Écho de presse

Les aventures de Gaston Leroux au Maroc

le 22/03/2021 par Marina Bellot
le 26/07/2017 par Marina Bellot - modifié le 22/03/2021
Le Matin du 18 janvier 1905 - Source : BnF RetroNews

En 1905, l'écrivain et reporter accompagne une mission française au Maroc et tient un journal de voyage publié dans le quotidien "Le Matin".

1905. Gaston Leroux, qui écrira bientôt les célèbres aventures de Joseph Rouletabille, est reporter depuis quatre ans. En 1904, il est le correspondant permanent en Russie du quotidien Le Matin, pour lequel il couvre la guerre russo-japonaise. Mais la guerre traîne en longueur et Gaston Leroux quitte la Russie plusieurs semaines pour se rendre au Maroc, où il accompagne une mission diplomatique française. La France, l'Allemagne et l'Espagne ont alors des velléités coloniales sur le sultanat.

Leroux tient, jour après jour, un journal de voyage, où il aiguise ses talents d'écrivain et donne à voir le Maroc de ce début de XXe siècle à travers des récits sensibles, subjectifs et passionnés.

Le 17 janvier, le quotidien publie son premier récit :

"Après six heures de traversée, nous fûmes en vue des côtes du Maroc, et nous découvrîmes Tanger. On l'appelle Tanger la Blanche et on fait bien. Si blanche, de tous ses cubes éclatants sous le soleil que l'on pourrait la prendre pour un chantier de constructions. Avec tous ces blocs frais en terrasses empilés au creux de la rade, au hasard de la dégringolade des monts, elle vous apparaît une ville toute neuve que l'on finirait de bâtir en hâte et dont on n'a pas encore eu le temps de chapeauter les maisons. [...]

Pensez-vous que nous serons réduits à nous servir de nos armes ? Il faut être prêt à tout, fis-je, avec une fermeté qui m'inquiéta moi-même. [...] De fait, quelques dépêches sensationnelles venues du Maroc représentaient la ville où nous débarquions livrée au plus hardi banditisme. Ce n'étaient que crimes et pillages. Un jour la maison d'un correspondant anglais était envahie par des Arabes farouches qui la dévalisaient et laissaient, en guise de carte de visite, un poignard dans le ventre du fidèle serviteur ; le lendemain, en pleine rue, des indigènes pris de querelle « la vidaient » en déchargeant leurs fusils sur des passants inoffensifs. Le jour suivant, quelques matelots du stationnaire français, descendus à terre pour quérir de l'eau, s'enfuyaient « sous une grêle de balles ». Que vous dirais-je ? À tous les carrefours (pourquoi les carrefours ?), les Européens couraient le risque d'être « assassinados »[...]

Nous avancions dans un tumulte indescriptible. Les ânes, les mules, les Arabes, les paniers, les caisses, les cris, la boue, les glissades, les querelles, Œdipe-Roi, les vieux murs, les vieux créneaux, les vieux canons, nos fusils confisqués, nos bagages à la débandade, la mosquée, les guides espagnols, le « café de Paris », le Grand-Socco qui est le grand marché où les fils de Mahomet se disputent pour une bonnette d'orge et une feuille de salade, avec une rage, sainte qui tient du délire, tout cela danse, chante, trépigne dans le souvenir d'un mal de tête commençant et d'un ahurissement mélancolique. Qu'on ne me reparle plus de l'indolence musulmane. Je l'ai vue, je l'ai sentie, elle a caressé mes côtes. Il n'est point de plus ardents businessmen que ces prétendus sages en burnous, et leur religieux silence n'est comparable à aucun cri de chez nous. Ils feraient taire la Bourse."

 

Quelques jours plus tard, Leroux se trouve à Larache, près de Tanger :

"J'entrai dans une rue qui se mord la queue, et je voyageai ainsi pendant deux heures sans m'apercevoir que je refaisais tout le temps le même chemin. Je finissais par donner cinquante mille âmes à cette cité, qui en compte cinq mille, dont deux cents juifs. Le marché, avec ses cotonnades, le grouillement des marchands et la saleté des marchandises, mérite le coup d'œil. Mais ce que je préfère, dans la vision de cette antique ville musulmane, c'est le spectacle moyenâgeux des vieux murs portugais, car le Portugal a laissé, lui aussi, des traces au Maroc. Que de nations ont passé au Maroc ! Il appartient certainement à la France d'y rester. Quant à moi, je serais assez heureux, en ce moment, d'en sortir."

C'est dans le désert que s'établit ensuite la mission française, tandis que Gaston Leroux poursuit tant bien que mal son journal de voyage : 

"Ma natte, sur la terre, est sèche, et j'étends sur toutes choses mes couvertures de caoutchouc. Me voilà paré. Tout de même, il y a trop de pluie, trop de vent ; si ma tente allait être emportée... Hadji m'a dit à travers la toile « Ne crains rien, je veille » et il m'a expliqué qu'il se pendrait aux cordes ainsi que Mohamed.

Quel métier. Je ne parle du leur, mais du mien : je n'ai pas de chance. Il a fait un temps de paradis depuis plus d'un mois que je suis au Maroc, un vrai temps à coucher dehors, et j'habitais une maison comme les autres hommes. Maintenant qu'il pleut, me voilà tout nu au milieu du désert."

Fez et la résidence du Sultan sont la dernière étape du voyage. Le 27 janvier 1905, la mission française est accueillie en grande pompe :

"Ah ! Les portes de plus en plus étroites où quatre cavaliers se heurtent dans l'éblouissement et le fracas des aciers, des étriers d'argent, et la bousculade dans les ruelles étroites, entre les murs de jardins au-dessus desquels pendent les branches des orangers chargés de leurs fruits d'or. Mais on ne sent pas les chocs, on ne souffre pas des heurts sonores. Il n'y a plus de douleur. Il n'y a plus que l'enthousiasme muet de votre cœur vers ce tableau unique au monde, plus que l'acclamation intime de tous vos sens vers la beauté qui vous entoure, vous étreint, vous emporte au travers de sa ville, dans un galop de victoire, et vous dépose sur la mosaïque de marbre des jardins enchantés, dans cette demeure des Mille et une Nuits qui donne l'hospitalité à l'ambassade, et où il semble que le Maître a convoqué les plus doux murmures de son empire, celui des oiseaux et celui des eaux jaillissantes, pour endormir la très jeune diplomatie française."

En mars 1905, Gaston Leroux retourne en Russie. Après la conférence d'Algésiras en 1906, la France et l'Espagne se partageront l'occupation du territoire marocain, l'Espagne prenant le nord du Maroc sous sa domination à l'exception de Tanger, et la France colonisant le centre du pays. 

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