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Mythes et métamorphoses de la bûche de Noël

le par - modifié le 16/12/2021
le par - modifié le 16/12/2021

Dans la presse du XIXe siècle, la bûche (souche) de Noël fait l’objet de fantasmes, dessinant l’image poétisée d’un monde rural immobile. Mais ces projections et les récupérations de l’objet – jusqu’au dessert que nous connaissons – nous donnent des indices éclairant les sens rituels que la bûche, quelle que soit sa forme, recèle.

La bûche mourante et romantique

En 1740, un lettré de Dreux adressa une lettre au Mercure de France à propos d’une procession dangereuse ayant lieu la veille de Noël (le 24 décembre), celle des « flambards », qui, armés de torches, vont au coucher du soleil, chantant et dansant, constituer une sorte de bûcher devant l’église. Le but de l’article est obscur : il semble s’agir autant d’une anecdote locale que d’une réflexion sur les dangers de cette tradition – susceptible, selon l’auteur, de provoquer des incendies.

Toujours est-il que la lettre suscita une réponse, quelques mois plus tard : un Normand, cette fois, témoignait de l’existence des flambards à Caen. Il s’agissait de jeunes enfants, promenant les torches autour des arbres fruitiers des jardins, pour en faire rituellement fuir taupes et mulots. L’auteur est surtout frappé par le désordre et l’étrangeté du phénomène : il n’a « jamais pû sçavoir l'origine, la cause, ni le but d'une coûtume aussi singulière », quoiqu’il « soupçonne » (le mot est fort de connotation) que le « Peuple » de la région croie en son efficacité. Il finit ainsi :

« Il me semble qu'au retour de cette espece de Procession, il est d'usage de mettre au foyer de la cheminée, ce qui s'apelle la Buche de Noël, qui est un gros tronc d'Arbre.

Quand elle est presque consumée, & qu'il n'en reste qu'un charbon gros comme la forme d'un chapeau, on le retire du feu, on l'éteint avec de l'eau, on le conserve soigneusement dans la Maison, & c'est un gage auquel on attribuë la vertu de préserver du Tonnerre. »

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Nous avons là peut-être la première mention de la bûche de Noël dans la presse française. L’auteur n’est pas (ou fait semblant de ne pas être) sûr du déroulement des faits (le « il me semble »), et prend le soin d’expliciter ce qu’est l’objet et son usage. La chose n’allait donc pas de soi. Il s’agissait pourtant d’un rite qu’on sait ancien. La multiplicité des noms non seulement régionaux, mais aussi locaux, donnés à la bûche de Noël témoigne de cet ancrage, et de l’importance de l’objet : souche, coque, cacho-fio, treffeu (qui respectivement ne signifient sans doute pas feu-caché ni triple-feu, comme on le lit souvent), galeuche, calignaou, culée, hoche, entre maints autres. L’auteur normand témoigne d’une distance culturelle, peut-être volontaire (il se distancie), avec le « Peuple » présenté comme crédule, et les gestes rituels de protection – contre les animaux nuisibles ou le feu tombé du ciel.

Cette distance n’était d’ailleurs pas nouvelle : en 1690, Furetière mentionnait dans son dictionnaire la bûche de Noël, cette « grosse souche de bois qu'on met au feu la veille de Noël [...] avec quelques cérémonies qui ne sont plus pratiquées que par les vieilles ». Même si nous ne savons pas l’exacte étendue, chronologique et géographique, de cette cérémonie de la bûche, il est certain que l’observation de Furetière sur les « vieilles » était fausse – ici aussi, on observe la marque d’une distance du lettré, urbain, avec un monde qu’il ignore ou dont il souhaite se démarquer.

La mention de 1740 est une exception : on ne retrouve apparemment la bûche dans les journaux qu’après la Révolution, dans les années 1820. Significativement, elle réapparaît à travers le compte-rendu d’un roman royaliste, Tristan le voyageur, qui faisait à travers un tableau du Moyen Âge français un plaidoyer pour un retour à la féodalité. On la retrouve peu après dans des « esquisses du Moyen Âge ». La bûche apparaît dès lors comme l’un des objets représentant une continuité et une identité historiques, après les bouleversements politiques, religieux et militaires des trente années précédentes – et c’est probablement là une des vertus de la projection dans le Moyen Âge.

Cette projection va rapidement se déplacer vers les campagnes, espace romantique par excellence de « l’esprit du peuple », et les mentions de la bûche de Noël se multiplient dans la presse tout au long du XIXe siècle, mais en suivant un double discours contradictoire.

D’un côté, des plumes s’épanchent pour regretter la disparition, réalisée ou imminente, de la coutume. Le Journal de Seine-et-Marne en 1833 reconnaît les bienfaits de la « civilisation [contemporaine] fille des lumières et mère de la prospérité publique ». Mais après avoir décrit la cérémonie de la bûche provençale, arrosée rituellement de vin, l’auteur déplore :

« De pareils usages ont un charme indicible [...], l'attrait de cette époque de nos annales où tout était poétique [...].

Une civilisation progressive fait chaque jour disparaître ces traces du moyen âge. »

En 1837, le journaliste et écrivain Berthoud s’alarme de la même chose dans La Presse :

« Chaque année, les départements achèvent de perdre leur physionomie particulière et l'originalité de leurs mœurs […]

Adieux aux usages naïfs ! adieux aux croyances poétiques, transmises d'âge en âge. »

Il faut donc les consigner et les rapporter. Ce qu’il fait, en mêlant la description, littéraire, du Tristan voyageur de la bûche de Noël, à d’autres us : le gâteau cuit le 24 décembre, mis en réserve car il peut « servir en cas de maladie des hommes ou des bestiaux », « la coutume d'offrir des friandises aux enfans, le jour de Noël », ou encore les récits entourant cette date, qu’il a lui-même entendus, en Bretagne. Là, les trésors s’ouvrent la nuit de Noël, ou encore les morts sortent du Purgatoire, pour errer sur terre à la recherche d’un prêtre qui pourrait les sauver…

Le Spectateur regrette de son côté, en 1843, ce beau moment où « les parens, les amis, les serviteurs se réunissaient autour du même foyer, où brûlait la plus grosse bûche qu'on avait pu trouver », et où retentissaient des chants de Noël, qui ne subsistent que dans « quelques foyers rustiques ». Et pas pour longtemps, selon La Quotidienne : « l’instruction primaire, les chemins de fer menacent de leur asséner le coup de grâce », tout s'uniformisera selon les modes parisiennes. Le Journal des villes et des campagnes, du 25 décembre 1847, dénonce un coupable plus global :

« Bûche populaire de Noël ! bûche poétique, bûche sainte [...], vous avez fui avec la philosophie moderne, qui ne saurait vous remplacer. »

Ainsi la bûche semble devenir (Le Temps, 1862) un simple « souvenir de Noël, presque effacé aujourd'hui ». Quatre ans plus tard, à en croire l’Éclaireur de l’arrondissement de Coulommiers, « dans notre beau pays de France, à peine sait-on ce que c'est que la bûche de Noël ».

Pourtant, parallèlement, un autre discours présente la bûche comme une chose connue, voire généralisée, « la seule peut-être des coutumes de ce jour, qui ait survécu aux tempêtes politiques » (Journal de la ville de Saint-Quentin, 1844), même si « le temps heureux de l’église » a passé, et qu’on ne verse plus de vin dessus au nom de la Trinité.

Dix ans plus tard, un journal de Saint-Germain-en-Laye affirme simplement que « l'usage de la bûche de Noël se retrouve dans tous les pays de notre contrée, et nos enfants s'attendent à trouver, déposés auprès de cette bûche, leurs petits cadeaux cachés dans leurs souliers ». Avec la coutume de la messe de minuit et de la bûche qui attend les bons catholiques, on se rassure même, en 1861, des limites de la prétendue déchristianisation :

« Quoi qu'on en ait pu dire, les Parisiens n'ont pas abandonné la foi de leurs pères. […]

Partout il y avait affluence autour des autels ; ajoutons qu'au retour de la messe de minuit, la fête annuelle de famille réunissait autour de la bûche de Noël deux ou trois générations, ainsi que cela se pratique également en province. »

Si bien qu’on peut simplement parler de « Noël avec sa bûche traditionnelle » dans les mêmes années.

On voir courir ces exemples tout au long du siècle : au moment même où l’on peut continuer de lire que la bûche disparaît, le discours inverse, sans être davantage étayé d’ailleurs, perdure. En 1906, la bûche est présentée, « en France, comme d'ailleurs de l'autre côté de la Manche [,] de la Mer du Nord, des Vosges, des Alpes et des Pyrénées, [comme] une des plus touchantes coutumes où se resserrent les liens de la famille ».

Le même journal mentionne un rite toscan comme une simple déclinaison d’une coutume européenne générale :

« On bande les yeux aux enfants [qui frappent la bûche] à coups de pincettes pour en faire jaillir des étincelles, et en chantant l'Ave Maria de la bûche [pendant que] pleuvent sur leurs têtes les papillottes, les bonbons, les oranges et les jouets que, chez nous, ils trouvent à leur réveil dans leur sabot de Noël. »

Notons que, par ignorance ou par pudeur, l’auteur ne dit pas que cet Ave Maria del Ceppo faisait dire aux enfants : Ceppo, cachemi tante cose (« Bûche, chie-moi beaucoup de choses »).

La France n’était de ce point de vue pas vraiment en reste : en Bourgogne, comme le rapporte Le Progrès de la Côte-d’Or du 23 décembre 1876, les enfants s’éloignaient de la bûche pour prier Dieu « que la souche pissât des bonbons », ce qui ne manquait pas d’arriver. Il s’agit d’une déclinaison particulière du motif de la bûche qui donne d’elle-même des friandises – bien répandue en France, même si Le Petit Caporal exagère en en faisant un trait général, au sujet des enfants français : « la bûche de Noël est pleine de bonbons et de jouets que leur envoie leur ami l'enfant Jésus ».

En 1883, La Croix se désolait du sort des ouvriers, trop fatigués pour fêter Noël, ou, pire, travailleurs de nuit, surtout quand « le progrès est venu éteindre notre bûche de Noël jusque dans nos cheminées, remplacées par des calorifères » : « les esclaves  [de l'usine] n'ont pas de Noël ! » Deux jours plus tard, Le Réveil saluait au contraire le Noël des travailleurs, « autour du foyer, où se consume la bûche traditionnelle [...] sans que l'horrible chaîne du travail montre dans l'âtre [...] ses anneaux tourmenteurs ».

Entre la disparition sans cesse annoncée de la coutume, et sa présentation comme un fait commun, que conclure ? Ni l’un ni l’autre discours ne paraissent fiables, les deux jouant plus sur l’exaltation des traditions, perdues ou conservées, que sur l’étude de sources. Les études folkloriques laissent plutôt penser que la tradition était en recul à partir de la mi-XIXe siècle, mais localement encore bien présente au début du XXsiècle, entre de grandes régions d’où elle avait parfaitement disparu – si elle y avait jamais réellement été implantée.

Rares sont les cas où la presse nous livre de véritables indices – situés et circonstanciés. Ils viennent de journaux locaux, comme l’Écho honfleurais, cité par le Journal des débats politiques et littéraires en 1857, peu après Noël. On y lit que le tréfouet doit brûler pendant trois nuits, qu’on garde ce qu’il reste de la bûche, éteinte avec de l’eau bénite, pour se prémunir de la foudre ; mais aussi que le bétail se met à parler pendant la nuit de Noël, ou encore que des pierres tournent au même moment sur elles-mêmes – « idées superstitieuses » subsistant « malgré tous les efforts faits pour répandre l'instruction dans nos campagnes », dit le journal.

Dans les mêmes années, un journal charentais nous apprend encore que des morceaux du tronc de la bûche sont insérés dans la charrue pour assurer une bonne semence, ou conservés pour assurer un poulailler fécond. Le Monde illustré donna par ailleurs en 1873 une gravure et une description précises des gestes entourant la bûche en Touraine, directement observés par l’artiste : bénédiction du terfou à l’aide d’une branche de buis des Rameaux et nettoyage de la pièce, pour accueillir la Vierge qui, pendant la messe de minuit, vient près du feu « remuer » (c’est-à-dire changer les langes) de l’enfant Jésus.

Dans les villes elles-mêmes cependant, le cadre de vie changeait rapidement – et rendant la coutume de la bûche presque impossible, comme l’illustra par exemple Le Charivari :

… image qui suggère une distorsion sociale des pratiques (la bûche pour le locataire, ou le servant de la locataire, socialement et pratiquement inadéquat), mais il s’agit là encore une fois d’un indice bien trop indirect – même s’il peut être ponctuellement confirmé, comme en 1878, où la cérémonie de la bûche est assignée, à Paris, au « pauvre ».

D’une manière générale, le constat global est bien celui d’un regard projeté sur un objet fantasmé, sans considération pour la réalité de pratiques bien difficiles à saisir même à l’époque : il s’agissait d’un rite seulement en partie privé, mis en œuvre dans l’intimité familiale. La bûche semi-cachée à l’œil de l’observateur, et plus encore de l’observateur citadin, pouvait d’autant plus cristalliser les enjeux de religion, de politique et d’une identité nationale dont on cherchait à retracer (ou inventer) l’histoire.

Aux changements spectaculaires que la ville connut alors, elle offrait l’image d’une campagne immobile, d’un rite universel rassurant, ou encore d’une ultime  trace d’un Ancien Régime idéalisé. Entre présence et absence de la bûche, stabilité célébrée ou regrets du passé, ce qui reste, c’est avant tout un lieu commun ; sans doute plus répandu que la pratique elle-même, au moins chez les citadins. La bûche était devenue un symbole  (celui du mois de décembre dans un almanach, par exemple), un symbole connu et malléable à souhait. En pleine guerre franco-allemande, au Noël 1870, l’espoir de victoire est « la bûche joyeuse de notre Noël [...] allumée au foyer inextinguible du pur patriotisme ». Si l’on pousse jusqu’à la Première Guerre mondiale, et le phénomène de brutalisation qui l’accompagne, le petit Jésus nu (qu’on reconnaîtra en le comparant par exemple à une transposition de la crèche dans un village du front) va jusqu’à envoyer un demi-tronc d’arbre sur la tête de l’empereur allemand...

… Image à peine plus étrange qu’une publicité du Bon Marché pour Noël, où des enfants ravis essuient des tirs de mortier de jouets, dans une tranchée. Certes, la bûche sur Guillaume II est une illustration extrême de la ductilité de ce symbole. Mais si la bûche était susceptible de faire l’objet de telles réélaborations, il aurait été étonnant que la récupération commerciale n’en fasse pas partie.

La bûche matérielle

L’Union libérale du 20 décembre 1871 donne un aperçu des courses de Noël dans la capitale, indiquant énigmatiquement : « les vitrines des bazars regorgent de jouets d'enfants parmi lesquels la bûche de Noël ». Les catalogues de jouets du début du XXe siècle nous confirment l’existence de tels objets : de la bûche décorative pour enfants (1909), accompagnée d’un petit sapin, d’un sabot et d’une crèche, à la bûche remplie de jouets (1922).

Un Noël en miniature : la bûche qui, par le truchement des parents, donne des friandises et des jouets, devient elle-même un jouet. Et, dans le discours au moins, le nouveau a tôt fait de détrôner l’ancien. Dès 1878, un article-publicité vante les « bûches de Noël » de la maison Charbonnel : « non plus la vulgaire bûche traditionnelle ; mais une sorte de foyer supporté par deux chenêts qui sont eux-mêmes des boîtes à bonbons ».

En 1878, la bûche-souche rurale devient ainsi « vulgaire », quand en 1880, la bûche-jouet des grands magasins parisiens se fait « magique ». On propose des « bûches de Noël » qui font des flammes de toutes les couleurs dans les années 1870, avant que le nom ne soit récupéré dans les années 1890 pour désigner un nouveau combustible, une briquette couverte de produits chimiques, « chauffant 12 heures sans odeur ni fumée ». On voit défiler dans ces nouveaux objets les attributs récupérés de la bûche-souche traditionnelle : elle donnait du feu longtemps, jetait des étincelles, servait de porte-bonbons (qu’elle donnait, qu’elle produisait).

Tout semble concorder assez logiquement pour que l’adaptation atteigne également la nourriture, à laquelle la souche est aussi liée. C’est effectivement dans les mêmes années qu’est consignée, dans un livre de pâtisserie, une recette de bûche de Noël, même s’il faut attendre un peu pour voir cette dernière déclinaison apparaître dans les journaux, à travers les menus de réveillons. En 1902, à la place du pudding ou de la glace pralinée, se présente enfin la bûche de Noël-dessert, dans Le Figaro du 25 décembre, avant de figurer, dans les années 1910, dans les publicités locales de restaurants, à Saint-Étienne, Angers, Château-Gontier pour une association, etc.

Dès 1908, Le Peuple français considère que, chez ses lecteurs, la bûche-pâtisserie est plus connue que la bûche-souche, dont le journal prend la peine de rappeler les grands traits.

La mode de la bûche de Noël qui nous est familière prit effectivement et, en 1923, L’Avenir pouvait parler de la « coutumière bûche de noël au dessert ». Au bout de cette variation des récupérations commerciales de l’aura de la souche à brûler, la consommation aurait-elle pris le pas sur le rituel, une bûche remplaçant l’autre, faisant disparaître le symbolique au profit du sucré ? Pas nécessairement.

Le sens du bois

De quelle symbolique parle-t-on ici ? Si l’on joint, aux traces aperçues plus haut dans la presse, les observations consignées par deux des plus grands folkloristes de l’espace français, Sébillot et Van Gennep, le tableau d’ensemble des rites entourant (inégalement, et selon une répartition et une chronologie difficiles à déterminer précisément) la bûche de Noël dans l’âtre donne à peu près ceci : la veille de Noël, avant la messe de minuit, on mettait au feu une très large souche, choisie avec soin. Il s’agissait essentiellement d’arbres liés à la nourriture : chêne (glands), hêtre (faînes) ou arbres fruitiers. Avant de l’allumer, ou au cours de la soirée, on « baptisait » ou « bénissait » la bûche par des libations diverses : vin, eau bénite, sel, huile, eau-de-vie, parfois en prononçant une prière pour les morts de la famille.

Une fois allumée, on la frappait souvent avec un tison. Plus il y avait d’étincelles qui en sortaient, plus il y aurait de gerbes de blé (ou plus les poulets se reproduiraient). Dans certains lieux, ce sont les enfants qui frappent la bûche (éteinte) pour qu’elle produise des friandises ou, vraisemblablement évolution plus tardive, des petits jouets.

Un truchement pouvait avoir alors lieu, de l’ordre de ceux mis en œuvre dans les familles qui aujourd’hui font croire au passage du Père Noël, pour faire croire aux enfants que la bûche a produit les friandises et les jouets : par exemple, comme on l’a vu pour la Bourgogne, en envoyant les enfants prier Dieu de faire « pisser » la bûche pendant que les parents déposent les sachets de bonbons près de la souche. Le record d’ingéniosité (et de risque) doit être accordé à la Franche-Comté, où dans certaines localités le père de famille montait sur le toit pendant que les enfants frappaient la bûche – battaient la « tronche » (le tronc) pour la faire « accoucher ». Le père versait alors dans la cheminée les friandises, qui tombaient sur le billot battu.

La bûche devait toujours brûler au retour de la messe – malheur, surtout pour les troupeaux, si la combustion s’interrompait d’elle-même, alors qu’à la minuit le logis était vide, ou bien n’abritait que les plus vieux (surtout s’il neigeait) et les enfants en bas-âge.

On disait que la Vierge, les anges, les ancêtres ou encore les âmes du Purgatoire se réchauffaient à ce foyer. On l’éteignait dans la nuit, avec de l’eau, pour la remettre au feu le lendemain. Elle devait souvent durer ainsi trois jours. Si elle y parvenait, en Bretagne, toutes les filles nubiles de la maison se marieraient dans l'année. Il fallait dans d’autres lieux qu’elle tienne huit jours (jusqu’au jour de l’an), ou douze (jusqu’à l’Épiphanie), en étant alternativement éteinte puis rallumée chaque soir. On prenait soin par ailleurs de ne pas la laisser se consumer entièrement.

Ses cendres étaient ramassées et utilisées, pour chasser les sorciers ou rendre les champs plus fertiles, mais, d’une manière beaucoup plus insistante, ce sont les restes de la bûche noircis, les morceaux du tison, qui recèlent une grande puissance magique. Presque partout, ils protègent de la foudre, surtout s’ils sont remis au feu. Ils permettent de repousser sorciers et maléfices. Intégrés à la charrue, ils améliorent les récoltes. Placés dans un puits, dans un champ ou dans un grenier à grains, ils en éloignent les animaux nuisibles – comme le faisaient les « flambards ». Pulvérisée et donnée au bétail, voire aux hommes, ils guérissent de maladies graves, augmentent la production de lait, empêchent les fausses couches et facilitent les accouchements.

Une grande partie de cet ensemble de motifs gravitant autour de la bûche sont intimement liés au champ, plus vaste, de Noël. La nuit du 24 décembre, des trésors cachés s’ouvrent, entre le premier et le dernier coup de minuit. C’est aussi à ce moment précis que le bétail se met à parler – mais il faut bien se garder de chercher à les écouter, on y risque sa vie, comme l’explique un conte bien répandu, rapporté par le Journal du Cher en 1857. Encore à cette heure, le diable aime à se balader, surtout aux carrefours. De même errent pendant cette nuit-là les âmes des morts, et il n’est pas rare que des fantômes, toujours à un carrefour, viennent danser. Autant d’histoires effrayantes racontées, précisément, à la lueur de la grande bûche.

Le lien clair entre fertilité, fécondité et bûche de Noël devait nécessairement rencontrer de grosses difficultés au cours du XIXe siècle. Les mutations de l’agriculture et du chauffage ont très vraisemblablement condamné, à long terme, la plupart de ces systèmes rituels et mythiques.

Mais peut-être pas tous. Si l’on regarde du côté du Maine, parmi les témoignages locaux (La Mayenne du 27 décembre 1895), on apprend qu’à côté des bonbons portés par la bûche-souche, nommée « coque », existaient également des gâteaux appelés « coquelins », nom qui semble vouloir donc dire « petites bûches ». De la bûche qui produit des friandises, des gâteaux-bûches réduites, la bûche-dessert constitue peut-être une déclinaison extrême, et non entièrement dépourvue de sens.

Si la gamme des symboles à travers lesquels se déroule notre Noël semble bien plus réduite qu’elle ne put l’être auparavant, Noël reste extrêmement chargé d’objets et de motifs bien définis, et l’on aurait probablement tort de s’estimer affranchis de mythologie. Après tout, même quand elle est inscrite dans un cadre athée, la Noël reste la période la plus chargée en magie de l’année, y compris, comme l’expliqua Lévi-Strauss, pour les parents qui en organisent le théâtre féerique.

Pour en savoir plus :

A. Cabantous, F. Walter, Noël. Une si longue histoire..., Payot, Paris, 2016

C. Lévi-Strauss, « Le Père Noël supplicié », Les Temps Modernes, n° 77, 1952, pp. 1572-1590

M. Perrot, Ethnologie de Noël. Une fête paradoxale, Paris, Grasset, 2000

P. Sébillot, « Croyances et superstitions de Noël », L'homme. Journal illustré des sciences anthropologiques, n° 1, 1885, 10 janvier, pp. 11-17

A. Van Gennep, « La bûche et le tison de Noël », in : Manuel de folklore français contemporain: Noël. Cycle des douze jours, Paris, Picard, 1958, pp. 3063-3163

Anton Serdeczny est historien, docteur en histoire de l’EPHE. Il est l’auteur de Du tabac pour le mort, une histoire de la réanimation, paru aux éditions du Champ Vallon en 2018.

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