cher aux Celtes primitifs » datant de la plus haute antiquité. Il s’agit au contraire d’une invention d’Alphonse de Lamartine (qui ne l’associe alors nullement au roi Arthur) dans un poème composé en 1838 à l’occasion d’une des premières réunions entre celtomanes gallois et bretons à Abergavenny, dans un contexte de rapprochement des deux côtés de la Manche après les décennies sanglantes des guerres napoléoniennes :

« Quand ils se rencontraient sur la vague ou la grève
En souvenir vivant d’un antique départ,
Nos pères se montraient les deux moitiés d’un glaive
Dont chacun d’eux gardait la symbolique part. »

Après avoir rappelé ce fait, Le Petit Parisien, tout en montrant de l’intérêt pour ce qu’il estime être d’anciennes traditions retrouvées, pointe le caractère factice des accoutrements des participants :

« Les bardes ont une robe verte, les ovates une robe bleue, les druides une robe blanche.

Il semble qu’il y aurait là, pour nous autres Français, certains éléments de pittoresque, mais la vérité est que ce costume, sauf pour les druides, témoigne d’un mauvais goût parfait.

Bardes et ovates ont l’air d’avoir été surpris par quelque catastrophe dans le costume d’Adam et de s’être enveloppés précipitamment pour fuir dans un de leurs rideaux de lit. »

Voilà donc la « tradition » réduite à une mise en scène confinant au grotesque. Pourtant, durant toute la première décennie du XXe siècle, comme en Normandie où les mêmes s’extasieront d’un « passé viking » retrouvé (et largement réinventé), la presse conservatrice se fera l’écho des cérémonies du Gorsedd. Le Petit Journal consacre ainsi en juillet 1906 une illustration pleine page où l’on aperçoit le « l’épée d’Arthur », puis un article au sujet du Gorsedd breton qui se tient à Saint-Brieuc.

Pareillement, le 12 août 1911, Charles le Goffic consacre dans le journal conservateur Le Gaulois un article au Gorsedd qui doit se tenir au « Mont Saint-Gildas de Carnoët en Cornouaille ». À nouveau, il connecte la tradition druidique au mythe arthurien et pas avec les Gaulois, trop associés selon la droite monarchiste au roman national français enseigné dans les écoles républicaines. Il disserte ainsi longuement sur le pseudonyme pris par le grand-druide du Gorsedd :

« Kaledvoulc'h, c’est M. Yves Berthou, ingénieur à Paris, poète français et breton très honorablement connu.

Kaledvoulc'h. dont les romans de la Table-Ronde ont fait Escalimbor [Excalibur, NdA], était le nom de l’épée d’Arthur. Sa poignée était d’onyx, sa lame d’acier clair pareil a tous les aciers mais, dans la bataille, elle s’irisait magiquement des sept couleurs du prisme. Comme Merlin rôdait au bord de la mer, Kaledvoulc'h sortit des eaux, brandie par une main qui disparut après l’avoir lancée vers le barde. Celui-ci la reçut à genoux, la baisa et la porta au roi qui en besogna dix années durant et, trahi par la fortune avant de s’endormir, la rejeta dans la mer.

Elle en est ressortie au poing d’Yves Berthou […] un paladin du Moyen âge égaré dans les temps modernes. »

Mais, après ces grandes envolées, le ton de Charles le Goffic se fait bien plus accommodant, demandant ainsi à Étienne Dujardin-Beaumetz, alors sous-secrétaire d’État aux Beaux-arts (et membre de la gauche radicale), de confier un poste au grand-druide :

« Il y a deux tenues du Gorsedd, celle […] qui est publique, et une tenue secrète d’où les profanes sont exclus.

C’est là que sont prises sans doute les décisions relatives à l’attitude de l’ordre vis-à-vis des pouvoirs officiels, attitude qui a beaucoup changé depuis l’année dernière et qui deviendrait tout à fait conciliante, pour peu que M. Dujardin-Beautnetz voulût bien agréer la candidature de M. Yves Berthou au poste de conservateur du château de Kerjean. »

La conclusion du texte est encore plus surprenante, surtout sous la plume d’un des membres fondateurs du Gorsedd, qui réduit son organisation bardique à un « spectacle » :

« L’épée d’Arthur n’a pas cessé de fulgurer, mais elle ne menace plus personne. Il est bon qu’on le sache. Les tenues du Gorsedd n’en restent pas moins un spectacle fort pittoresque et vraisemblablement inoffensif. »

Ce ton fait écho aux bouleversements que traverse alors le mouvement régionaliste. En effet, en 1911, sous l’impulsion de deux participants au Gorsedd, Camille Le Mercier d’Erm et Georges Le Rumeur, le Parti nationaliste breton voit le jour. Ouvertement séparatiste, il entraîne l’URB  dans une vaste crise, poussant certains des membres plus modérés à prendre leur distance avec les milieux régionalistes et le mouvement druidique. Celui-ci ne se remettra que très difficilement après-guerre.

Pour en savoir plus :

William Blanc, Le Roi Arthur, un mythe contemporain, Paris, Libertalia, 2016

Jean-Louis Brunaux, Les Celtes : Histoire d’un mythe, Paris, Belin, 2014

Erwan Chartier, La Construction de l’interceltisme en Bretagne, des origines à nos jours : mise en perspective historique et idéologique, thèse de doctorat, Rennes, Université Rennes-2, 2010

Alexis Léonard, « “Nos ancêtres les Gaulois” : la celtomanie en France » in : Élodie Burle-Errecade (dir.), Valérie Naudet (dir.), Fantasmagories du Moyen-âge : Entre médiéval et moyen-âgeux, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2010

Philippe Le Stum, Néo-druidisme en Bretagne. Origine, naissance et développement, 1890-1914,  Rennes, Éditions Ouest-France, 1998 (rééd. 2017).

Joseph Rio, Mythes fondateurs de la Bretagne : Aux origines de la celtomanie, Rennes, éditions Ouest-France, 2000

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