Écho de presse

La danseuse Jane Avril, reine du Moulin-Rouge

le 02/05/2022 par Pierre Ancery
le 27/05/2021 par Pierre Ancery - modifié le 02/05/2022

Immortalisée par Toulouse-Lautrec, la danseuse Jane Avril (1868-1943) fut l’une des étoiles du célèbre cabaret de Pigalle. Surnommée la « Mélinite », du nom d’un explosif, elle connut la gloire à partir de 1889, mais ses dernières années furent marquées par la pauvreté.

« La danse, c’est ma vie », disait celle qui fut l’une des grandes stars de la nuit parisienne de la fin du XIXe siècle. Pourtant, l’enfance de Jeanne Louise Beaudon, dite Jane Avril, n’eut rien d’un conte de fées :  née à Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris, elle subit très jeune les mauvais traitements de sa mère, une demi-mondaine. Son père, un Italien se disant marquis, ne la reconnut jamais.

La petite Jane, fugueuse, est placée dans une institution. Puis elle est internée dès 14 ans pour « troubles nerveux » à l’hôpital de la Salpêtrière, auprès du célèbre docteur Charcot, où elle se retrouve la seule adolescente parmi des femmes adultes déclarées « hystériques ». Un séjour dont elle gardera un bon souvenir. Elle quitte la Salpêtrière à 16 ans, mais au lieu de retourner chez sa mère, elle fugue à nouveau et est recueillie par des prostituées qui lui font connaître le monde de la nuit.

C’est là qu’elle découvre sa grande passion, la danse. Elle se rend au Bal Bullier et à l’Elysée-Montmartre, où l’on danse le « quadrille naturaliste » (une danse en couple), et où elle fait sensation. Elle enchaîne les petits boulots. En 1889, alors qu’elle est écuyère à l’Hippodrome de la place Clichy, elle est engagée par Charles Zidler qui vient de créer un tout nouveau cabaret à Pigalle : le Moulin-Rouge. Jane Avril a 21 ans.

Jane Avril, photographie de Paul Sescau, vers 1890 - source Wikicommons

C’est le début de la gloire pour cette danseuse gracile et pudique, que la presse va rapidement repérer. En août 1891, L’Echo de Paris note :   

« La danse fin de siècle voit chaque jour surgir de nouvelles étoiles. Signalons parmi ces dernières une mignonne fillette portant le gracieux nom de Jane Avril et connue déjà comme peintre d'éventails. Si elle passe ses soirées à danser, c'est par amour de l'art et pas le moins du monde pour gagner quelques francs. »

Pour Gil Blas, au même moment, elle est « une étoile de première grandeur qui brillera avant peu au firmament cythéréen ».

« On la nomme Jane Avril, c'est Jane Roseau qu'on aurait dû la baptiser, car du roseau elle a la sveltesse, l'élégance et la flexibilité.

On dirait à la voir marcher, se déhanchant avec mollesse, qu'elle obéit au souffle capricieux du zéphir voisin. Les yeux profonds, limpides sont pleins de bonté. »

Sa supposée fragilité nerveuse lui vaut les surnoms de « Jane la Folle » ou de la « Mélinite », du nom d’un explosif (elle a plus de chance que certaines de ses collègues, qui héritent des pseudonymes de « la Goulue », ou de « Grille-d’égout » pour cause d’incisives écartées...).

Au Moulin-Rouge, toujours vêtue de rouge et portant un chapeau noir, elle danse seule sur scène, dans un style qualifié d'élégant - à la différence de la Goulue, par exemple. Pendant une décennie, on la retrouve aussi à l’Eldorado, au Jardin de Paris, aux Folies Bergères ou partenaire de Mistinguett au Casino de Paris.

Jane Avril fréquente intellectuels et artistes : elle rencontre Mallarmé, Oscar Wilde, Huysmans, Barrès, Alfred Jarry, Auguste Renoir, ou encore l'écrivain Alphonse Allais qui, fou amoureux d’elle, la cite souvent dans ses chroniques, comme ici dans Le Journal du 18 juillet 1893. 

« Et puis, les deux fiancés allèrent dîner aux Champs-Elysées, après quoi ils terminèrent leur soirée au Jardin de Paris, où ils ne se lassèrent point d'applaudir cette merveille de grâce et de charme qui s'appelle Jane Avril.

- Au fait, dit brusquement la jeune femme, comment vous -appelez-vous ?

- Je m'appelle Hippolyte Cosmeau, pour vous servir, madame.

- Vos amis ne vous ont-ils jamais appelé, pour se divertir, Cosmeau (Polyte) ?

Ce simple petit calembour les mit tous deux en belle humeur. Au moment de se quitter, Cosmeau demanda à la jeune femme, simplement :

- Si on prenait, dès ce soir, un léger acompte sur notre bonheur futur ?

- Pourquoi pas ? répondit-elle simplement. »

Jane Avril et Alphonse Allais auront une liaison tumultueuse qui se terminera par le refus de la première d’épouser le second, malgré ses demandes pressantes. Mais c’est le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, dont elle est l’amie, qui l’immortalise dans ses affiches et tableaux.

Jane Avril, peinture de Henri de Toulouse-Lautrec, 1892 - source Wikicommons

Au début du XXe siècle, elle voyage et exporte le french cancan dans les principales capitales européennes. Mais l’âge d’or de la danseuse et de ses comparses les plus célèbres, la Goulue, Grille-d’égout ou Valentin le Désossé (tous peints par Toulouse-Lautrec), est déjà révolu. En décembre 1902, le journaliste Léon Parsons les interviewe dans Le Journal :

« Je suis au Moulin-Rouge. C'est le dernier soir où l'on danse : autour d'un poêle de fonte chauffé au rouge quelques femmes sont assises et offrent aux ardeurs du feu leurs jambes découvertes [...]. On me montre Grille-d'Egout, la Môme-Fromage, et, svelte, irréelle, une abstraction vivante, Jane Avril [...].

Jane Avril, qui sut idéaliser le naturalisme du cancan faubourien, me disait, hier, comment, depuis dix ans, on en avait, peu à peu, atténué les gestes, qui, au début, étaient vraiment trop expressifs.

- Il y a dix ans, alors que je débutais, me dit-elle, hommes et femmes dansaient ensemble le quadrille, comme cela se passe encore dans certains bals de barrière. On vit alors, au Moulin-Rouge, Gibolard et Vol-au-Vent, la Grenouille et, surtout, Valentin-le-Désossé, qui eut le plus grand succès. Mais on ne tarda pas à constater que l'homme manquait de la délicatesse nécessaire pour enlever au chahut ses intentions grossières. Les hommes disparurent. Et, maintenant, nous dansons, entre femmes, isolément. »

Elle se marie en 1911 avec le peintre Maurice Biais, avec qui elle a eu un fils en 1897, et se retire à Jouy-en-Josas, près de Versailles. Mais cette union s’avérera un désastre et la laissera dans le dénuement. Pourtant, son nom ne sombre pas dans l'oubli. En 1924, la revue culturelle Comoedia l’interviewe :

« Jane Avril fait un joli geste de la main, sourit et avoue :

- Vous me flattez beaucoup, monsieur, en me supposant une éducation et une origine qui ne sont pas, hélas, celles que le Bon Dieu m'a données. Fille d'une mère fort jolie, mais dont l'existence aventureuse me fit beaucoup de mal, mon enfance fut malheureuse et terrorisée. Que faisais-je pour dissiper ma tristesse et pour oublier le mauvais sort qui m'était échu ? Je rêvais. Je rêvais et je dansais ; je dansais n'importe quoi, n'importe comment, enlevée dans le brouillard de mon rêve [...]. J'étais surtout une fille sentimentale, Mes camarades disaient de moi : "Jane Avril, ce qu'il lui faut, cest une chaumière et un cœur". »

En 1933, ses Mémoires rencontrent un grand succès. En 1935, à 67 ans, elle danse pour la dernière fois, en compagnie de l’acteur et meneur de revues Max Dearly. Des retrouvailles avec la scène mises en avant  par Paris-Soir, qui la célèbre comme le dernière survivante d’une époque déjà mythique :

« Après avoir illuminé les beaux soirs de Paris et côtoyé tout ce qui fut brillant à la fin du siècle dernier, après avoir inspiré les poètes et les peintres, après avoir dansé comme d'autres respirent, elle avait disparu, elle aussi. Une retraite paisible, une vie quiète et familiale de petite bourgeoise dans une maison campagnarde. Et voici que, pour un soir, Jane Avril va de nouveau danser.

Une seule fois, une dernière fois. Elle s'en excuse presque, cette vieille dame à cheveux blancs qui, évoquant pour nous les heures tumultueuses de sa jeunesse, a la coquetterie d'avouer qu'elle est née en 1868.

- Au mois de juin, le mois des papillons. »

En avril 1942, Sacha Guitry (qui a eu une aventure avec elle en 1903) intervient pour qu’elle entre à la Maison de retraite des artistes lyriques. Elle meurt l’année suivante, à 74 ans. Comoedia écrit alors :

« Une des célébrités de la danse d'avant 1900, Jane Avril, a par sa mort, rappelé les fastes d'une époque qui nous semble maintenant plus ancienne qu'un demi-siècle à peine écoulé [...]. Sur les thèmes des danses populaires, tout comme un saxophoniste de jazz-hot exécute maintenant des variations folles d'après un thème donné, Jane Avril imaginait des arabesques les plus imprévues et les plus pittoresques avec un entrain et une exubérance qui l'avaient fait nommer par ses amis : Mélinite.

Avec Jane Avril c'est le plus parisien des passés qui parait pour jamais s'évanouir. »

Jane Avril est enterrée au cimetière du Père Lachaise, à Paris.

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Pour en savoir plus :

Jane Avril, Mes mémoires, Phébus, 2005

François Caradec, Jane Avril, au Moulin-Rouge avec Toulouse-Lautrec, Fayard, 2001

Jacques Plessis, Le Moulin-Rouge, éditions La Martinière, 2002