Généalogie

Un malfrat dans la famille ?

le 02/08/2021 par Tony Neulat
le 07/07/2021 par Tony Neulat - modifié le 02/08/2021

Rares sont les sources à même de donner quelque épaisseur à nos prédécesseurs tombés dans l’oubli, d’éclairer certains pans de leur vie, les plus brillants comme les plus sombres, et qui plus est, depuis chez soi. La presse ancienne numérisée en est une. En voici la preuve par l’exemple, celui d’un escroc aux prises avec la justice.

Une simple mention dans un registre se révèle parfois être une invitation à la recherche. Plongé dans mes recherches généalogiques, une phrase m’interpelle au détour du registre matricule de Charles Neulat ou Nella, un très lointain cousin : « Condamné par arrêt de la cour d’assises de Beauvais, en date du 7 juin 1875, à la peine de 2 ans de prison pour abus de confiance ». Pour approfondir la question, deux options s’offrent à moi : me rendre aux archives départementales et consulter les archives judiciaires ou parcourir la presse ancienne sur RetroNews, confortablement installé devant mon écran d’ordinateur. C’est évidemment la seconde solution que je privilégie, du moins en première approche.

En effet, les journaux d’époque relaient à l’envi, avec force détails, les faits divers et les affaires judiciaires. Poursuites judiciaires, audiences devant les tribunaux correctionnels et les cours d’assises, décisions rendues par les juridictions… tout est matière à intéresser des lecteurs avides de sensationnel. Si les délits mineurs sont plutôt à rechercher dans les périodiques locaux, les crimes plus spectaculaires sont, quant à eux, relayés à qui mieux mieux par la presse nationale, avec une rare précision, tant sur l’auteur des faits que sur son entourage et ses victimes. En témoigne le chapitre 01 de ce cycle. Une véritable aubaine pour les généalogistes !

Entamons donc nos investigations dans RetroNews. Afin d’effectuer une recherche spécifique prénom/nom, saisissons les termes « charles neulat » au sein du critère « cette expression ». 5 résultats sont proposés, dont 3 pertinents. Le Constitutionnel du 31 octobre 1877 révèle ainsi :

« Samedi, un comptable, Charles Neulat, de Clermont-Ferrand, employé rue Saint-Honoré, 86, fut envoyé par son patron au Crédit mobilier espagnol pour toucher un chèque de 1,606 francs. En même temps il emportait de la caisse environ 200 francs.

Cet homme était venu à trois heures un quart à son domicile, 53 rue de Cléry, avait changé de vêtements à la hâte, et avait emporté un rouleau de papiers. Depuis, on ne l’a plus revu et on ne sait ce qu’il est devenu. C’est un homme grand, maigre, cheveux châtains, figure pâle, les pommettes seules sont brunes. »

Cette brève dévoile ainsi, en quelques lignes, de précieux renseignements généalogiques sur l’individu recherché – lieu d’origine, métier, employeur, adresse et signalement – sans compter la nature de son délit ! Il s’agit bien de notre homme, né en 1847 à Clermont-Ferrand, mais non des faits évoqués dans le registre matricule, lesquels sont antérieurs à 1875…

Charles Neulat a donc récidivé deux ans plus tard, dès sa sortie de prison… A-t-il échappé à la justice ? A-t-il été condamné ? La réponse figure dans les deux autres résultats obtenus, tirés du journal Le Droit du 13 janvier 1878 et de la Gazette nationale ou le Moniteur universel du 16 janvier 1878 :

« ROLE DES ASSISES. – Voici la liste des affaires qui seront jugées par la Cour d’assises de la Seine, sous la présidence de M. Thomas, pendant la deuxième quinzaine de janvier […] Jeudi 17. – Charles Neulat, détournement par commis… »
 

Bien qu’émerveillé par la magie de RetroNews, qui m’a dévoilé en cinq minutes chrono, un sombre épisode de la vie de Charles Neulat, la curiosité emboîte aussitôt le pas à la fascination. Quelle fut la sentence ? Qu’en est-il du premier délit de 1874 ou 1875 ?

Pour cela, élargissons la recherche en exploitant d’autres critères et de nouveaux mots-clés. Tout d’abord, tirons parti des champs « Tous ces mots » et « chercher dans le paragraphe ». La saisie des termes « charles neulat » délivre 104 résultats. Via ce mode de recherche plus large, la majorité des résultats sont inappropriés, le prénom Charles n’étant généralement pas associé au patronyme Neulat. Néanmoins, une pépite, enfouie parmi ces nombreux résultats, est nichée dans Le Petit Moniteur universel du 2 novembre 1877 :

« Sans dire au revoir. – On nous demande l’insertion de l’avis suivant :

Un comptable nommé Neulat (Charles), originaire de Clermond-Ferrand, ancien adjudant d’infanterie de marine, ayant été employé de 1874 à 1876 dans une fabrique de pâtes alimentaires de Toulouse, de laquelle il est sorti par suite de cessation de commerce, habitant Paris dans un hôtel rue de Cléry, 53, depuis le 8 juin 1877, a disparu de chez son patron dans les conditions suivantes :

Samedi, 27 octobre, à 2 heures 40, il fut envoyé au Crédit mobilier espagnol, boulevard Haussmann, 25, toucher un chèque de 1,066 francs ; en même temps, il prit dans la caisse environ 200 francs. N’étant pas revenu à 4 heures 30, son patron alla s’informer à son domicile si on l’avait vu. On lui répondit qu’il était venu à 3 heures 15, avait changé de vêtements et avait emporté un rouleau de papiers.

Plainte a été déposée au service de sûreté, et des recherches dans les dossiers ayant été faites, il se trouve qu’un individu des mêmes nom, âge, signalement et lieu de naissance, a été condamné par défaut, en 1874, pour abus de confiance.

Il a dû probablement prendre une voiture pour se faire conduire chez lui, et de là peut-être à un chemin de fer.

Voici son signalement : (1m65 environ), maigre de corps, visage allongé, teint blême, cheveux châtains, sourcils de même couleur, mais très forts et se rejoignant presque, front haut et un peu carré sur lequel les cheveux sont ramenés pour en dissimuler la hauteur, barbe clairsemée et plutôt blonde, nez assez fort, pommettes saillantes dont la peau est très brune. Cette partie du visage fait un contraste remarquable avec le haut de la figure, qui est pâle ; quand il parle, il a une certaine torsion dans la bouche, il a les doigts très jaunis par la fumée de la cigarette. Il a un chapeau rond, qu’il porte très enfoncé sur le front.

Toute personne qui pourrait donner des renseignements sur lui est priée de les adresser à son patron, M. Henri Robert, Faubourg-Saint-Honoré, n° 86. »

Cet extrait, qui relate les faits précédents avec un niveau de détail inégalé, nous dresse non seulement le curriculum vitae de Charles Neulat depuis son engagement dans la marine mais également son portrait-robot en bonne et due forme ! En outre, il fait référence à la condamnation de 1874, pour abus de confiance, de Charles Neulat.

Toutefois, le récit du délit de 1874 et la sentence de janvier 1878 se soustraient toujours à nos recherches… De nouvelles requêtes, lancées sur les mots-clés « neulat abus confiance », « neulat comptable », « neulat clermont », « neulat détournement »… ne livrent aucun résultat supplémentaire, si ce n’est l’article peu instructif du 15 janvier 1878 paru dans La Patrie. Enfin, une recherche générale sur le nom « neulat », en filtrant sur la date de publication (du 01/01/1870 au 31/12/1880) ne fournit malheureusement aucun résultat additionnel. Considérons ces lacunes comme une invitation à reprendre notre recherche dans quelques mois !

Qu’est devenu Charles Neulat à l’issue de ces événements ? La presse, et en particulier les publications officielles, ne sont pas muettes à ce sujet. Plusieurs numéros du Journal officiel, notamment des 11 janvier 1928, 18 avril 1928 et 13 août 1928 nous apprennent qu’il est décédé, sans héritier, le 14 janvier 1922 à Paris, 200 rue du Faubourg-Saint-Denis : 

« Le tribunal civil de première instance de la Seine, par jugement de la chambre du conseil en date du 3 juillet 1925 enregistré, rendu à la requête du préfet de la Seine, dont les bureaux sont à l’hôtel de ville, agissant en qualité de représentant de l’Etat français, a ordonné que la demande d’envoi en possession des successions de :

3° Neulat ou Nella (Charles-Arthur), domicilié à Paris, 12 rue Poissonnière, décédé à Paris, 200, rue du Faubourg-Saint-Denis, le 14 janvier 1922

Sans qu’il se soit présenté depuis cette date aucun conjoint, héritier ou enfant naturel pour réclamer leurs successions, serait rendue publique conformément à l’article 770 du code civil pour être ensuite requis et statué ce qu’il appartiendra.

Lesdites successions ont été par la même ordonnance pourvues d’un administrateur en la personne de l’administration des domaines. »

Voilà de précieux renseignements généalogiques qui facilitent drastiquement la recherche de l’acte de décès sur le site Internet des archives départementales de Paris !

Ainsi, de brèves recherches dans la presse ancienne sur RetroNews, conjuguées à la consultation des registres traditionnels d’état civil et militaires nous permettent d’esquisser la vie de Charles Neulat. Né le 1er février 1847 à Clermont-Ferrand, il s’engage volontairement dans l’infanterie de marine en 1868 et y devient adjudant. Peut-être employé dans une fabrique de pâtes alimentaires de Toulouse, il est condamné pour abus de confiance le 7 juin 1875 à 2 ans de prison. Une fois libéré, il s’installe, le 8 juin 1877, à Paris, dans un hôtel sis 53 rue de Cléry. Il est alors embauché comme comptable par M. Henri Robert.

Quelques mois plus tard, le 27 octobre, il disparaît de la circulation en ayant dérobé plus de 1 200 francs. Il ne tarde pas à être capturé et il est jugé le 17 janvier 1878 par la Cour d’assises de Paris pour détournement.

Que devient-il ensuite ? Difficile à dire, si ce n’est qu’il décède le 14 janvier 1922 à Paris, célibataire et sans enfant.

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Passionné de généalogie depuis l’âge de douze ans, Tony Neulat est rédacteur dans la Revue française de généalogie et membre de la European Academy of Genealogy. Il partage, depuis 2009, son expérience et ses conseils à travers ses publications et ses formations. Il est également auteur du guide Retrouver ses ancêtres à Malte, publié en 2016 aux éditions Archives & Culture.