Chronique

La boxe anglaise en France, histoire d’un sport de combat

le 02/05/2021 par Sylvain Ville
le 27/04/2021 par Sylvain Ville - modifié le 02/05/2021

A la Belle Époque, les combats de boxe anglaise comptent déjà parmi les principaux spectacles sportifs en France. A ce point que Paris et Londres concurrencent alors le grand poids lourd international du marché du « noble art », les États-Unis.

Cet article est paru initialement sur le site de notre partenaire, le laboratoire d’excellence EHNE (Encyclopédie pour une Histoire nouvelle de l’Europe).

Avant 1914, la boxe anglaise professionnelle représente un marché de spectacles sportifs considérable en Europe. Le plus souvent, les boxeurs s’affrontent pour de fortes sommes, dans de grandes salles et devant un large public. Londres et Paris sont les deux principaux pôles de ce marché. Elles rivalisent pour s’imposer comme place principale, Paris voulant surclasser Londres, berceau de la pratique pugilistique. Néanmoins, les acteurs des deux côtés de la Manche échangent et collaborent, chacune des deux villes bénéficiant de la présence de l’autre. D’autres cités européennes (comme Liverpool, Dublin, Glasgow, Plymouth ou encore Bruxelles) participent à cet essor, mais Londres et Paris forment ensemble un duo, fer de lance de ce circuit européen.

Les débuts de la boxe anglaise en France

Au tout début du XXe siècle, la boxe anglaise professionnelle est, entre autres, introduite à Paris par un Anglais, Ashley C. Williams. La France n’est alors qu’une extension de l’espace pugilistique anglais : quelques combats, organisés via la presse des deux pays, opposent surtout des Anglais. Mais, très vite, de jeunes anglophiles, membres des élites parisiennes, tels Frantz Reichel et Paul Rousseau, investissent le club lancé par Williams. Fondateurs de la Fédération française de boxe, ils s’efforcent d’implanter le « noble art » au nom de ses « valeurs » morales et physiques. Cette pratique prend de l’ampleur : entre 1904 et 1907, on compte 37 matchs incluant des boxeurs anglais et 30 des Français.

La promotion du modèle anglais est d’autant plus efficace que ces organisateurs sont presque tous journalistes. Ainsi, Victor Breyer, codirecteur du Wonderland français, relate (dans L’Auto notamment) l’actualité pugilistique de l’Angleterre et des États-Unis. Il publie un Annuaire du ring à l’image de ceux existant dans ces pays.

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De manière générale, la presse sportive multiplie les collaborations avec la presse anglaise. C’est le cas notamment de L’Auto avec The Sporting Life. L’organisation des spectacles pugilistiques est alors, sur plusieurs points, semblable à celle de Londres. Cette référence permanente au modèle d’origine et le recours à des ressources anglaises (boxeurs, journalistes ou arbitres) sont présentés comme un gage de sérieux et de qualité.

Entre Londres et Paris, la construction d’un marché européen des matchs de boxe

Pour autant, le modèle de structuration de l’activité est propre à chaque pays. Les organisateurs français s’approprient les apports anglais et créent un espace original, proprement parisien. Tout d’abord, ils accueillent particulièrement les boxeurs américains, alors que le marché londonien est plus étroitement soumis aux échanges britanniques, notamment avec Glasgow, Dublin et Cardiff.

Plus encore, ils privilégient les boxeurs « noirs » américains, tout particulièrement les poids lourds qui sont les plus estimés. Leur couleur de peau ne les empêche pas de boxer et ne diminue pas leur notoriété, contrairement à ce qui se passe en Angleterre où, par exemple en septembre 1911, une campagne empêche le combat entre Jack Johnson et le boxeur anglais « blanc » Bombardier Wells.

Par ailleurs, Paris se distingue en proposant des rétributions élevées. Les boxeurs américains ou anglais peuvent donc prétendre à des bourses inaccessibles ailleurs. Et ce d’autant plus qu’ils peuvent surestimer leur valeur sportive (en se prétendant champion d’Angleterre par exemple) ; celle-ci étant particulièrement difficile à objectiver en l’absence de fédération internationale et de reconnaissance des titres sportifs.

Enfin, les organisateurs français profitent de la présence des boxeurs étrangers pour les opposer à des Français. Ils exacerbent alors la rivalité entre les deux pays et favorisent la reconnaissance internationale des boxeurs français. Les victoires françaises rééquilibrent les échanges entre Paris et Londres. Si, avant 1910, seuls trois Français combattent au moins une fois en Angleterre, 42 s’y produisent au moins une fois entre 1910 et 1914. Les collaborations et les partenariats se multiplient donc et, ainsi, posent les bases d’un véritable marché européen des spectacles pugilistiques autour des deux capitales.

En « internationalisant » les rencontres, les organisateurs anglais et français offrent une ampleur inédite à ce marché comme l’illustre le premier combat opposant le boxeur français le plus célèbre du moment, Georges Carpentier, à l’Anglais B. Wells en 1913. De manière intéressante, ce match ne se joue ni à Londres ni à Paris. D’un commun accord, il a lieu en Belgique, à Gand. Des trains spéciaux sont alors mis en place pour rallier la ville et des billetteries sont ouvertes à Amsterdam, Anvers, Bruxelles, Cologne, Gand, Liège, Lille, Londres, Paris et Roubaix. L’Auto et The Sporting Life collaborent étroitement alors qu’un rédacteur du journal anglais participe à l’arbitrage. Enfin, le film du match est projeté à Paris dans neuf salles différentes, puis commercialisé dans de nombreuses autres villes de France, d’Angleterre et du Pays-de-Galles.

De manière générale, le public de la boxe s’accroît. Les promoteurs, cherchant à organiser des matchs pour un public international, articulent vedettes et publics et favorisent les déplacements entre Londres et Paris. Par exemple, lors du combat entre Carpentier et Gunboat Smith en 1914, la revue La Boxe et les boxeurs organise une « excursion à Londres » de cinq jours où sont prévues les visites de Westminster Abbey, du palais de Buckingham, etc. La presse bien sûr, mais aussi désormais le cinéma, donnent un écho de plus en plus large à ces manifestations. Mieux, ces médias font partie de l’organisation du spectacle.

Vers 1910, les organisateurs acquièrent les droits de projection des films de matchs s’étant déroulés à l’étranger et ce notamment à des fins publicitaires. Par exemple, en 1911, un combat entre Bill Lang et Sam Langford à Londres est projeté trois jours avant le match entre ce dernier et Sam Mac Vea à Paris pour donner un « avant-goût » du spectacle.

La rivalité entre Londres et Paris pour s’imposer comme capitale du spectacle pugilistique se double d’une mise en scène de l’opposition entre les deux pays par boxeurs interposés. Mais cette concurrence ne doit pas occulter la fécondité des échanges réciproques qui ne se traduisent pas par l’affaiblissement d’une des capitales, mais davantage par un renforcement de leur dynamisme. Au point même d’aboutir à la construction d’un circuit – et même à un marché – européen.

La trajectoire des boxeurs américains est de ce point de vue édifiante, ils ne se produisent que très rarement dans une seule ville européenne, suivant plutôt un parcours préétabli au travers de l’Europe. Dès lors, Londres et Paris forment un duo qui contrebalancent la domination américaine.

Pour en savoir plus :

Rauch, André, Boxe, violence du xxe siècle, Paris, Aubier, 1990.

Taylor, Matthew, « The global ring ? Boxing, mobility, and transnational networks in the anglophone world, 1890–1914 », Journal of Global History, 8 (2), 2013, p. 231-255.

Ville, Sylvain, « Donner la boxe en spectacle. Une histoire sociale des débuts de la boxe professionnelle à Paris, à la Belle Époque », Actes de la recherche en sciences sociales, no 209, 2015, p. 10-27

Sylvain Ville est maître de conférences à l’université Picardie Jules Verne (UPJV) et membre du Centre d’histoire des sociétés des sciences et des conflits (CHSSC).

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