Interview

Visions et mythes des femmes sportives dans les Années Folles

le 11/03/2021 par Thomas Bauer, Mazarine Vertanessian
le 10/03/2021 par Thomas Bauer, Mazarine Vertanessian - modifié le 11/03/2021

Au tournant des années 1920, le sport existe désormais en tant qu’activité médiatique et les championnes connaissent une popularité sans précédent. En étudiant livres et critiques de cette époque, l’historien Thomas Bauer s’est intéressé à l’émergence d’une nouvelle féminité.

Situé au carrefour de l'histoire du sport, des femmes et de la littérature, le travail de recherche « La sportive dans la littérature française des Années Folles » de Thomas Bauer permet de redécouvrir l'esprit d’ouverture des Années Folles au moment où le sport féminin connaît une popularité sans précédent, conséquence directe de la création d'un grand nombre d’associations sportives féminines.

Toute une génération d'écrivains s'intéresse alors aux femmes sportives, décrivant des personnages d'athlète, de tenniswoman, de skieuse, de footballeuse voire de boxeuse. En identifiant les représentations sociales et les stéréotypes masculins et féminins dans la littérature, Thomas Bauer analyse la manière dont les performances sportives féminines sont perçues.

Propos recueillis par Mazarine Vertanessian

RetroNews : Pour commencer, quels sont les sports que les femmes pratiquent à la fin du XIXe siècle et à la Belle Époque ?

Thomas Bauer : Avant les Années Folles, les femmes pratiquent un peu de sport comme le golf, l’équitation ou la danse. On sait qu’il y a eu des femmes alpinistes dès les années 1870 et 1880. Les femmes de la haute société doivent alors pratiquer des sports qui ne mettent pas en difficulté l'élégance féminine, c’est important de le souligner. En revanche, les rurales pratiquent des sports assez « virils ». On sait qu’à la Belle Époque, dans les fêtes traditionnelles, des défis entre paysans étaient lancés pour savoir qui étaient les plus forts via des jeux de lancers, des tirs, des courses. Il s’agissait d’épreuves un peu athlétiques, de force, et certaines femmes n’en étaient pas exclues.

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Pourquoi cette division genrée va-t-elle s’estomper à compter des années 1920 ?

Les Années Folles vont être une forme de libération des mœurs, une libération corporelle. C’est un pas en avant considérable. Avec la Première Guerre mondiale, les femmes vont gagner leur indépendance, gagner de l’argent et veulent être libres de leurs corps. Elles revendiquent – en tout cas les citadines, que ce soit en France ou à l’international – la possibilité de pratiquer du sport et s’associent entre femmes pour organiser des épreuves sportives.

A partir de 1919, on assiste à une institutionnalisation du sport féminin en France, avec la création de la fédération sportive féminine. Alice Milliat – la Pierre de Coubertin au féminin – est une militante du sport féminin qui impulse le mouvement en créant des associations sportives féminines, et mobilisant les premières compétitions, notamment en athlétisme féminin. Elle doit se battre avec un certain nombre d’hommes opposés à l’entrée des femmes dans le sport. Pas tous les hommes évidemment… Pierre Payssé, de Femina sport, était par exemple un progressiste à l’origine de la première véritable association sportive féminine en France.

Alicia Milliat va tout faire pour instituer un mouvement international avec les premières grandes compétitions. La première a lieu à Monte Carlo en 1921, et puis en 1922 ce sont les premiers Jeux Olympiques féminins qui ont lieu à Paris au stade Pershing.

Quels sont les sports que les femmes se mettent à pratiquer dans les Années Folles ?

Dans les Années folles – comparé à la Belle Époque – on constate une révolution puisque les femmes pratiquent désormais des sports culturellement réservés aux hommes dans l’Histoire : l’athlétisme, les sports collectifs, le rugby, le cyclisme, la boxe, l’haltérophilie… Mais il faut avoir en tête que, dans l’ensemble, il est plutôt mal vu pour une femme de faire du sport. Certes, une femme des milieux bourgeois ou aristocrates peut pratiquer le golf avec d’autres femmes dans un certain cadre. Mais pour l’ensemble de la population, la classe moyenne, c’est moins bien considéré.

Les dactylos qui font du football et se roulent dans la boue en culotte bouffante, ce n’est pas toujours bien perçu par la population française, si ce n’est pour certains badauds qui vont aller regarder par amusement. Idem, les boxeuses sont très critiquées car on considère que c’est un sport d’homme. Les quelques rares femmes qui ont été sur des rings n'ont pas été bien reçues. La boxeuse a l’image d’une femme qui ne se respecte pas, presque d’une prostituée, c’est violent…

D’ailleurs, dans les romans populaires des années 1920, les personnages de boxeuse connaissent toujours une fin tragique.

Vous dites que dans la littérature, on peut repérer ces figures archétypales plutôt « masculines » pour désigner les sportives… Quelles sont-elles ?

Il y a d’abord l’Amazone. Dans la littérature, on retrouve beaucoup de comparaisons entre les femmes sportives et les Amazones au sens des guerrières, des chasseresses antiques. Par exemple, Henry Bordeaux, en 1923, décrit une skieuse anglaise comme « une jeune Diane qui passait grande, musclée, les cheveux relevés à la grecque, les joues fraîches et roses, des jambes de chasseresse au mollet haut, à la fine cheville ».

Il y a aussi l’androgyne qui, parce qu’elle est musclée, ressemble un peu à l’homme et la garçonne que l’on repère par son style vestimentaire ; elle s’habille avec des pantalons, des shorts et a les cheveux courts.

Pour finir, nous avons la figure de la rurale. Les rurales sont des jeunes filles qui vivent au grand air dans la campagne profonde, courent dans les prés, grimpent aux arbres et développent des qualités physiques incroyables.

D’autres figures dans la littérature populaire de la même période sont, quant à elles, plus « féminines »…

Oui, la « mondaine » représente la jeune femme qui pratique du sport avec élégance, le tennis par exemple. Elle est habillée de blanc, joue avec courtoisie et dans le respect de la bienséance. La sirène, quant à elle est une nageuse – ou plutôt une baigneuse –, souvent belle et invitant au fantasme les personnages masculins. Les gracieuses sont plutôt des danseuses qui servent de muse aux artistes.

Et puis, enfin, la dernière figure, que j’ai empruntée à Claude Leroy, est la « passante ». J’ai repéré un certain nombre de passantes cyclistes dans la littérature, un jeune homme rencontre une jeune fille active et leur regard se croise. Dans ce simple regard fugace quelque chose se passe… 

Dans votre ouvrage, vous parlez d’une nouvelle féminité, typique de la période. Quelle est-elle ?

Cette nouvelle féminité découle du déplacement des normes. Les femmes peuvent enfin se montrer, agir, avoir un pouvoir d’action sur le monde. C’est aussi une nouvelle liberté de mouvement car de nombreuses barrières qui avaient enfermées les femmes tombent. Le corps de la femme a toujours été contrôlé, d’abord par les pères, ensuite par les maris. Pendant des siècles, en imposant des ceintures de chasteté puis des corsets, on a enfermé les femmes dans un espace de pensée, de liberté d'action assez réduit.

À partir du moment où elles peuvent se libérer physiquement, elles se libèrent aussi psychiquement et socialement ; c'est ça la nouvelle féminité. La mode a contribué à cette libération puisque dans les Années folles, les vêtements sont plus courts, plus colorés. Mais il faut rester prudent sur ce sujet car la mode ce n’est pas pour tout le monde : ça concerne surtout la bourgeoise et l’aristocratie.

Parmi les sportives des Années folles, dans votre livre, certaines figures ressortent comme celle de la joueuse de tennis Suzanne Lenglen…

Oui. Suzanne Lenglen est, je pense, la plus grande sportive de tous les temps. Elle avait une popularité internationale, était reçue dans tous les pays par les plus grands. Les rois, les reines la recevait car elle était la meilleure joueuse de tennis au monde, et qu'elle gagnait partout où elle allait, c'était la numéro 1 mondiale incontestée.

Très vite aussi, elle a su jouer avec les caméras, s’est intéressée à la mode en cultivant une image de mannequin ce qui a contribué incontestablement à sa notoriété. Elle a raccourci sa jupe alors qu’avant les joueuses portaient des modèles longs qui allaient jusqu'à la cheville. Et puis, elle s’est mise en scène pour un film de mode où on la voit en train de faire du tennis avec des pas gracieux de ballerines. C’est d’ailleurs ce qui a créé son mythe : « la danseuse des courts ». C'était une mise en scène bien sûr. Quand on la voit dans des images réelles, à Roland Garros ou Wimbledon, ce n’est pas du tout ainsi qu’elle joue ! C’est une battante, très dynamique, qui frappe fort.

Dans le livre vous évoquez aussi la figure de la femme aventurière…

Ce sont des femmes courageuses qui sont prêtes à relever des défis comme des expéditions maritimes. Elles n'hésitent pas à faire comme les hommes, à voyager, dormir dans des tentes… Elles pilotent aussi des avions, à une époque où l'aviation reste un sport dangereux.

J’ai beaucoup travaillé sur Ella Maillart qui était une personnalité remarquable. Elle a effectué, à la fin des années 1920, des voyages en voilier en Méditerranée et a écrit des récits de voyages où elle raconte les difficultés traversées : les problèmes d'intempéries, les ports dans lesquels elle arrivait – ou ses rencontres...

Thomas Bauer est historien, spécialiste du sport et de ses représentations en littérature. Il est maître de conférences en STAPS à l’université de Limoges.