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Aux « origines » d’une coutume : la Saint-Valentin

le par - modifié le 12/02/2021
le par - modifié le 12/02/2021

La célébration de la Saint-Valentin, récente sous sa forme actuelle en France, soulève régulièrement la question des « origines » de la fête. La presse française nous permet de reconstituer la mise en place du rite, et d’aborder la complexe question de ses sources.

L’éternelle et insidieuse question des origines : du « marronnier » aux arbres de mai

« A-t-on jamais bien su d’où vient l’usage, si répandu en Angleterre et en Amérique, de l’envoi des “Valentines” entre jeunes gens et jeunes filles ? »

En 1882, c’était encore avec un regard éloigné qu’on observait en France les pratiques anglo-saxonnes de la Saint-Valentin. L’auteur de cet article de La Nouvelle Lune, correspondant de la revue à New York, distingue aux États-Unis parmi ces envois du 14 février les cadeaux de bon goût de la « bonne société », et les cartes commerciales vulgaires, « comiques », des classes populaires. Et d’ajouter : 

« Tous les ans, les journaux américains recommencent de nouvelles études et recherches historiques sur cet usage. »

Cette dernière observation reste valable : à coups de courts articles, on voit toujours fleurir annuellement des explications sur les « origines » de la célébration de la fête des amoureux – qui désormais, sous la forme de cadeaux et de dîners, touche également l’Hexagone. Ces explications reprennent en boucle un nombre relativement restreint d’éléments, dont la valeur historique est extrêmement inégale. 

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La coutume viendrait d’abord d’Angleterre. Saint Valentin lui-même aurait pratiqué des mariages avant d’être martyrisé, et/ou aurait été promu par quelque pape patron des amoureux. Par ailleurs, une croyance indique que les oiseaux se reproduisent le 14 février. La date coïncide avec une fête romaine, les Lupercales, lors desquelles, notamment, les jeunes femmes étaient fouettées pour favoriser leur fécondité. Les mieux informés mettent en avant la poésie de la fin du Moyen Âge, notamment celle de la cour anglaise ou du duc de Bourgogne, célébrant au XVe siècle l’amour courtois précisément à la Saint-Valentin. 

Le plus souvent cependant, la collecte d’affirmations sans réelle source et sans méthode conduit à la perpétuation de mythes, voire au non-sens historique. La chose n’est pas nouvelle. L’exemple le plus caricatural que j’ai rencontré date de la veille de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les fleuristes commencèrent à tenter d’implanter la coutume à Paris. Alors que l’un d’eux, avenue Victor Hugo, s’offrait une publicité dans Le Journal du 13 février 1939, un petit texte indiquait à côté que saint Valentin avait patronné des mariages alors qu’il était exilé en Amérique du Sud… au IIIe siècle (c’est-à-dire 1 200 ans avant Colomb).

La banalité du « marronnier » de la Saint-Valentin cache cependant de véritables enjeux d’histoire. La question des origines est récurrente pour les rites que nous perpétuons et qui ne proviennent pas d’une liturgie officielle bien documentée – les « superstitions », certains rites de passage comme les vœux du nouvel an, ou ceux des bougies d’anniversaire soufflées, ou des pratiques spécifiques comme celles de Saint-Valentin.

On rencontre bien trop souvent deux confusions sur ces objets : entre « première mention connue » et « origine » d’une part, de l’autre entre « origine » et « signification » d’un rite.

Dépasser la première confusion nécessite la prise en considération, douloureuse pour l’historien, de l’immense masse de faits et d’informations qui a simplement disparu sans laisser de traces, par absence de conditions nécessaires à leur mise par écrit ou à une quelconque empreinte (iconographique, archéologique, etc.). Les sources dont nous disposons sont le résultat d’une histoire extrêmement inégale : les Romains, avec la maîtrise de l’écrit et la richesse de leur État, offrent une abondance de documents là où d’autres peuples qui leur sont contemporains n’en laissent presqu’aucun. 

Cette remarque vaut bien entendu encore plus pour des phénomènes relevant d’une coutume non officielle. Si on l’oublie, cela reviendrait, pour faire une comparaison, à examiner un terrain après une forte pluie, et conclure qu’il n’a plu qu’aux endroits où l’on observe des flaques. Ou pire encore (lorsqu’on veut faire descendre la Saint-Valentin des Lupercales – comme le fait parmi d’autres en 1941, Le Cri du peuple de Paris), d’affirmer que les flaques proviendraient les unes des autres.

D’un point de vue strictement historique, les études les plus poussées ont montré une absence de lien entre le saint lui-même, son culte, et l’apparition documentaire du thème de la Saint-Valentin comme moment privilégié de l’amour. Cette apparition a lieu dans la poésie de la seconde moitié du XIVe siècle, chez des auteurs anglais et français – les échanges de prisonniers de la guerre de Cent Ans multipliant les contacts culturels. Il s’agissait d’un jeu d’amour courtois, où, plus ou moins au hasard, des « Valentines » étaient assignées à des « Valentins » chargés de célébrer ces dernières en vers. Cette mode poétique se développa dans plusieurs cours princières. Ce qui conduisit le grand folkloriste Van Gennep à affirmer que les coutumes observées par la suite viennent de ces jeux « mondains ».

Mais, seconde confusion, l’origine, si l’on peut la trouver, n’est pas la signification – et c’est cette dernière qui explique en premier lieu le pourquoi de la coutume. Plutôt que de chercher une origine, la voie la plus féconde réside dans l’examen de familles de rites. Nous disposons de ce point de vue d’éléments nombreux et assez bien étayés.

La tradition voulant que les oiseaux commencent à se reproduire le quatorzième jour de février est bien établie, et les dictons sont nombreux qui mentionnent également une reprise de la vie végétale ce même jour (« À la Saint-Valentin, La sève monte au pin », par exemple). 

D’une manière très générale, la fête se situe au tout début d’une période qui marque la fin de « l’hiver » (non d’un point de vue astronomique, mais rituel), le retour d’un temps clément et les débuts d’une renaissance printanière de la Nature. Parmi les rites célébrant cette renaissance : le carnaval, fête mobile dépendant du Carême, et qui coïncide parfois avec la Saint-Valentin, met en jeu (entre maints autres thèmes) la formation de couples, les activités sexuelles et le cocufiage. Hors de cet aspect, le folklore du début du XXe siècle a par ailleurs pu rassembler d’assez nombreux rites de fiançailles pour le mois de février. 

À l’autre extrémité de cette période rituelle, plusieurs régions françaises connaissent la tradition des arbres de mai, plantés par les jeunes hommes devant la maison des jeunes femmes célibataires – au-delà de l’aspect phallique, l’érection de jeunes arbres explicite ce lien entre renouveau végétal et formation des couples. Tout cela n’éclaire pas les spécificités (calendaires et rituelles) de la Saint-Valentin, mais plutôt son sens général : celui d’une fête de la fécondité liée à une définition large des débuts du printemps. 

Quand bien même nous aurions là la signification profonde du rite, et quand bien même les premières mentions des amoureux de la Saint-Valentin proviennent d’un univers aristocratique anglo-français, nous sommes encore loin d’expliquer l’existence actuelle de rites spécifiques à cette journée : disons, une tendance, non suivie par tous, mais connue de tous, à échanger fleurs ou cadeaux au sein d’un couple, et plus généralement, à célébrer les unions amoureuses. 

En vérité : des rites assez éloignés de l’assignation courtoise d’une muse poétique. On ne peut donc pas passer sans heurts de la cour de Bourgogne de la fin Moyen Âge à la Saint-Valentin actuelle. C’est ici que la presse nous offre des indices sérieux sur ce qui se déroulait (disons, sur une large partie du territoire) et sur ce qui était considéré (au moins par une partie de la population) comme connu.

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La lente traversée de la Manche de saint Valentin (XIXe-XXe siècles)

Même si, disons, le « valentinage » poétique de cour est attesté en France depuis le tout début du XVe siècle, cela ne nous dit pas grand-chose sur les pratiques ou les représentations en-dehors de petits cercles d’élite. C’est ce que mettent en évidence les connotations immédiatement liées ou non à la date.

Faisons un grand saut dans le temps. En 1897, une entreprise (para)pharmaceutique fait diffuser dans plusieurs journaux une publicité sous forme de témoignage, avec détails destinés à renforcer la crédibilité du récit : Madame Perrin aurait écrit des Vosges, « le 14 février 1896 […] j'étais constipée. J'ai fait usage des Pilules Suisses, et je me sens bien soulagée ». C’est peu dire que la date n’était alors pas automatiquement liée aux élans romantiques. 

Quinze ans plus tôt, Le Gaulois s’amuse de la mésaventure d’un amant sportif, précisément le soir du 14 février : dans l’appartement luxueux de sa maîtresse, boulevard Haussmann, fourni par un autre amant moins séduisant mais plus riche, il s’échappe par la fenêtre lorsque ce dernier arrive à l’improviste. Passant de balcon en balcon pour essayer de regagner la rue, il est arrêté (puis relâché) par la police. L’article joue sur le côté Vaudeville, mais ne fait pas le lien avec la fête des amoureux.

C’est tout le contraire, en 1950, quand le suicide dramatique d’une jeune femme à la suite d’une dispute conjugale, s’accompagne dans Combat de la mention « mardi soir, jour de la Saint-Valentin, patron des amoureux » – ou, pour une anecdote moins triste, le premier baiser en public des acteurs Jacques Dacqmine et Odile Versois en 1951 (Ce soir), « parce que c’était hier la Saint Valentin ». Ce lent changement a lieu entre 1828 et 1950, et suit un schéma global très clair : il s’opéra en regardant vers l’Angleterre (et pour une part, vers les États-Unis), à travers la littérature, les enjeux de mœurs puis les stratégies commerciales.

Le mouvement semble commencer avec un roman de Walter Scott, La Jolie fille de Perth, ou le Jour de la Saint-Valentin, paru en 1828 et traduit la même année en français. Les journaux en font un compte-rendu élogieux, et expliquent le titre, qui renvoie à un rite valentin au cœur de l’intrigue : Nous sommes à la veille de la Saint-Valentin, en Écosse, autour de 1400 :

« Toutes les jeunes filles tremblent dans l'inquiétude [...] car le premier garçon qu'elles verront à leur réveil sera, pendant toute l'année, leur Valentin ; ce qui ne veut pas dire tout-à-fait leur mari, mais leur cavalier, leur complaisant autorisé, ainsi le veut la coutume. »

Walter Scott devient une référence courante sur le thème, et semble lancer une vague d’intérêt pour les rites valentins d’Outre-Manche, qui va grandissant dans la presse française du XIXe siècle. L’attention se porte sur le volume des lettres échangées, donné à voir par les statistiques de la poste de Londres. En 1836, le Constitutionnel s’émerveille de leur nombre – plus de 200 000. En 1838, l’Écho rochelais accompagne la même information de quelques détails, dont une citation de Shakespeare tirée de Hamlet :

« Salut mon doux ami; déjà brille l'aurore
Je viens la première vers toi ;
Au nom de Valentin, qu'épouse, je m'honore
De vivre en ce jour sous ta loi »

En 1858, La Patrie nous rappelle, en prenant l’exemple des États-Unis, qu’il ne s’agit pas que d’amour : parmi les cartes envoyées, les « images grotesques », les « caricatures », peuvent prendre un « caractère politique ». Cette année, c’est Buchanan, le président des États-Unis qui reçoit sans doute « le plus de ces Valentines », non de célibataires éplorées, mais de citoyens et citoyennes mécontents de sa volonté de reconnaître comme État le Kansas esclavagiste.

Le Charivari (1868) nous apprend que cette dimension politique subversive n’est pas absente en Angleterre. Mais principalement, et de plus en plus régulièrement dans les trois dernières décennies du XIXe siècle, la Saint-Valentin revient chaque année dans les journaux sous la forme d’anecdote à propos des échanges amoureux au Royaume-Uni. Le Gaulois, toujours en 1868, est représentatif de ce qui était en train de devenir un marronnier : 

« Le 14 février, jour de saint Valentin où, d'après une ancienne coutume, les jeu[n]es gens des deux sexes échangent par la poste des lettres d'amour anonymes, qui se trouvent à cet effet toutes préparées chez les papetiers, on envoya, en 1866, 997 900 de ces lettres que l'on appelle Valentines. »

Il serait fastidieux de multiplier les exemples. Le Petit Journal (1875), L'Estafette (1878), le Journal de Seine-et-Marne (1879), entre maints autres, racontent à peu près tous la même historiette : les jeunes Anglais s’envoient des missives amoureuses, sous couvert d’un anonymat relatif, signées Valentin ou Valentine. 

Ceci dit, certains journaux volent au-dessus du marronnier, et rapportent des descriptions de différentes coutumes des régions britanniques (le Petit journal de 1891 par exemple) ou encore précisent, comme l’Opinion nationale (1875), non seulement que l’on adresse « aux amis comme aux ennemis, des valentines anonymes dont [l’illustration] indique au destinataire ce que vous lui voulez exprimer de vos sentiments bons ou mauvais », mais encore que « l'usage est général […] depuis le pauvre en sa cabane…  jusqu'à l'auguste Victoria ».

Certains vont jusqu’au vrai reportage, comme le communard exilé en Jersey Jules Lacolley, qui retranscrit l’une des ces Valentines dans Le Progrès de la Somme (1880), écrite par une femme : « Leap year - women's right  [...] Très cher L…., certain cœur est volé ; au secours ! au secours ! arrêtez le larron. Votre, jusqu'à l'année prochaine » ajoutant que l'enveloppe portait un message au service postal (« cours, facteur, cours ! »). 

Le témoignage de Lacolley nous rappelle que les femmes n’étaient pas en reste, surtout pendant les années bissextiles (Leap year), lors desquelles une coutume vague voulait que les femmes fassent les demandes en mariage – ou même qui interdisait aux hommes de les refuser, comme le rapporta L’Écho du Centre en 1914, par un journaliste aussi bien informé que peu doué en prédiction, puisqu’il y pronostique la fin proche des rites de Saint-Valentin.

Ainsi les journaux, sans nul doute, ont participé à diffuser l’association entre la date du 14 février et la célébration des amours – jusqu’à l’illustrer en pleine page (Le Monde illustré, 17 février 1883).

En avançant dans le XIXe siècle, on devine que les raisons de cette fascination ne se réduisent pas au simple divertissement du lecteur. Une certaine envie pointe, même s’il s’agit de la « perfide Albion », concède ainsi La Lanterne en 1886 : 

« Quel malheur que la France n'imite pas en cela sa voisine ! au lieu de copier ses modes ridicules, d'écorcher son jargon de sport, et d'exagérer son traditionnel et désagréable sans-façon ! »

« Dommage que la coutume anglaise n’ait pas cours ici » regrettait, un peu plus tard, le Progrès de la Somme

En 1893, dans une colonne dédiée aux conseils de bonnes mœurs, juste après avoir rappelé qu’au grand jamais une femme ne doit faire quoi que ce soit pour séduire un homme, une auteure du Petit Journal répond à une autre question de lecteurs : 

« ‘L’usage des Valentines est-il établi en France ?’ Inconcevable, dit-elle, ‘on crierait au scandale’ […].

Un fiancé seul peut se permettre d'envoyer à celle qu'il aime la Valentine qui doit arriver le 14 février au matin. »

Et encore, il faut que la carte ne porte que les vers d'un « poète chaste ». À tort ou à raison, ce regard vers l’Angleterre voyait donc souvent là-bas une société moins engoncée dans une moralité de façade mortifère. Le Figaro, du 15 février 1897, l’explicitait :

« Il permet bien des choses, le bon saint Valentin... Quel mal y a-t-il en ces galanteries de bon aloi ? Et pourquoi la jeune fille [en France] serait-elle tenue en charte privée jusqu'à l'heure de son mariage... avec un inconnu ? Car telle est la loi chez nous. […] 

Il n'y a qu'en France que la jeune fille soit tenue à tant [...] de nigauderie voulue. Partout ailleurs, elle peut flirter, choisir son Valentin, étudier son caractère […].

Étonnez-vous ensuite du nombre des divorces [en France] ! » 

Ces appels n’eurent pas réellement l’effet voulu : la coutume d’échanger des cartes de Valentin ne s’implanta pas réellement – mais une nouvelle mode, commerciale, si.

De la carte à l’affiche : la Saint-Valentin française commercialisée

Au moment où la Saint-Valentin devenait une sorte de lieu commun journalistique, on voit quelques premières tentatives de commercialiser la date – d’abord sur le modèle anglais. En 1874, La Patrie nous apprend que la maison Rimmel « qui a la réputation à Londres de créer les plus coquettes Valentines, en expose cette année [...] à sa succursale du boulevard des Italiens ». Il s’agissait d’une opération publicitaire – le même article, à peu de mots près, se retrouvant dans une demi-douzaine de journaux au même moment.

Sans réel impact ni suite, cependant. Les changements significatifs n’apparaissent qu’en 1938. Sur la Une du Jour du 13 février, entre des photos d’Hitler, des nouvelles tenues de soirée des « führerinnen » de la jeunesse hitlérienne, ou de la guerre d’Espagne, on peut lire dans une étroite colonne :

« Une grande nouvelle, mesdames, messieurs : le cœur revient à la mode ! »

C’est l’œuvre de la chambre syndicale des fleuristes de Paris : son secrétaire général, après avoir vécu quelques temps aux États-Unis, convainquit sa corporation d’essayer activement d’implanter la fête – en couvrant les murs de Paris d’affiches vertes où un cœur s’incline sur fond de fleurs

Et, malgré l’imminence de la drôle de guerre, on voit bien l’année suivante, dans le Figaro, apparaître une publicité du fleuriste de l’avenue Victor Hugo, incitant à célébrer la Saint-Valentin avec un bouquet.

Il n’est pas impossible que le Gouvernement de Vichy ait tenté de tirer parti de cette évolution et de cette semi-tradition (comme pour la fête des mères), en février 1941, à l’aide d’une publicité en deux temps largement diffusée dans les journaux.

Question : 

« Saint Valentin s’apprête à faire des heureux. Vous voudriez savoir comment ? Nous vous le dirons demain. »

Réponse 

« Il y aura, ce jour-là, tirage de la Loterie Nationale, avec 214 000 gagnants. Tâchez d'en être. » 

Volonté d’ancrer un symbolisme ou hasard, le nombre de gagnants contient la date de la fête elle-même (2-14). C’est à ma connaissance le premier tirage en France expressément placé sous l’égide de la Saint-Valentin. On en retrouvera d’autres, comme en 1958, qui, si leur romantisme est douteux, ont au moins le mérite d’illustrer cette nouvelle période de l’histoire de la fête des amoureux en France, placée avant tout sous le signe du commerce et de l’argent.

Quoiqu’il en soit, la main est rapidement reprise par les fleuristes après la Libération. En 1948, Jacques-Laurent Bost, un proche de Simone de Beauvoir signant sous le pseudonyme Maury, décrit avec une joyeuse aigreur dans Combat « les vitrines de fleuristes [...] recouvertes de cœurs épanouis, chaque bouquet [...] accompagné d'une carte de visite », le tout orchestré par le ‘Comité de la saint Valentin’. » L’effort est lancé à coups d’affiches, de vitrines décorées...

…et d’un bon réseau. 

Le comité continue d’opérer : en 1955, à Paris, un concours des couples heureux conduit les gagnants à une messe solennelle – et spéciale Saint-Valentin – à l’église Saint-Eustache, avant une réception à l’Hôtel de Ville, comme le rapporte La Croix. Pour le journal L’Aurore, en janvier 1950, l’initiative réussie d’implanter la Saint-Valentin rejoint une volonté d’échapper aux soucis de l’époque et aux angoisses internationales en fêtant l’amour « avec éclat ». 

La récupération commerciale, moins romantique, n’est pourtant pas loin : quelques jours plus tard, à la veille de la Saint-Valentin et dans le même journal, les magasins Valentin achetaient un espace de publicité, faisant le parallèle entre « saint Valentin, patron des amoureux » et « Valentin, Roi des caoutchoucs ». 

Les marges du temps : au-delà du 14 février anglais

À ce stade, nous sommes à peu près arrivés à la Saint-Valentin française actuelle : les cadeaux stéréotypés (fleurs, parfums, mais aussi cravates) sont mentionnés (conseillés) dans la presse des années 1950, la fête est étendue des jeunes couples aux couples tout court, la soirée du 14 février requiert une célébration spéciale. C’est l’aboutissement d’un grand mouvement, celui d’une fascination pour une coutume anglo-saxonne absente dans la France du XIXe siècle, qui conduisit à une adaptation-commercialisation du thème. Même si ce mouvement est patent, pour le suivre, j’ai dû mettre de côté une série d’éléments, minoritaires, mais compliquant la donne.

Certains journalistes, au moment où se multipliaient les références annuelles à la Saint-Valentin britannique, se rendirent compte que des rites similaires existaient dans la périphérie de la France, notamment en Franche-Comté, en Lorraine et en Alsace (Le Petit Moniteur, 1869). En 1909, le périodique Le Soleil décrit même assez précisément la coutume lorraine de désignation collective de jeunes couples de Valentins et Valentines, et leurs recours pour accepter ou refuser les prétendants, dans un calendrier fixé sur les dimanches de Carême. 

Le Phare de la Loire poussa l’érudition plus loin, dès 1887, en mentionnant une pratique dénoncée par l’humaniste allemand Naogeorgus au  XVIe siècle : placer le jour de la Saint-Valentin dans un four plusieurs oignons représentant plusieurs prétendants. Le premier à germer donne à voir quel amoureux sera le bon – le lien avec la force végétative est ici à nouveau assez évident.

Il ne s’agit là que d’un aperçu – qui peut toucher également l’Angleterre : plutôt que de ressasser des faits connus, le Petit bleu de Paris de 1937 préfère rapporter une coutume rurale du Northamptonshire. Loin de l’échange courtois de lettres valentines, et plus proche de la divination à l’oignon, les jeunes filles glissent dans leur lit des feuilles de laurier désignant de possibles fiancés, et doivent manger un œuf dur, avec sa coquille, avant de se coucher pour pouvoir (pré)voir en rêve leur futur amoureux. Partons du principe qu’un tel rite existât au Moyen Âge : quelles chances avait-il d’être couché sur le papier, si on le compare aux formulations lettrées et élégantes de poètes courtois ?

Il n’est pas improbable que, de part et d’autre de la Manche et dès avant le XVe siècle, des rites aient existé sans laisser de traces, qui impliquaient la jeunesse célibataire, une divination nuptiale, un tirage au sort, la formation de couples (plus ou moins sérieux), le tout à travers de nombreuses déclinaisons – des oignons germant à l’œuf mangé coquille comprise. Il s’agit certes d’une spéculation hypothétique, mais qui ne me semble pas nécessairement plus hypothétique que d’imaginer qu’un jeu raffiné de la cour d’Angleterre fût adopté par de jeunes Allemandes, qui auraient remplacé la poésie par des oignons... 

La toute première mention des « Valentins » dans le corpus de RetroNews nous mène sur cette voie plus tortueuse, et à notre conclusion. En 1733, le Mercure de France s’interroge sur l’existence, à Metz, de Valentins et Valentines. L’auteur, qui ignore par ailleurs la coutume anglaise, admet qu’il en est réduit aux « conjectures », mais offre comme ultime hypothèse la proximité de la Saint-Valentin avec « le temps que précéde le Carême » – c’est-à-dire le carnaval. 

Il semble ignorer autre chose : peu de temps auparavant, le mot « Valentin » avait fait son entrée dans le dictionnaire de Furetière, par l’intermédiaire de Duchat, éditeur de Rabelais au début du XVIIIe siècle – et par là particulièrement au fait des rites carnavalesques. Duchat, en 1711, avait effectivement mentionné en note de Pantagruel, lorsque le mot « Valentin » apparaît dans le texte de Rabelais (cf. gallica, édition de 1741) : 

« C'est la coûtume en plusieurs Villes de France, que le soir du premier Dimanche du Carême, les petites gens de la ruë assignent à haute voix aux jeunes garçons et aux filles du Quartier des Valentins et des Valentines, c'est-à-dire des galans et des maîtresses. »

Cette occurrence, qui à ma connaissance est restée inaperçue des études sur la Saint-Valentin, offre deux conséquences importantes. La première, c’est qu’elle confirme la prudence nécessaire à toute affirmation sur les origines des rites valentins. Le 14 février disparaît ici au profit d’une date mobile du cycle carnaval-carême, et Duchat prend la peine d’indiquer qu’il parle des « petites gens ». Il ne s’agit pas d’une preuve décisive, mais pour le moins d’un sérieux rappel de notre ignorance. Ramener l’observation de Duchat à une conséquence directe d’une invention de poésie de cour me semble extrêmement hasardeux. Pour les rites non liturgiques auxquels nous prenons part, il faut admettre que nous sommes tributaires d’une histoire dont nous ignorons sans doute l’essentiel.

La seconde conclusion est moins déprimante. Si votre moitié est attachée à la célébration de la Saint-Valentin, et que vous avez oublié la date, vous avez désormais une excuse historiquement documentée : la « coutûme » française, attestée au début du XVIIIe siècle par l’érudit Duchat, pose la célébration amoureuse au premier dimanche du Carême, la Quadragésime, c’est-à-dire, cette année, le 21 février. Vous avez donc sept jours pour vous rattraper.

Pour en savoir plus :

P. Saintyves, « Valentines et Valentins : les rondes d'amour et Cendrillon », Revue de l'histoire des religions, vol. 81 (1920), pp. 158-182

A. Van Gennep, « La Chandeleur et la Saint-Valentin en Savoie », in: Revue d'ethnographie et des traditions populaires, t. V, 1924, pp. 225-245

J. B. Oruch, « St. Valentine, Chaucer, and Spring in February », Speculum, vol. 56 (3), 1981, pp. 532-565

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Anton Serdeczny est historien, docteur en histoire de l’EPHE. Il est l’auteur de Du tabac pour le mort, une histoire de la réanimation, paru aux éditions du Champ Vallon en 2018.