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Belle Epoque : Visions fantasmées de la planète Mars

le par - modifié le 11/10/2021
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Avant la Grande Guerre, la presse et le public francophone sont fascinés pour les créatures qui, croit-on alors, vivent sur la planète rouge. Comment est interprétée cette possibilité d’une civilisation extraterrestre par une société française colonisatrice ?

Au tout début du XXe siècle, le grand public s’intéresse de plus en plus à la planète Mars. Comme le résume très bien L’Aurore du 22 avril 1908 :

« Depuis 1877, date de la découverte par Schiaparelli des fameux canaux rectilignes, et contestés, de Mars, l’hypothèse de l’existence d’habitants sur cette planète fait l’objet des discussions passionnées des savants.

Il est infiniment probable que Mars est habité, disent les uns ; le plus grand nombre, semble-t-il. »

C’est en effet en 1877 que l’astronome italien Giovanni Schiaparelli affirme avoir vu dans son télescope des canaux sur la planète rouge, sans donner d’hypothèse précise quant à leur existence.

En France toutefois, Camille Flammarion, grand vulgarisateur scientifique, s’enflamme. Pour lui, c’est presque certain, les canaux sont la preuve que Mars pourrait abriter une autre forme de vie, comme il l’explique à la Revue pour tous en 1888 :

« Ainsi, que peuvent être ces canaux rectilignes immenses qui mettent en communication toutes les mers martiennes les unes avec les autres ?

Jeux gigantesques de la nature ? Travaux prodigieux d’une race supérieure à la nôtre ? »

Les recherches de l’Américain Percival Lowell, tels qu’il les rapporte dans son livre Mars (1895), vont dans le même sens et ses conclusions sont reprises en France dès 1897 dans La Revue scientifique où, en octobre, on peut lire :

« Il paraît […] plus probable que [les canaux sont] l’œuvre d’êtres intelligents. […] La force des habitants de Mars n’est que 50 fois plus considérable que la nôtre. […]

Quant à leur valeur intellectuelle, si nous les supposons doués des mêmes facultés que nous, ils doivent être plus avancés en connaissances de toute espèce, car leur race est beaucoup plus ancienne que la nôtre. »

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Ces débats prennent vite une tournure politique. Pour la gauche anticléricale, la présence de la vie sur une autre planète met à mal les théories catholiques affirmant que Dieu a « créé l’homme à son image ». Comme l’explique Le Radical en page de Une le 29 décembre 1900 :

« Le 8 décembre dernier, on a constaté dans la même planète Mars l’existence de lignes de lumière, d’une parfaite régularité mathématique, et qui ont toute l’apparence de signaux à nous adressés par les Martiens. […]

La constatation de l’habitat des astres, c’est la ruine définitive de la théorie anthropocentrique, qui fait de l’homme le pivot de la vie universelle. C’est la démolition du catéchisme et des âneries cléricales.

C’est le prêtre, menteur et exploiteur de mensonges, définitivement chassé de l’enseignement. »

Pareillement, L’Humanité, le 11 novembre 1913, un article intitulé « Comment sont les Martiens » décrit les diverses hypothèses développées à propos de la physionomie des habitants de la planète rouge, illustrations à l’appui.

« Les hommes de Mars sont grands parce que la pesanteur y est faible, blonds parce que la lumière y est atténuée, ont quelque chose, avec plus de gracilité, des membres de nos Scandinaves, et ont aussi probablement le crâne plus élargi.

Leurs yeux bleus sont plus grands et doués d’une faculté d’accommodation plus étendue : leur nez est également plus fort, leurs pavillons auditifs plus grands. Leur tête volumineuse, leur vaste poitrine, leurs membres longs et grêles. »

Ce passage, qui est en réalité un quasi-plagiat d’une interview du zoologiste Edmond Perrier publiée en page du Une du Matin du 21 février 1912, montre que la fascination pour la planète rouge est bien réelle en ce début du XXe siècle.

C’est d’autant plus le cas que Mars et ses possibles habitants sont devenus des personnages de romans. Dans le plus célèbre d’entre eux, La Guerre des mondes (1898), de l’Anglais H. G. Wells, traduit deux ans plus tard dans la langue de Molière et publié en feuilleton dans les pages du Mercure de France, l’auteur met en scène une invasion de la Terre par des Martiens difformes et dotés d’une technologie bien supérieure à celles des nations européennes.

Ce choix scénaristique répond là aussi à une volonté politique : en imaginant une Angleterre assaillie par des étrangers presque invincibles utilisant des tripodes gigantesques – comme représentés ici dans l’édition illustrée par Charles Dudouyt en 1917 – Wells veut surtout se livrer à une critique du colonialisme britannique qui envoie ses cuirassés et ses troupes dotées de mitrailleuses contre des populations armées parfois de simples sagaies. L’auteur, proche des milieux socialistes, demande ainsi à ses lecteurs au début de son roman de regarder les actions des Martiens avec distance :

« Avant de les juger trop sévèrement, il faut nous remettre en mémoire quelles entières et barbares destructions furent accomplies par notre propre race, non seulement sur des espèces animales, comme le bison et le dodo, mais sur les races humaines inférieures.

Les Tasmaniens, en dépit de leur ressemblance humaine, furent entièrement balayés du monde dans une guerre d’extermination engagée par des immigrants européens, en l’espace de cinquante ans.

Sommes-nous de tels apôtres de miséricorde que nous puissions nous plaindre que les Marsiens [sic] aient fait la guerre dans ce même esprit ? »

Pour appuyer son propos, Wells imagine que les Martiens échouent finalement dans leur conquête de la Terre parce qu’ils meurent sous les coups d’un virus, sort qui n’est pas sans rappeler celui des nombreux colons victimes de maladies tropicales, comme le paludisme ou le scorbut.

Le texte de l’auteur britannique lance une véritable vague de publication de fictions martiennes, notamment en France où, depuis le succès des ouvrages de Jules Verne, le « merveilleux scientifique » a le vent en poupe. En 1906, Le Docteur Oméga d’Arnould Galopin, publié par les éditions Fayard, narre les aventures de deux terriens sur Mars, avant d’être réédité – preuve de son succès – en version remaniée deux ans plus tard en plusieurs fascicules, dont l’un s’appelle La Guerre dans Mars.

La même année, Le Prisonnier de la planète Mars de Gustave Le Rouge suit une trame similaire. Mais c’est en avril 1911 que cette vague d’intérêt pour la planète rouge atteint sans doute l’un de ses points culminants avec la publication en feuilleton dans les colonnes du Matin, alors l’un des quotidiens les plus populaires de France, des Mystères des XV de Jean de la Hire.

L’auteur conçoit ce roman comme une suite de celui de Wells, en situant son action après l’échec de l’invasion martienne de la Terre et en mettant cette fois en scène un projet de conquête de la planète rouge par des terriens. Si celui-ci est d’abord mené par une organisation secrète maléfique (lesdits « XV »), il est poursuivi par le héros du roman, Léo Sainte-Claire, appelé aussi le « Nyctalope » car il peut voir la nuit. La fin du récit sonne même comme une inversion de celui de H. G. Wells. Alors que l’auteur britannique avertissait sur les dangers de l’impérialisme, de la Hire, lui, dépeint une planète rouge peu à peu conquise par les Terriens, notamment par des Français.

Suivant un schéma déjà observé en Afrique, ceux-ci sont d’abord des explorateurs, des scientifiques (la Hire fait d’ailleurs de Camille Flammarion l’un des héros de son récit) qui décrivent et classent la faune locale, comme le montre ce dialogue publié dans les pages du Matin le 11 juillet 1911 :

« – Comment désigner, d’un mot générique correspondant, les habitants de la planète Mars ? Un Martien, ce n’est pas un homme, un corps c’est une tête. En grec, tête se dit kephalé. Pourquoi ne pas franciser et dire un Képhale, comme on dit un homme. Cela mettrait de la variété dans nos conversations. Et cela différencierait clairement ces Martiens-là de ces autres Martiens que sont les bipèdes-nourrisseurs. Qu’en pensez-vous, maître ?

– Va pour Képhale dit le Nyctalope en souriant. Je ne vous connaissais point ces inquiétudes littéraires, Verneuil, et je vous félicite de penser à la propriété et à la variété des termes, dans des conjonctures où beaucoup d’hommes et même de Képhales ne s’inquiéteraient que de leur vie et des dangers qu’elle court. Je parlerai de cela à MM. Flammarion et Reclus, qui en seront ravis. En attendant, observons les Képhales… »

Puis, vient le moment où le Nyctalope fait directement appel à la troupe et à l’État pour l’aider dans sa conquête.

« Le gouvernement français réunit les deux Chambres en un congrès extraordinaire, et les parlementaires reconnurent à Sainte-Claire le droit de parler et d’agir souverainement, au nom de la France, sur la planète Mars. Et l’on décida de lui envoyer, par radioplanes, un renfort de dix mille hommes.

La station radio-motrice du Congo fut, d’accord avec le gouvernement belge, proclamée terre martienne. La France y délégua un de ses meilleurs fonctionnaires spécialistes, M. Gustave Serres. »

La conclusion du roman donc met en scène une France conquérante qui, comme alors en Afrique – le point d’accès vers Mars se situe d’ailleurs, comme on peut le lire dans l’extrait plus haut, au Congo – impose sa présence aux nations autochtones. Celles-ci sont décrites comme des peuplades barbares, n’hésitant pas à faire usage de l’esclavage, les rendant ainsi inférieurs aux Européens conquérants, dépeints comme des êtres rationnels et civilisés.

En ce sens, Le Mystère des XV ne fait que transposer dans l’espace interplanétaire les stéréotypes accolés aux populations extra-européennes dans les récits d’aventures exotiques de l’époque, comme ceux publiés dans le Journal des voyages. On est bien à l’opposé du propos de Wells qui, loin de représenter les extraterrestres comme une altérité, en faisait un miroir déformé du colonialisme européen.

De la Hire n’est pas le seul à imaginer un récit inverse à celui de l’auteur britannique. Un an après la publication des Mystères des XV paraît en effet aux États-Unis Une princesse de Mars (1912), où le romancier Edgar Rice Burroughs met en scène les aventures de son John Carter sur la planète rouge – appelée ici Barsoom. Le personnage y rencontre des Martiens ressemblant pour certains à des Amérindiens animalisés (les Martiens verts) et pour d’autres à des humanoïdes (les Martiens rouges) vivant au sein de sociétés inspirées de la Grèce antique ou du Moyen Âge, cultures qu’il finit par dominer en devenant leur souverain.

Écrit à une époque où la Frontière appartient désormais au passé, ces romans ont surtout pour fonction de prolonger le rêve de l’Ouest américain – Carter arrive sur Mars à partir d’une caverne située dans l’Arizona – en le projetant vers un lieu que l’on croit encore à cette époque habité. Un Ouest évidemment dominé par l’homme blanc : le héros de Burroughs est un ancien officier sudiste qui, parti de rien, finit par épouser une princesse locale, comme si la planète rouge, incarnée par une femme, se « soumettait » à lui. Un Ouest imaginaire où, pense-t-on, on peut aussi projeter un idéal guerrier viril que l’on croit en péril dans une Amérique en train de s’urbaniser et de se sédentariser.

Comme Tarzan, John Carter, souvent représenté torse nu, réussit à vaincre grâce à son habilité au combat et à une force surhumaine.

"Le Conquérant de la planète Mars" d'Edgar Rice Burroughs dans Robinson, 1937 - source : Gallica-BnF
"Le Conquérant de la planète Mars" d'Edgar Rice Burroughs dans Robinson, 1937 - source : Gallica-BnF

Publié en France en 1937 dans le journal pour la jeunesse Robinson (sous le titre Le Conquérant de la planète Mars), puis en version illustrée par Hachette, le roman de Burroughs présente un colonialisme bien différent de celui du Mystère des XV. L’invasion de Mars n’est ici pas le fruit d’une entreprise étatique, mais celle d’un héros solitaire, d’un self-made-man soumettant seul ce nouvel Ouest mythologique. Toutefois, cela n’empêche pas le roman de figurer dans les publicités du Tell : journal des intérêts coloniaux le 10 septembre 1938.

Durant l’Entre-deux guerres, le genre martien continue de rencontrer un grand succès en France, malgré la réfutation progressive, à partir de 1909, de la théorie des canaux. Le Mystère des XV est publié en deux volumes en 1922 aux éditions Ferenczi tandis que La Hire écrit en parallèle pour la jeunesse des récits d’aventures se déroulant sur la planète rouge (par exemple Les Hommes de Mars, paru en 1926). Dans un autre roman intitulé Les Chasseurs de Mystères et paru en 1933, alors que la France est, suite à l’exposition coloniale de 1931, complètement subjuguée par ses rêves d’empire, il affirme que « Léo Sainclair (sic) le Nyctalope [...] était en train de coloniser la planète Mars ».

Mais c’est aux États-Unis, avec le succès des aventures de John Carter (huit romans et deux recueils de nouvelles) que les fictions martiennes vont continuer le plus à faire parler d’elles, notamment après-guerre. Ray Bradbury publiera ainsi en 1950 ses Chroniques martiennes où il reprendra certains éléments développés par Burroughs pour mieux les détourner. Car dans son roman, la planète rouge abrite une société pacifique que l’arrivée des Terriens fait peu à peu disparaître.

Au même moment, sous les coups de la Décolonisation et de livres comme Tristes Tropiques (1955) de Claude Lévi-Strauss, l’Occident prendra progressivement conscience des dégâts provoqués par son propre impérialisme. Désormais, Mars n’aura plus le même visage.

Pour en savoir plus :

Hugues Chabot, « Images de la science en action dans quelques récits martiens (1865-1925) », in : Claire Barel-Moisan et Jean-François Chassay (dir.), Le roman des possibles : l’anticipation dans l’espace médiatique francophone (1860-1940), Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2019, p. 69-84

Robert Markley, Dying Planet : Mars in Science and the Imagination, Durham, Duke University Press, 2005

Patrick Pecatte, « L’évolution des martiens », in: dejavu.hypotheses.org, 11 décembre 2015

Marie Puren, Jean de La Hire. Biographie intellectuelle et politique (1878-1956), Thèse de doctorat, Ecole nationale des chartes, 2016

Sandrine Schiano, « Rumeurs de Mars et rêveries astronomiques : des canaux de Schiaparelli aux mondes habités de Flammarion », in: Romantisme, n° 166, 2014, pp. 43-52

William Blanc est historien, spécialiste du Moyen Âge et de ses réutilisations politiques. Il est notamment l'auteur de Le Roi Arthur, un mythe contemporain (2016), et de Super-héros, une histoire politique (2018), ouvrages publiés aux éditions Libertalia.